Toute ma vie, j’ai combattu pour les droits de l’homme, les droits civiques, la justice sociale.

Et les origines de cette passion, je crois pouvoir les trouver dans mon expérience personnelle de jeunesse et d’adolescence, dans la manière dont j’ai été élevé, dans l’influence du Rabbin de ma congrégation. J’y vois aussi la trace de l’étude des prophètes à l’école rabbinique, et l’impact de l’Holocauste dans ma vie.

Mes parents qui étaient des juifs canadiens ont fait des études laïques, et je n’ai jamais vécu dans un quartier juif. Chez moi, je n’ai jamais entendu une remarque raciste ou un mot de dénigrement sur une autre religion. Des élèves noirs qui étudiaient avec moi au college venaient souvent à la maison, nous faisions nos devoirs ensemble et pour moi cela faisait partie de la normalité de la vie.

Par contre, j’ai souvent été victime d’antisémitisme. J’en ai souffert physiquement et moralement. J’ai souvent été traité de sale juif et j’ai souvent entendu des remarques blessantes de la part de mes camarades, de mes voisins, dont certains étaient des amis, de mes professeurs à l’école primaire et au collège. Il n’était pas rare que l’on me traite d’assassin du Christ, de juif tricheur, de juif rapace, ou que j’entende « c’est dommage qu’ Hitler n’aie pas tué tous les Juifs. Quand j’ai été au Hebrew Union College de Cincinnati, dans l’Ohio, pour préparer le Rabbinat, j’ai suivi les cours d’enseignants dont certransmis avec le message des prophètes, leur passion pour la justice sociale, leur révolte devant l’exploitation et l’oppression de l’étranger, du pauvre, de la veuve, de l’orphelin, du travailleur.

Pour moi l’identité juive, ce que l’on appelle la sainteté, la justice, le message prophétique, ont le même visage. Ils représentent ce que Dieu demande aux hommes. Pour moi, l’étude, la connaissance, et la pratique du judaïsme ne prennent sens que si le message prophétique est pris au sérieux, mis en acte et il en va de même pour l’essentiel de la littérature rabbinique.

Mes études portant sur les textes des prophètes restent douloureusement, inséparablement liées, à mes études sur l’Holocauste. Je pense particulièrement à des discussions avec des étudiants et des enseignants, dont certains étaient des survivants. Chaque matin, à cinq heures, j’allais m’entretenir avec mon maître, Leo Beck, pour lequel j’éprouvais un immense respect, et qui était un survivant de l’Holocauste. Je garde en mémoire ces conversations, grâce auxquelles, j’ai vraiment compris le sens d’une expression comme conspiration du silence. Verser des torrents de larmes et partager la souffrance des autres, ne change pas une communauté qui s’autorise à sombrer dans l’inconscience.

C’est alors que j’étais encore à l’école rabbinique, que j’ai acquis la conviction que la vie d’un rabbin exigeait qu’il vive les préceptes avant de les enseigner. Conviction qui, comme je devais bientôt l’apprendre, crée bien des problèmes dans la vie réelle d’un rabbin. Un rabbin Un Rabbin, avec Martin Luther King dans la lutte pour les droits civiques Par Allan Levine. [Extrait de Changing America. (autobiographie, à paraître)]

souvent un fardeau, ou un empêcheur de tourner en rond pour sa congrégation et plus largement pour sa communauté. Ce qui pour moi était vi- vre le judaïsme signifiait parfois pour les membres de cette communauté mélanger religion et politique, réveiller l’hostilité des voisins ou simplement créer du scandale autour de la commu- nauté juive, réveillant un antisémitisme latent.

Un soir de juin, en regardant les nouvelles à la télévision, j’ai vu qu’un autobus qui transportait des Pèlerins de la liberté avait été brûlé.

Ces pèlerins de la liberté tentaient de pénétrer dans les lieux publics entre états. Encore sous le choc, j’ai immédiatement téléphoné aux responsables du mouvement des Pèlerins de la Liberté, le Congrès de l’Egalité raciale (CORE) pour demander en quoi je pouvais me rendre utile.

Le jour suivant, j’ai pris l’avion pour New York, je me suis rendu aux bureaux de CORE, et j’ai commencé à organiser une marche pour la liberté ministérielle. Au bout de cinquante ou soixante coups de fil, nous avions constitué un groupe de vingt ministres du culte. Sur les vingt, cinq étaient des rabbins. Des hommes politiques et des enseignants en faisaient partie.

Il me faut expliquer que le but premier de La Marche de la Liberté ministérielle, était de tester les terminaux de bus qui desservaient les passagers qui voyageaient d’un état à l’autre, pour vérifier que leur locaux (cafétérias, toilettes à) pouvaient être utilisés par tous les passagers, noirs et blancs, en application de la loi fédérale (qui s’appliquait aussi aux conditions de voyage entres les états), qui stipulait que tous les services devaient être communs, et qu’il ne devait pas y avoir de ségrégation. Selon la loi fédérale, il ne devait pas y avoir de discrimination raciale ou religieuse entre les voyageurs circulant entre les états, ce qui incluait restaurants, salles d’attente, toilettes, fontaines d’eau dans toutes les t ti d b t l é t tili é l voyageurs qui circulaient d’un état à l’autre. Il s’agissait de vérifier que les lois fédérales étaient au-dessus des lois des états et des cités.

Nous savions tous, avant de commencer notre périple de Marcheurs de la Liberté, que nous allions dans des villes et des états violemment opposés à ces lois. Pour nous, le seul moyen de vérifier la situation, étant de tenter d’utiliser ensemble, noirs et blancs, les services de ces villes et de ces états, d’être arrêtés, et ainsi de prouver devant la cour fédérale qu’il y avait violation de la loi fédérale. Le problème était que tous les procès commençaient dans les tribunaux de la ville, devant les juges des tribunaux de la ville, puis devant le Country Court, avant d’aller devant le tribunal fédéral en appel.

Après une première expérience positive, une seconde expérience.

Je pris l’avion pour Jackson dans l’état de Mississipi, le cœur du racisme et de la ségrégation violente pour rejoindre Martin Luther King et le groupe qui avait été constitué. Sur le campus de Toogalo Southern Chritian College, nous étions une trentaine à nous retrouver dont trois rabbins, deux rabbins de la région de San-Francisco et moi-même. Il y avait un certain nombre d’universitaires, un juge à la retraite, et des ministres du culte blancs et noirs. Presque tous avaient activement milité dans la lutte pour la justice sociale.

Nous nous sommes réunis autour de Martin Luther King, pour discuter de son plan. Nous devions nous diviser en un certain nombre de petits groupes et rencontrer des dirigeants locaux, afin de discuter les possibilités de réconciliation des communautés, et afin d’expliquer le caractère non violent et les buts du mouvement des Pèlerins de la Liberté. Le groupe dont j f i i ti d it t l éd t

en chef du plus important journal de Jackson Mississipi, l’une des personnalités les plus influentes de la ville. Il nous reçut avec cordialité, mais refusa toute discussion sérieuse. D’après lui, nous ne comprenions rien aux problèmes et nous rendrions un bien plus grand service à la nation en retournant dans nos communautés respectives, pour nous occuper de nos problèmes locaux. L’entretien dura une demi-heure et resta amical et poli. En ce qui le concernait, il pensait qu’il n’y avait pas besoin de réconciliation. Les noirs étaient heureux dans sa communauté et il n’y avait pas de problèmes de relation entre les groupes raciaux. Chaque communauté connaissait sa place et tout était calme jusqu’au moment où des fauteurs de trouble comme nous étaient venus provoquer des troubles et toutes sortes de problèmes. Comme il n’y avait pas de problème, il n’y avait pas vraiment de quoi discuter. Ce fut la fin de cette rencontre frustrante.

Nous étions arrivés pleins d’espoir et nous étions congédiés à grand renfort de slogans vides et de platitudes. Les autres groupes avaient vécu des expériences similaires. Aussi, après avoir écouté nos comptes-rendus Martin Luther King suggéra que nous nous divisions en deux groupes. L’un des groupes ferait son travail de Pèlerin de la Liberté et irait vérifier si les locaux communs de l’aéroport pratiquaient ou non la ségrégation, et l’autre groupe irait dans la salle d’attente qui pratiquait déjà l’intégration, et assisterait à notre plus que probable arrestation. Six des membres de ce second groupe prendraient l’avion pour Washington afin de rencontrer le Ministre de la Justice, Robert Kennedy, et le président en exercice de la chambre de commerce inter-états, Robert Murphy afin de témoigner de notre arrestation illégale alors que nous tentions de prendre un café et de manger quelque chose dans le grand aéroport fédéral.

Notre arrestation serait en effet, une violation é id t d l l i fédé l Je me souviens que Martin Luther King était un petit géant qui se tenait au-dessus de la foule comme la Tour Eiffel au-dessus de Paris. S’asseoir en face de lui pour discuter, c’était faire l’expérience d’une réflexion dans la quiétude… Jamais il n’élevait la voix. Jamais il ne versait dans la démagogie. Il ne cherchait jamais à chauffer l’atmosphère ou à exacerber la haine.

Il savait que la haine paralyse l’esprit et que la réconciliation pouvait permettre à l’esprit de fonctionner de façon différente et de voir réellement les autres. Martin Luther King insufflait du courage aux jeunes, et sa vision d’un monde meilleur, pour tous, pouvait leur permettre de surmonter la haine.

Je m’étonne aujourd’hui encore de cette alliance de calme et de puissance et je pense qu’elle prenait sa source dans la vision intérieure d’un avenir meilleur. Comme si à l’une des extrémités d’un tunnel, il pouvait déjà voir clairement l’autre extrémité, là où l’obscurité devient lumière. Sans doute est-ce ce calme intérieur et cette vision indomptable de l’avenir qui nous a donné à tous la force de le faire advenir.

King me dit de me mettre à la tête du groupe avec la charge de parler pour celui-ci dans les rapports avec la police. Il voulait être sûr qu’il n’y aurait pas de provocations ou de réponses violentes aux provocations de la police. Il fut très clair quant au fait qu’il ne devait y avoir aucune violence de notre part quoi que la police ou les provocateurs puissent dire ou faire.

À l’aéroport, notre groupe se dirigea directement vers les salles communes. Nous fûmes arrêtés par un groupe de policiers. Leur officier nous ordonna de nous arrêter net. Je pris la parole :

Monsieur, nous avons faim, nous avons soif, et nous allons nous rendre dans la salle à manger.

Il dit : Non, vous n’allez pas vous y rendre.

Après un discussion de plus en plus tendue, nous avançâmes encore de quelques pas. Si vous faites encore un pas, je vous arrête. Nous fîmes tous encore quelques pas et il dit : Vous êtes en état d’arrestation.

Nous nous sommes retrouvés en état d’arrestation, et poussés dans un panier à salade.

Arrivés en prison, une fois que l’on nous eut enlevé nos affaires personnelles, nous eûmes le droit de téléphoner. J’appelai ma femme pour l’informer de notre arrestation et lui dire de ne pas trop s’en faire. Puis chacun d’entre nous fut conduit devant un détective pour un interrogatoire personnel.

Le mien commença son interrogatoire par une question : “Rabbi, êtes-vous juif ? ” Je répondis en souriant : oui. Alors il essaya avec courtoisie de m’expliquer, que je ne comprenais tout simplement pas les problèmes qui se posaient au Mississipi. Il y a avait beaucoup, beaucoup d’Africains à Jackson Ils étaient différents de nous.

Différents en quoi ? demandai-je Il essaya une explication sur l’existence d’une différence fondamentale au niveau de l’intelligence et de l’instruction. Les blancs ne voulaient pas que leurs enfants soient mêlés aux noirs dans les écoles, dans les bus, dans les restaurants, car ils risquaient de nouer des relations trop proches.

Quel mal y-a-t-il à cela ?

Eh, bien peut-être qu’ils finiraient par se marier avec un africain. Rabbi, est-ce que vous vous seriez marié avec une africaine ?

Je répondis que c’était ce que j’avais fait. (Ma femme est née enAfrique du Nord) Il me regarda, avec colère et dégoût. Son comportement charmant se transforma en haine, une haine dont je devais ressentir les effets un peu plus tard.

Nous avions été emmenés dans nos cellules qui avaient une toilette mais pas de fenêtre. Nous parlions, car aucun d’entre nous n’arrivait à dormir malgré l’épuisement. Peu de temps après nous entendîmes des pas. La porte de notre cellule s’ouvrit et un jeune homme, de l’âge d’un étudiant y fut poussé. Il regarda autour de lui avec une certaine appréhension et dit, que son nom est Joel Greenberg. Le rabbin Gumbiner et moi nous présentâmes et son émotion devint immédiatement de la joie. Imaginez un jeune pèlerin de la liberté juif se trouvant en prison et découvrant dans la même cellule deux rabbins qui étaient eux-mêmes des pèlerins de la liberté.

Nous le présentâmes à‘ nos collègues. Nous étions comme en famille. C’est alors que nous avons commencé à entendre des cris, et des menaces quelques cellules plus loin… Un homme était en train de crier, qu’il voulait tuer tous ces amoureux des Noirs. Ces phrases étaient au minimum déconcertantes et au pire terrifiantes. Le matin nous y étions habitués.

Nous n’avions ni peignes, ni brosses à cheveux, ni matériel de rasage, ni ceintures ou cravates… Au bout de vingt-quatre heures nous avions l’air sales et bientôt nous allions être convoqués pour le procès. Nous allions ressembler à des criminels, ce qui est exactement ce qu’ils voulaient. Alors que je traversais le couloir, un prisonnier m’appela de sa cellule. Il me qu’on lui avait ordonné de crier les menaces que nous avions entendues, mais qu’il était avec nous.

Dans la salle du tribunal, l’éditeur du journal que j’avais interviewé la veille, leva sa main vers moi et cria « Bonjour Rabbin». Je répondis en retour. La justice fut rapide. J’étais accusé d’avoir troublé la paix La police présenta sa

thèse selon laquelle elle avait été obligée de nous arrêter pour sauver la ville des émeutes que nous étions en train d’essayer de fomenter.

Mon avocat était un homme noir. Le juge utilisait constamment son prénom pour s’adresser à lui, alors qu’à tous les autres il disait «Monsieur». Si mon avocat se levait pour faire une objection, le juge lui disait de s’asseoir, de rester tranquille et de se taire sauf si on s’adressait à lui. Le juge n’autorisa pas une seule fois mon avocat à faire une objection. Cela n’était pas un procès équitable.

Bien que la police n’ait pas d’argument solide, j’ai été reconnu coupable et condamné à deux mois de prison. Mon avocat arrangea une caution, mes affaires me furent rendues et je fus relâché sous caution, en attendant l’appel. J’étais scandalisé par la façon dont mon avocat, un être merveilleux et un homme cultivé, avait été traité par le tribunal.

Ma femme pleurait. Mon expérience était beaucoup plus déstabilisante pour elle que pour moi.

Mon incarcération avait été constamment mentionnée à la radio. Ma femme avait été au supermarché pour acheter des provisions pour la maison et avait rencontré un mur de silence. Les quelques membres de la congrégation qui la rencontrèrent lui tournèrent littéralement le dos et l’évitèrent complètement. Cela la choqua profondément, car c’étaient des amis proches. La peine de Suzy était profonde malgré le fait qu’en entendant les nouvelles, de nombreux voisins et membres de la congrégation avaient appelé pour exprimer leur soutien à ce que je faisais et pour offrir l’aide qui pourrait être nécessaire.

Je reçus un formidable appui du clergé de toutes obédiences, appui généralement accompagné d’une invitation à m’adresser à leurs congrégations. Nombreux parmi eux me dirent qu’ils se seraient joints à moi dans ce genre d’aventure mais qu’ils savaient que la direction Epilogue En 1963 la lutte pour les droits civiques prit des ailes, on prépara une marche pour l’émancipation, prévue à Washington pour le 28 août 1963.

A cette époque, elle devait être la plus grande marche pour les droits civiques de l’histoire américaine. Elle demanda beaucoup de préparation, car chacun évoquait des violences qui risquaient d’éclater, des racistes blancs menaçaient de déclencher des protestations et de la violence. Certains journaux vendaient de la peur. Selon ces journaux des centaines si ce n’est des milliers de personnes risquaient d’être tuées dans une telle atmosphère de haine exacerbée. Des journaux nationaux demandaient que la marche soit annulée, pour la sécurité et le bien du peuple. Toutes les organisations noires promirent qu’il n’y aurait pas de violence et continuèrent la préparation pour qu’il en soit ainsi. Dans tous les Etats-Unis, les futurs marcheurs furent éduqués dans le sens de la méthode et de la philosophie de l’action sociale non-violente, et en particulier à la réponse non-violente à la violence. À cause de mon expérience de pèlerin de la liberté, j’avais été chargé de préparer tous les participants de Rochester à l’action et à la méthode non-violentes. Nous devions avoir cinq bus de Noirs de Blancs, de Catholiques, de Protestants et Juifs, des jeunes et des vieux y compris des enfants et des retraités.

Mais à cause de l’atmosphère tendue et des menaces de violence, ceux qui conduisaient nos autocars vers Washington ne purent trouver un cinquième chauffeur d’autocar et nous laissâmes derrière nous une cinquantaine de participants.

En ce jour mémorable, j’étais accompagné par ma femme, qui était enceinte et par mes deux fils âgés de six et quatre ans. À Washington parmi les 300 000 participants, Martin Luther King énonça sa vision du futur par ses paroles immortelles : “J’ai eu un rêve”. Il n’y eut pas de violence, il n’y eut pas de victimes, pas de morts, mais l’Amérique avait changé. Il était clair qu’une

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