Est-ce un roman ? Assurément non. Est-ce un simple récit ? Non plus. Est-ce une autobiographie ? Pas le moins du monde, encore que tout, en littérature, relève d’une biographie. En l’occurrence, il s’agit dans ce livre de la biographie d’une époque, de celle d’un ou de deux pays, d’au moins trois ou quatre personnages, et de quelques nuages.
En un mot, si je ne craignais pas de rebuter quelques lecteurs qui associent à ce mot des notions d’ennui ou d’inutilité, je dirais qu’il s’agit de poésie. Mais de cette poésie qui ne va pas à la ligne, celle qui fait frissonner non seulement les herbes dures des djebels, mais aussi le linge qui sèche aux fenêtres de la Méditerranée.
Suite baroque, voilà un titre qui va bien à l’homme que j’ai rencontré. Daniel Timsit détonne en ces temps de multimédia, d’internet et de téléphones ambulants. Il se contente d’être français, d’être juif, et d’être aussi un Algérien.
Trois balcons de son être profond sur lesquels il se promène, laissant, au bout de ses doigts jaunis, fumer ses cigarettes comme il laisse se dérouler sa mémoire. Oui l’homme que j’ai rencontré est d’abord un être humain, c’est à dire parfaitement universel.
Toutes ces précisions me semblent importantes à souligner car ce livre ne concerne pas spécifiquement les Juifs en tant que tels, ni les Fran- çais en tant que tels, et ni les Algériens euxmêmes. Il nous concerne tous.
De quoi s’agit-il ? D’un homme qui a choisi et qui est allé au bout de ses choix. Ce qui serait banal si cet homme n’était le citoyen d’un pays Histoire à laquelle il a participé, mais des retombées qui ne vont pas aujourd’hui tout à fait dans le sens qu’il avait rêvé.
C’était quoi, l’Algérie coloniale, l’Algérie d’avant 1954 ? Un pays dans lequel la norme était de vivre sagement, (et parfois, violemment), dans le coin, dans le quartier, dans la culture où l’on avait vu le jour. Des murs invisibles séparaient les communautés, - ah ! le vilain mot qui ferme tant de portes ! Mais il serait trop long d’en chercher un autre - des communautés qui vivaient pourtant côte à côte sans pour autant se mélanger. Les Juifs, citoyens français depuis 1870, par la grâce du décret Crémieux, étaient d’abord des Juifs aux yeux des Musulmans et des Chrétiens, ces Musulmans que nous nommions les Arabes, et ces Chrétiens que nous nommions les Européens ou parfois les Français. Et il en était de même pour chacun de ces groupes vis-à-vis des deux autres.
Il faut cependant reconnaître que les Juifs, en Algérie, ressentaient à l’égard de la population arabe, une réserve, sinon une hostilité, qui n’était pas seulement imputable au sacro-saint principe colonialiste de diviser pour régner. L’histoire de ce pays recèle, à l’encontre des Juifs, des violences qu’on ne peut expliquer uniquement par l’existence d’un impérialisme soucieux d’établir sa domination économique et culturelle sur l’ensemble de la population. Le pogrom du mois d’août 1934, à Constantine, qui avait coûté la vie à 26 Juifs, perdure encore, dans toutes les mémoires2.
C’est pourquoi la participation de Juifs à la guerre d’Indépendance (je veux dire aux cotés des Algériens), doit être considérée comme une Entretien A propos de Suite baroque. Histoires de Joseph, Slimane et des nuages1 de Daniel Timsit, et d’autres sujets Rolland Doukhan - Daniel Timsit
Dans cette optique, le livre de Daniel Timsit nous livre une vision non seulement émouvante mais aussi psychologiquement surprenante. En effet, ce n’est pas, le moindre des étonnements suscités par sa lecture, que de se rendre compte de ce fait : le héros, (Joseph/ Daniel), combattant dans les rangs du FLN, continue, à près de 40 ans de l’Indépendance, de vivre les péripéties dramatiques que traverse l’Algérie, d’une façon totalement… endopolitique, affreux néologisme que j’ai volontairement fabriqué pour le rapprocher du mot endogame. Joseph, le Juif algérien, mais il serait plus juste de dire l’Algérien juif, sans jamais rejeter la petite musique qui l’a fondé, sans jamais renier ses origines, ni sa famille, va pourtant participer la guerre de libération comme n’importe quel autre combattant algérien arabomusulman, aux côtés de son frère Slimane et de quelques autres « nuages ». Je sais bien que l’histoire de cette guerre mentionne la présence, au sein du peuple algérien, d’autres héros qui étaient juifs ou chrétiens, ou français de France, mais il se trouve que, en ce qui concerne Joseph, cette participation s’est faite du « dedans », et ce, jusques au sacrifice ultime puisque Daniel Timsit a été condamné à mort.
Il marche aujourd’hui dans les rues d’un exil devenu une patrie, il continue d’avoir pour « frères » ceux qui, comme lui ont échappé à la mort, et comme eux, il continue de souffrir devant le drame qui secoue et ensanglante l’Algérie. Il a vieilli avec la peau de ceux qui marchent dans des rues où ils ne sont pas nés, il a aimé et fondé une famille, et il continue d’écrire comme on se bat. C’est à dire avec amour.
Je l’ai rencontré et j’ai tenu à transcrire pour vous l’essentiel de l’entretien que nous avons eu. Précisons que son livre, « Suite baroque «, vient d’obtenir le prix François Billetdoux.
Rolland Doukhan Entretien avec Daniel Timsit pour son livre Suite baroque. Histoires de Joseph, Slimane et des nuages. D. T. = Daniel Timsit R. D. = Rolland Doukhan R. D. : Quand j’ai abordé ton livre, j’ai cherché à le relier à ton premier livre, Récits ana- chroniques, qui, bien sûr, est un livre entièrement tissé dans le déroulement de la guerre d’Indépendance de l’Algérie. Je me suis vite rendu compte que Suite baroque (et le reste du titre n’est pas superfétatoire) est plus dans le vécu, dans le dedans de l’auteur, de Joseph, quoi, de Slimane et d’autres encore.
D. T. : C’est un parcours.
R. D. : Oui, c’est un parcours, mais bien sûr, si tu as eu d’autres entretiens à propos de ce livre, on n’a pas manqué de te faire remarquer qu’il y a dans Suite baroque, deux parties fondamentalement distinctes, et pas seulement parce qu’elles sont, si je puis dire, exprimées physiquement sur le papier. Dans la première, tes amis, tes camarades de lutte, en fait tes personnages, se placent, se rencontrent, se parlent, articulent, en quelque sorte le fonctionnement de la guerre. Dans la seconde, qui est une partie plus intimiste, plus imprégnée de ton dedans, y compris de ton vécu à toi, on devine le terrible écoulement du temps, l’usure des choses et des êtres.
Ce qui m’a frappé, remué même très profondément, c’est l’atmosphère, l’idée qui court tout au long du livre, je veux dire cette mélancolie, cette impression d’être parvenu au bout d’une route, au bout de plusieurs routes même, avec cette tristesse qui accompagne les fins de voyage.
Aussi, je me permets de te demander, parce que j’y ai pensé, si on peut rapprocher ce livre, en tout cas son climat, sinon son sujet même, d’un
du tien, je veux parler de La guerre est finie de Jorge Semprun, ainsi que du film qu’en a tiré Alain Resnais.
D. T. : Ça m’est difficile de répondre par oui ou par non, mais il me semble, oui, il me semble possible de faire ce rapprochement. Cependant, je dois apporter des réserves. En effet, le personnage interprété par Yves Montand dans le film de Resnais a une silhouette, comment dire, de révolutionnaire romantique. Ce qu’on retrouve aussi dans la Condition humaine de Malraux. Ce qui n’ôte rien à la valeur et à la qualité de ce roman, et de ce film, qui ont marqué toute une génération. Et c’est vrai qu’il y a toujours, dans toute révolution, une composante romantique, en tout cas, toute révolution suscite ce genre de sentiment. Mais on se rend compte, quand on vit l’événement, que ce n’est pas comme ça. Dans la réalité… « Daniel Timsit se tait. Il est là, songeur, devant moi, allumant d’une main qui ne tremble pas, sa troisième ou quatrième cigarette. Il vient de rejoindre cette réalité dans laquelle il hésite à me faire entrer.
R. D. : Oui, dans la réalité ?
D. T. : Eh ! bien, dans la réalité, un peuple, c’est plein d’anonymes, c’est plein de petites histoires, c’est plein de… Comment dire ? Plein de gens qui font foule, et c’est cette foule qui est le héros, ce héros qui se dégage beaucoup moins de la masse… R. D. : Tu veux dire que dans la réalité, le héros, c’est cette masse, ce peuple… D. T. : Oui. Dans un livre, on nomme, on donne un nom au héros. De même, en ce qui concerne la mélancolie. Ce n’est pas tout blanc ou tout noir. D’ailleurs, je dois te préciser que la deuxième partie de ce livre, je l’avais écrite bien longtemps avant la première, bien qu’elles traitent toutes deux de la même période, une période tout compte fait assez creuse et qui commence un peu la descente aux… R. D. : La descente aux… quoi ?
D. T. : Oh ! disons que je n’ai rien dit. Mais pour en revenir à cette mélancolie dont tu parlais, je crois qu’on peut dire qu’elle était moins romantique que romanesque… R. D. : Elle est d’autant plus poignante, parce qu’elle part du ventre d’un homme, de son cœur.
D. T. : Et puis, quand on écrit, on se rend compte, parlant de tel ou tel personnage, qu’il s’investit diversement. Il y a la vie dans l’Histoire, la vie dans ce qu’on fait, et puis il y a aussi, il y a toujours la vie avec ses proches, avec sa femme ou ses enfants.
R. D. : C’est ce qu’on perçoit dans ton livre, et ce, dans les deux parties. Mais je dois à la vérité de dire que ce qui m’a paru très important, dans un premier temps, c’est le fait de ton expérience dans cette guerre, et dans la période qui s’en est suivie. Expérience qu’on peut qualifier d’exceptionnelle, sinon d’unique. Je veux dire la participation d’un citoyen algérien juif à la guerre d’indépendance, dans les rangs de l’ALN, du FLN, si tu préfères.
D. T. : Oui, du FLN, puisqu’il s’agit de la zone autonome d’Alger.
R. D. : C’est ainsi que tu as connu les prisons de Barberousse ou de El Harrach, je crois.
D. T. : Oui, c’est bien ça.
R. D. : Dans un premier temps, donc, c’est ce qui m’a paru très important à noter, parce que nos lecteurs ne sont pas les Dupont, les Durand ou les Martin qui marchent autour de nous dans les rues, mais des Cohen, des Allouche, des Finkelstein ou des Grynbaum. Ces lecteurs ne peuvent pas imaginer une seule seconde qu’un
citoyen juif, je dis juif en tant qu’entité, en tant que personne identitaire appartenant à la communauté juive de ce pays, ait pu participer, les armes à la main, à la guerre de libération. Mais surtout, je me suis rendu compte, tout au long du témoignage que représente ton livre, que Joseph, le témoin et l’acteur, en un mot, toi, pour ne pas faire de périphrase, tu as vécu cette période de la guerre et de l’après-guerre sans jamais abandonner une seule seconde, sans jamais renier ton goût des chabbaths, ton insertion dans cette petite musique de nuit qui accompagne nos familles, et je ne veux pas parler de religion, ni de rite, mais bien de cette identité, de cette chair qui te fait.
D. T. : Oui, et c’est bien cela d’abord qu’il faut expliquer aux lecteurs de ta revue : jamais, je n’ai voulu être Mohamed Timsit, mais bien Daniel Timsit. Et cette notion est d’ailleurs plus évidente dans mon premier livre Récits anachro- niques, dont le titre exact est Algérie, Récits ana- chroniques.
R. D. : Peux-tu me rappeler en quelle année ce livre a été édité ?
D. T. : Oui, il a d’abord paru dans la revue Études Palestiniennes, puis ensuite sous forme de livre, en 1998, aux Éditions Bouchène. Mais je voudrais corriger un peu ce que tu disais tout à l’heure à mon propos, à savoir que j’ai été un exemple à peu près unique. Oui, je veux un peu corriger ça. Effectivement, je dirais que je suis allé au bout d’une certaine logique. Mais je n’étais pas le seul. Ceux qui me viennent tout de suite à l’esprit, c’est par exemple Dahan, ou bien Guenassia, du maquis de Ténès, ou encore le grand William Sportisse, merveilleuse personnalité et responsable du Parti communiste à Constantine. Tous ces gens, on peut le dire, sont allés au bout de cette logique, au bout de cette route. Mais il y en a beaucoup d’autres qui n’ont européens comme on disait, les Farouggia, les Pasquale, des Pieds-noirs, quoi. Et il se trouve que la plupart de ces noms ont été occultés. Il faut savoir que devant les événements qui s’enclenchaient, devant la guerre d’Algérie qui s’annonçait, les solutions étaient multiples, l’avenir n’était pas tracé d’avance.
R. D. : Tu peux me donner quelque explication de cette occultation ?
D. T. : A mon avis, il y a là un double phénomène. L’un est que la solution que nous avions envisagée, avec d’autres d’ailleurs et qui avait ses fondements, a échoué.
R. D. : Qu’entends-tu par là ? Tu veux parler de la solution envisagée par le FLN concernant les non-musulmans, ou… ?
D. T. : Oui, le FLN avait envisagé qu’au moins la moitié de la population européenne d’Algérie ne quitterait pas le pays, et ferait partie intégrante de la future société algérienne. Ça, c’était en 54, 55 et même 56.
R. D. : N’était-ce pas là une erreur d’appréciation politique très grave, une erreur qu’on pourrait presque qualifier d’infantile.
D. T. : Non, je ne crois pas. Bien sûr, il y a eu un tournant, ça a été fin 56, début 57. Jusque là, il y avait une majorité de la population qui n’imaginait pas quitter le pays avec armes et bagages.
Il y a eu très peu de départs au début. La communauté juive, dans son ensemble, essayait de se tenir à distance du conflit. Une sorte de neutralité attentive, en quelque sorte. Personne ne savait trop bien quelle formule politique allait voir le jour, quelle forme d’association, ou quoi d’autre encore… Les Juifs restaient très attachés à ce pays.
Il y avait une frange, une forte minorité qui ne se voyait pas quitter cette terre. Même à la fin, je me souviens de ces petites gens, des maraîchers italiens, et algériens, des ouvriers espagnols, etc..
on compare cette attitude à celle des Juifs marocains, on peut penser que la solution de « rester » n’était pas totalement chimérique.3 R. D. : Oui, mais la position des Juifs au Maroc était très différente, le contexte était tout autre.
D. T. : Bien sur, bien sûr. De toute façon, l’attitude de cette communauté, je veux parler de la communauté juive du Maroc ne s’est infléchie qu’après la naissance de l’État d’Israël en 1948, d’une part, après l’indépendance de leur pays en 1956, d’autre part, et peut-être enfin, après la mort, en 1961, de Mohamed V qu’ils révéraient. Pour en revenir à l’Algérie, je crois moi, pour l’avoir vécu, qu’il n’était pas impensable d’imaginer des citoyens juifs algériens après l’indépendance.
R. D. : Nous parlions tout à l’heure de cette occultation de la présence même des Juifs en Algérie. Ne penses-tu pas qu’il y a eu aussi une occultation de la part des Algériens eux-mêmes ?
D. T. : On peut le dire, surtout dans la période Boumediène. Mais on assiste, je crois, à ce que je peux appeler une remontée du refoulé.
R. D. : Tu fais allusion, je pense, aux récentes déclarations du Président Bouteflika déclarant qu’il comptait rendre hommage à la communauté juive de Constantine.
D. T. : Pas seulement. Parce que, tout de même, ces Juifs dont nous parlons, ils vivaient déjà au Maghreb, et particulièrement dans ce qui était géographiquement l’Algérie, dès le Ier siècle avant Jésus-Christ, c’est à dire il y a plus de 2000 ans. Alors, je dis qu’on se tromperait si l’on qualifiait ceux qui ont pris part à la lutte comme des aventuriers, ou même des héros. Les révolutions, je le répète, ne sont romanesques que dans les livres. Non, nous étions proches les uns des autres, nous nagions dans la même musique, nous étions des petites gens, de petits intellectuels Moi qui habitais place de la Lyre, je la connaissais cette… musique de la Casbah. Donc, nous comprenions l’humiliation vécue par les Algériens arabes, la hogra. R. D. : Tu viens de parler de héros, de révolutions, etc. Mais si l’on songe à la révolution cubaine, par exemple, si l’on songe à Che Guevara, au mythe qu’il est devenu, et je me souviens de son voyage à Alger où il a suscité un enthousiasme incroyable et amorcé une Guevaramania démesurée, on est obligé de constater que cette révolution a été menée à son terme, même si, économiquement parlant, le régime cubain n’a pas réussi, n’a pas atteint une autosuffisance, même si au plan de l’éthique sociale, droits de l’homme et même libertés fondamentales, les choses ne sont pas, loin s’en faut, d’une évidente réussite. On ne peut pas en dire autant de la révolution algérienne, non ?
D. T. : Non, mais il est toujours difficile de faire des comparaisons historiques surtout lorsque les époques ne se superposent pas.
R. D. : Je le sais bien, mais je vais me permettre de te citer, de citer ce que tu fais dire à Slimane l’un de tes personnages, l’un de tes compagnons de lutte. C’est à la page 89 de ton livre, et Slimane pensait à la situation de son pays en ces années 80 ou même 90 qui ont tant défiguré le paysage politique algérien : « Une querelle de chefs. Voilà ; ce que c’était. Et Slimane pensait : Le militant, c’est comme un nageur qui croit pousser la vague alors qu’il arrive tout juste à se maintenir à son niveau. Et si la surface de la mer reste plate, si aucun vent ne souffle, il agite les bras, mais rien ne se lève. La révolution est morte. Morte pour nous, du moins, pour notre génération divisée, morcelée, décomposée, putréfiée par les « acquis de la révolution. « Nous sommes, pour la plupart, les rentiers de la guerre de libération et nous gé- rons les intérêts que nous en avons retirés, avec l i d b i L tr
les sans-grade, ceux qui ne possèdent pas l’at- testation communale, n’ont pas droit à la pa- role, ils n’imaginent même pas qu’ils pourraient avoir des droits. » Voilà, c’est à la page 89 et c’est un constat poignant et terrible pour ceux qui, comme toi, ont été jusqu’au bout, ou comme d’autres, qui y ont laissé leur vie même, comme un Mourad Didouche, un Larbi Ben m’Hedi, ou n’importe quel autre martyr moins connu. Quand on remonte le long de cette route, quand on veut faire l’addition jusqu’à l’intégrisme d’aujourd’hui, on est en droit de se demander : alors, nous avons fait tout ça pour en arriver là ?
D. T. : C’est bien pour ça que le livre a une tonalité assez triste.
R. D. : Je vais me permettre de faire un autre rapprochement de ton livre avec une œuvre qui fait référence, rapprochement qui pourra t’étonner ou te gêner : dans cette façon dont tu as construit ton livre, cette façon dont tu parles et qu’on retrouve tout au long de tes pages, des échanges, comme ça, soit de pensée, soit de dialogue vrai entre deux personnages, ou entre l’auteur et les personnages, j’ai retrouvé curieusement la technique de Platon dans le Banquet. Eh ! oui, Daniel, ça t’a fait éclater de rire, mais quoi, c’est pourtant la même technique, le même moyen pour remonter dans la pensée des gens.
D. T. : Tu me flattes et tu me… bouscules un peu. Mais qu’est-ce que j’ai essayé de faire ?
Ce que dit Joseph, ce que dit Slimane, ce qu’ils expriment est en rapport avec leur vécu propre.
R. D. : Oui, et c’est très émouvant. Tiens, je vais me permettre de te lire encore, de te citer.
Ce passage se trouve dans la deuxième partie du livre, en fait celle écrite plus tôt que la première.
On y voit Joseph arriver en Italie, à la Spezzia, s’attabler au buffet de la gare, et rêver : les voyages qu’il imaginait pour chacune de ses filles, l’hiver sur une longue plage, l’été dans la maison familiale, une maison de pêcheurs - il n’en existait plus vraiment - mais lui, l’avait découverte par chance, juste au bord d’une plage, du côté des Corbières magiques. « J’aurai rêvé ma vie «, se dit-il, mais autrefois, il rêvait de révolutions généreuses, de peuples en mou- vement, d’amours fulgurantes, maintenant il s’agissait toujours d’appartements, de maison, d’argent. Curieusement, il restait, lui, pauvre, habitant une chambre monacale. Tu vois, des passages comme celui-ci, j’en ai souligné plusieurs. Je ne crains pas, lorsque j’aime un livre, d’en maculer les pages. Cet autre, par exemple :
Il se disait qu’il cheminait sur une corniche. A sa droite, le roc du monde réel, il avait re- noncé à l’escalader. A sa gauche, les ravins de la folie, fascinants. Il n’était rien qu’un équili- briste, seulement guidé par la plante de ses pieds, pas à pas, risquant de trébucher chaque fois en une chute définitive. Ce sentiment « d’à quoi bon «, cette amertume transparente, légère, bouleversante, qui tisse la dernière partie du livre, ça s’appelle la poésie, Daniel, mais oui, même si tu t’en défends.
D. T. : C’est vrai que Dieu, dans sa miséricorde, (ici, Daniel Timsit s’est mis à rire de lui- même) nous a permis d’être aveugles. Parce que si on voyait à l’avance, peut-être que… Bon, on reste communiste, au-delà des expériences terribles et truquées, on reste ce qu’on est.
R. D. : D’accord, mais parlons plutôt de ce petit garçon qui restait allongé sur une banquette chez ses parents, les yeux rivés au carreau de la fenêtre, derrière lequel il voyait défiler les nuages, parle-moi de la permanente présence de la mer dans la tête de ce petit garçon. Après tout, c’est quoi, c’était quoi la mer pour toi ?
D. T. : Tu me vois très gêné devant cette question. Ce n’est pas à toi qui écris aussi que je vais l’expliquer mais il y a les choses qu’on a en soi, des choses qui… Comment te dire ?
R. D. : La mer, c’était comme l’utérus d’où tu étais issu, non ?
D. T. : Oui, C’était inscrit en moi, ça faisait partie intégrante de moi dans ce petit appartement d’où je n’apercevais que le ciel. La mer, c’est ma mère. Et une mère juive, tu sais ce que c’est. Je ne veux pas dire que les mères musulmanes ou chrétiennes soient moins ou plus aimantes, elles sont autres, tout simplement.
R. D. : Explique-toi un peu sur cette relation avec ta mère.
D. T. : Il y a une chose étrange, c’est que je me suis aperçu très tardivement de deux choses : l’une c’était que ma mère m’aimait, me privilégiait presque, et il y avait tout de même cinq enfants dans la famille. L’autre, c’était que je me suis détaché très tard du cocon, une sorte de persistance de l’enfance. C’est comme ça.
C’était une évidence, mais les évidences, on ne les voit pas. C’est comme ma mère, elle a toujours été là, et je ne la voyais pas. Je me sentais protégé parce que j’étais protégé. Rien ne pouvait m’arriver.
R. D. : De quelle façon ta mère t’aimait et te protégeait ? Je te demande ça parce que tu parles autrement de ton père qui t’aimait et te protégeait aussi.
D. T. : C’est drôle que tu me demandes ça.
R. D. : Non, ce qui est intéressant, c’est de savoir si cette protection ne t’isolait pas, ne te séparait pas du contexte majeur que, plus tard, tu allais embrasser. Parce qu’enfin, cette protection se passait à l’intérieur d’un microcosme, tu en conviens ?
D. T. : Bien sûr, bien sûr. Quand on appartient à une famille, on appartient à une tribu. Même quand on s’en détache au plan des idées ou de la route qu’on prend. C’est quelque chose de charnel. J’irais plus loin, même quand on doit se retourner contre elle, c’est pour elle qu’on le fait, c’est en son nom.
R. D. : C’est extraordinaire, et ça permet de mieux comprendre tes engagements.
D. T. : Mais c’est vrai, il faut le dire, nos familles étaient des familles patriarcales. La mère, le père, c’étaient des images différentes. La mère, c’était celle qui protégeait de l’angoisse. Elle était là, toujours. Elle était la maison. Je pouvais la retrouver quand je le voulais. Le père, en tout cas pour moi, c’est que c’était un modèle. Le modèle de quand j’étais petit : une masse, une force qui assumait tout le temps, tout le temps.
C’était un modèle de courage, de vaillance.
R. D. : C’était donc un modèle d’éthique.
D. T. : Oui, c’est ça, un modèle d’éthique.
R. D. : Est-ce qu’il avait une pratique religieuse ?
D. T. : Ah ! oui ! Chaque matin, j’étais réveillé par sa prière. Il mettait les « téfilim «, il allait à la synagogue. Oui, je peux dire qu’il était très religieux, très pratiquant. Il a même été « guesbar4 ». Mais malheureusement, nous, ses enfants, nous ne l’avons véritablement « vu » que très tard. On l’a toujours senti tel qu’il était, il nous inspirait un réel respect.
R. D. : Et quel âge avais-tu lorsqu’il est mort ?
D. T. : Voyons, il est mort en 1971, j’avais donc 43 ans.
R. D. : Je peux te demander comment il a vécu ton engagement ?
D. T. : Comme ma mère. Il l’a vécu avec courage et patience. Il nous a toujours soutenus, ma sœur et moi, et mes frères, sans pour autant partager nos options ou nos idées, sans porter de jugement de valeur. Il nous soutenait. Sans se mêler de tout ça, bien sûr. Ah! mon père et ma mère, ils ont toujours été près de nous.
R. D. : Et toi, tu as vécu comment cette relation avec tes parents ?
D. T. : Les reproches que j’ai pu me faire, c’était de les avoir fait souffrir.
R. D. : Tes parents ont quitté l’Algérie à l’indépendance ?
D. T. : Non. Il faut savoir que mes frères avaient été condamnés respectivement à 2 et 5 ans de prison, avec sursis. Ils ont été un moment internés, et en 1960, à sa sortie de prison, mon frère aîné est parti en France. Mes parents l’ont suivi.
Mais en 1962, ils sont rentrés en Algérie. Mon père est d’ailleurs resté président de la communauté juive d’Alger, quasiment jusqu’à sa mort.
Ma mère, elle, est morte plus tôt que lui, en 1965.
Et tous les amis sont venus pour l’accompagner au cimetière, les amis algériens aussi, qui lui ont fait une haie d’honneur. Mon père est demeuré à Alger jusqu’en 1970, date à laquelle il m’a rejoint en France. Il y est mort en 1971.
R. D. : Est-ce qu’on peut passer à la seconde partie du livre ? Cette partie qui est un peu différente, qui a un autre ton, qui peut étonner. C’est une partie émouvante parce que… tiens, je vais prendre un peu au hasard. C’est à la page 137.
Joseph est à Vernazza, ressassant dans sa tête l’absence de Natacha, l’absence des filles :
Et les enfants ! Dieu sait de quoi ils avaient souffert, mais ils avaient déjà souffert de quelque chose. De l’absence de règles ? Non ! De son jeu mystificateur, son théâtre qu’ils avaient pris pour réalité. La mystification, pas même impudente pire sordidement sincère Cette infinie mystification. N’avait-il pas quitté le pays, ses amis ? Il avait renoncé.
Alors là, on se rend soudain compte que le personnage, j’allais dire le héros, enfin, toi pour faire court, est assailli, agressé par cette idée que ses propres enfants ont lu en lui, ont lu dans sa vie, une mystification. Est-ce que je me trompe ?
Est-ce qu’on est en présence d’une peur ?
D. T. : Je ne peux pas répondre par oui ou par non. C’est plus complexe. Je vais prendre l’exemple de Che Guevara. Lui-même peut penser qu’il s’agit d’une mystification. Pas seulement ou pas tellement aux yeux des autres, mais surtout à ses propres yeux.
R. D. : Tu veux dire quand on ne croit plus à ce à quoi on a cru.
D. T. : Oui, quand on recherche, comment dire… l’authenticité de l’action. Alors, on peut passer pour un héros, mais même les saints peuvent ne pas être des saints, et ils le savent.
R. D. : Il faut tout de même beaucoup de courage pour étaler une lucidité pareille.
D. T. : Pas tellement. Tu le sais bien, quand on écrit, c’est un combat pour chaque mot, pour chaque seconde, et c’est ce qui est écrit qui devient le vrai. Je ne veux pas dire que ce vrai ne l’était pas avant l’écriture, mais… R. D. : Oui, je comprends. Je vais encore te citer, page 177 :
Bételgeuse, au café à l’angle des deux rues… Pas le meilleur endroit pour écrire, ce café. Mais écrirait-il ?.. du papier, du papier ! Les enfants jouent, les gens s’aiment, s’étreignent, vont au cinéma en ce jour de dimanche, il reste seul de- vant ce papier dérisoire. Ce matin, il avait trouvé sur la table de cuisine un billet de son amie : « Trouve-toi un autre gîte, je reçois ce soir. » Il ét it édié Il y l t l i
aurait pas écrit ainsi. Il avait fourré ses affaires dans le sac de toile plastifiée qu’il traînait par- tout avec lui et il était sorti, se promettant d’écrire. Sa façon à lui de se reconstituer un visage. « J’écris, donc je suis. » Est-ce que c’est ça qui reste à Daniel Timsit, aujourd’hui ? Écrire ?
D. T. : Non, non ! Bien sûr. Ce que tu viens de lire concerne un personnage.
R. D. : Je le sais bien. C’était une manière de provocation de ma part.
D. T. : Oui, parce que, ce que je dis là, c’est voulu. Les enfants, ils te regardent comme une sorte de héros. Alors, il faut bien déshabiller les choses, décrypter. Mais en fait, les enfants savent tout. Ils sont au courant du danger lorsqu’il existe… R. D. : Et ils savent quand le tigre est en papier.
Mais cette lucidité reste pour moi la seconde le- çon de ce livre. Parce que, je le répète, il faut du courage pour énoncer ces vérités-là. Le lecteur (ou le spectateur) regarde la vérité qui est sur la scène, et parfois, dans ton livre, on voit l’acteur prendre conscience de la vérité qui est au fond du décor, qui frémit dans les cintres, qui bouge dans sa mémoire.
D. T. : Des lecteurs algériens m’ont interrogé parfois sur telle ou telle anecdote. Je leur dis que tout est dans le livre. C’est un peu ça, je crois, que mon éditeur a privilégié.
R. D. : Il y a des tas de gens qui décident un jour de raconter leur vie. Alors, ils mettent à droite les frères, la sœur, la rue, à gauche, le père, l’école, et je ne sais quoi encore, et ça fait le récit d’une succession de jours qui parlent uniquement à l’oreille de ceux qui connaissent l’auteur.
Ta démarche à toi est autre. Elle est celle de ces écrivains véritables qui, tout en racontant leurs jours et leurs nuits, propulsent le récit à la portée de milliers et de milliers d’inconnus qui vont se reconnaître entre les lignes, ou avoir le sentiment d’avoir vécu et compris tel ou tel épisode. Eh! bien, je tiens que tu es un de ces écrivains-là.
D. T. : Pour conclure, il faut bien conclure sur une note en même temps optimiste et réaliste, je ne dis pas que c’est fini, je dis que simplement, on recommence.
Rolland Doukhan.
NOTES 1 Editions Bouchène 113-115, rue Danielle Casanova 93200 Saint-Denis 2 Voir, à ce sujet, l’excellent travail de Robert Attal, intitulé , 5 août 1934 - Les émeutes de Constantine. 3 Voir La gangrène et l’oubli , de Benjamin Stora.
- ↩ Sorte de gestionnaire du culte à l’intérieur de la synagogue, une manière de «veilleur de nuit» des prières.