N ous sommes habitués à classer les "synthèse" de ces trois perspectives différentes philosophies de l'histoire (apparemment) incompatibles, mais l'invention, selon leur caractère progressiste ou à partir d'elles, d'une nouvelle conception, conservateur, révolutionnaire ou nostalgique du profondément originale.
Walter Benjamin échappe à ces classifications. C'est un critique révolutionnaire risque d'induire en erreur. Il n'y a pas, chez de la philosophie du progrès, un adversaire Benjamin, de système philosophique : toute sa marxiste du "progressisme", un nostalgique du réflexion prend la forme de l'essai ou du passé qui rêve de l'avenir.
fragment - quand ce n'est pas de la citation pure La réception de Benjamin, notamment en et simple, les passages arrachés à leur contexte France, s'est intéressée prioritairement pour le étant mis au service de sa démarche propre.
versant esthétique de son oeuvre, avec une Toute tentative de systématisation est donc certaine propension à le considérer surtout problématique et incertaine.
Les brèves comme un historien de la culture ou un critique remarques qui suivent ne sont que quelques pistes littéraire.1
On trouve souvent dans la littérature sur
découverte du marxisme. Pour comprendre le mouvement de sa pensée il faut donc considérer simultanément la continuité de certains thèmes essentiels, et les divers tournants et ruptures qui jalonnent sa trajectoire intellectuelle et politique.
Prenons comme point de départ le moment romantique, qui se trouve au centre des préoccupations du jeune Benjamin. Pour en saisir toute la portée, il faut être conscient que le romantisme n'est pas seulement une école littéraire et artistique du début du XIXe' siècle : il s'agit d'une véritable vision du monde, un style de pensée, une structure de sensibilité qui se manifeste dans toutes les sphères de la vie culturelle, depuis Rousseau et Novalis jusqu'aux surréalistes (et au-delà). On pourrait définir la Weltanschauung romantique comme une critique culturelle de la civilisation moderne (capitaliste) au nom de valeurs prémodernes (pré-capitalistes) - une critique ou protestation qui porte sur des aspects ressentis comme insupportables et dégradants : la quantification et la mécanisation de la vie, la réification des rapports sociaux, la dissolution de la communauté et le désenchantement du monde.
Son regard nostalgique vers le passé ne signifie pas qu'elle soit nécessairement rétrograde : réaction et révolution sont autant de figures possibles de la vision romantique du monde.
Pour le romantisme révolutionnaire, I'objectif n'est pas un retour au passé, mais un détour par celui-ci vers un avenir utopique.
romantisme (parfois désigné comme "néo- romantisme") était une des formes culturelles dominantes, aussi bien dans la littérature que dans les sciences humaines; il s'exprime par des multiples tentatives de ré-enchantement du monde - où le "retour du religieux" prend une place de choix.
Le rapport de Benjamin au romantisme ne se traduit donc pas uniquement par son intérêt pour la Frühromantik (notamment Schlegel et Novalis) ou pour des figures romantiques tardives comme E.T.A. Hoffmann, Franz von Baader, Franz-Joseph Molitor et Johan Jakob Bachofen - ou encore pour Baudelaire et les surréalistes - mais par l'ensemble de ses idées esthétiques, théologiques et historiosophiques.
Ces trois sphères sont d'ailleurs intimement entrelacées : politique, art et religion sont si étroitement liées chez Benjamin qu'il est difficile de les dissocier sans briser ce qui fait la singularité de sa pensée.
Un des premiers articles de Benjamin (publié en 1913) s'intitule précisément Romantik : il appelle à la naissance d'un nouveau romantisme en proclamant que la "volonté romantique de beauté, la volonté romantique de vérité, la volonté romantique d'action" sont des acquis "indépassables" de la culture moderne. Ce texte pour ainsi dire inaugural témoigne à la fois de l'attachement profond de Benjamin à la tradition romantique— conçue à la fois comme art,
renouvellement.2 lumière toutes les idées qui vont le hanter au Un autre récit de la même époque (resté cours de sa vie. Pour Benjamin, les vraies inédit)—le Dialogue sur la religiosité du questions qui se posent pour la société ne sont présent—est aussi fort révélateur de la pas "des problèmes techniques limités de fascination du jeune Benjamin pour cette culture caractère scientifique, mais bien les questions : "Nous avons eu le romantisme et nous lui métaphysiques de Platon et de Spinoza. des devons la puissante intelligence du côté nocturne Romantiques et de Nietzsche". Parmi ces du naturel... Mais nous vivons comme si le questions "métaphysiques", celle de la romantisme n'avait jamais existé". Le texte temporalité historique est essentielle.
Les évoque aussi l'aspiration néo-romantique à une remarques qui ouvrent l'essai contiennent une religion nouvelle, et à un socialisme nouveau, amorce étonnante de sa philosophie messianique dont les prophètes s'appellent Tolstoï, Nietzsche, de l'histoire :
Strindberg. Cette "religion sociale" s'opposerait aux conceptions actuelles du social qui le conception de l'histoire discerne seulement le réduisent à "une affaire de Zivilisation. comme la rythme plus ou moins rapide selon lequel lumière électrique". Le dialogue reprend ici hommes et époques avancent sur la voie du plusieurs moments de la critique romantique de progrès. D'où le caractère incohérent, imprécis, la modernité : la transformation des êtres sans rigueur, de l'exigence adressée au présent.
humains en "machines à travail", la dégradation Ici, au contraire, comme l'ont toujours fait les du travail en une simple technique, la penseurs en présentant des images utopiques, soumission désespérante des personnes au nous allons considérer l'histoire à la lumière mécanisme social, le remplacement des "efforts d'une situation déterminée qui la résume comme héroïques - révolutionnaires" du passé par la en un point focal. Les éléments de la situation pitoyable marche ("semblable à celle du crabe") finale ne se présentent pas comme informe de l'évolution et du progrès.
tendance progressiste, mais, à titre de créations et Cette dernière remarque nous montre déjà idées en très grand péril, hautement décriées et l'inflexion que donne Benjamin à la tradition moquées, ils s'incorporent de façon profonde en romantique : l'attaque contre l'idéologie du tout présent. (...) Cette situation (...) n'est progrès ne se fait pas au nom du conservatisme saisissable que dans sa structure métaphysique, passéiste mais de la révolution. On retrouve cette comme le royaume messianique ou comme l'idée révolutionnaire au sens de 89." 4
tournure subversive dans sa conférence sur La vie des étudiants (1914), un document capital, qui "Confiante en l'infini du temps, une certaine
révolutionnaires - contre l'"informe tendance progressiste" : voici posés, en raccourci, les termes du débat que Benjamin va poursuivre à travers toute son oeuvre.
Le messianisme est, selon Benjamin, au coeur de la conception romantique du temps et de l'histoire.. Dans l'introduction de sa thèse de doctorat sur Le concept de critique d'art dans le romantisme allemand (1919) , il insiste sur l'idée que l'essence historique du romantisme "doit être cherchée dans le messianisme romantique`'. Il découvre cette dimension surtout dans les écrits de Schlegel et Novalis et cite parmi d'autres ce passage étonnant du jeune Friedrich Schlegel : "le désir révolutionnaire de réaliser le Royaume de Dieu est... le début de l'histoire moderne". On retrouve ici la question "métaphysique" de la temporalité historique :
Benjamin oppose la conception qualitative du temps infini (qualitative zeitliche Unendlichkeit) "qui découle du messianisme romantique"- et pour laquelle la vie de l'humanité est un processus d'accomplissement et non simplement de devenir - au temps infiniment vide ( leeren Unendlichkeit der Zeit ) caractéristique de l'idéologie moderne du progrès. On ne peut que constater la frappante parenté entre ce passage (qui semble avoir échappé à l'attention des commentateurs) et les thèses de 1940 Sur le concept d'histoire. Quel est le rapport entre les deux "images utopiques", le royaume messianique et la question, Benjamin l'aborde dans un texte - resté inédit de son vivant - qui date probablement des années 1921-22 : le Fragment théologico- politique. Dans un premier moment il semble distinguer radicalement la sphère du devenir historique de celle du Messie : "aucune réalité historique ne peut d'elle-même se référer au messianisme". Mais immédiatement après il construit sur cet abîme apparemment infranchissable un pont dialectique, une passerelle fragile qui semble directement inspirée par certains paragraphes de L'Étoile de la Rédemption (1921) de Franz Rosenzweig - un livre pour lequel Benjamin manifestait la plus vive admiration. La dynamique du profane, qu'il définit comme "la quête du bonheur de la libre humanité" - à comparer avec les "grandes oeuvres de libération" de Rosenzweig - peut "favoriser l'avènement du Royaume messianique". La formulation de Benjamin est moins explicite que celle de Rosenzweig, pour lequel les actes émancipateurs sont "la condition nécessaire de l'avènement du Royaume de Dieu", mais il s'agit de la même démarche, visant à établir une médiation entre les luttes libératrices, historiques, "profanes" des hommes et l'accomplissement de la promesse messianique. 6
Comment cette fermentation messianique, utopique et romantique va-t-elle s'articuler avec le matérialisme historique ?
C'est à partir de 1924, quand il lit Histoire et Conscience de Classe de Lukacs - et découvre le
avant que l'étincelle n'atteigne la dynamite".
que le marxisme va graduellement devenir un élément clef de sa conception de l'histoire. En 1929, Benjamin se réfère encore à l'essai de vulgaire, Benjamin ne conçoit pas la révolution Lukacs comme l'un des rares livres qui restent comme le résultat "naturel" ou "inévitable" du vivants et actuels : "Le plus achévé des ouvrages progrès économique et technique (ou de la de la littérature marxiste. Sa singularité se fonde "contradiction entre forces et rapports de sur l'assurance avec laquelle il a saisi d'une part production"), mais comme l'interruption d'une la situation critique de la lutte de classe dans la évolution historique conduisant à la catastrophe.
situation critique de la philosophie, et d'autre part la révolution, désormais concrètement mûre, catastrophique que Benjamin se réclame, dans comme la précondition absolue, voire son article sur le surréalisme de 1929, du l'accomplissement et l'achèvement de la pessimisme - un pessimisme révolutionnaire qui connaissance théorique".
n'a rien à voir avec la résignation fataliste, et Ce texte montre quel est l'aspect du encore moins avec le Kulturpessimismus marxisme qui intéresse le plus Benjamin et qui allemand, conservateur, réactionnaire et pré- va éclairer d'un jour nouveau sa vision du fasciste (Carl Schmitt, Oswald Spengler, processus historique : la lutte des classes. Mais Moeller van der Bruck) : le pessimisme est ici au le matérialisme historique ne va pas se substituer service de l'émancipation des classes opprimées.
à ses intuitions "anti-progressistes" , Sa préoccupation n'est pas le "déclin" des élites, d'inspiration romantique et messianique : il va ou de la nation, mais les menaces que fait peser s'articuler avec elles, gagnant ainsi une qualité sur l'humanité le progrès technique et critique qui le distingue radicalement du économique promu par le capitalisme.
marxisme "officiel" dominant à l'époque.
Cette articulation se manifeste pour la Benjamin que l'optimisme des partis bourgeois première fois dans le livre Sens Unique, écrit et de la social-démocratie, dont le programme entre 1923 et 1926, où l'on trouve, sous le titre politique n'est qu'un "mauvais poème de "Avertisseur d'incendie", cette prémonition printemps".
Contre cet "optimisme sans historique des menaces du progrès : si le conscience", cet "optimisme de dilettantes", renversement de la bourgeoisie par le prolétariat inspiré par l'idéologie du progrès linéaire, il "n'est pas accompli avant un moment presque découvre dans le pessimisme le point de calculable de l'évolution technique et scientifique convergence effectif entre surréalisme et communisme.9
pessimisme actif, "organisé", pratique, entièrement tendu vers l'objectif d'empêcher, par tous les moyens possibles, l'avènement du pire.. On se demande à quoi peut faire référence le concept de pessimisme appliqué aux communistes : leur doctrine en 1928, célébrant les triomphes de la construction du socialisme en URSS et la chute imminente du capitalisme, n'est-elle précisément un bel exemple d'illusion optimiste ? En fait, Benjamin a emprunté le concept d' "organisation du pessimisme" à un ouvrage qu'il qualifie d' "excellent", La Révolution et les intellectuels (1928) du communiste dissident Pierre Naville. Proche des surréalistes (il avait été un des rédacteurs de la revue La Révolution Surréaliste), Naville avait à ce moment fait l'option de l'engagement politique dans le parti communiste français, qu'il veut faire partager à ces amis.
Or, pour Pierre Naville le pessimisme, qui constitue "la source de la méthode révolutionnaire de Marx", est le seul moyen d "'échapper aux nullités et aux déconvenues d'une époque de compromis". Refusant le "grossier optimisme" d'un Herbert Spencer - qu'il gratifie de l'aimable qualificatif de "cervelle monstrueusement rétrécie" - ou d'un Anatole France, dont il insupporte les "infâmes plaisanteries", il conclut : "il faut organiser le pessimisme", "l'organisation du pessimisme" est le seul mot d'ordre qui nous empêche de passionnée du pessimisme était très peu représentative de la culture politique du communisme français à cette époque. En fait, Pierre Naville allait bientôt (1928) être exclu du Parti : la logique de son anti-optimisme le conduira dans les rangs de l'opposition communiste de gauche ("trotskyste"), dont il deviendra un des principaux dirigeants.
La philosophie pessimiste de l'histoire de Benjamin se manifeste de façon particulièrement aiguë dans sa vision de l'avenir européen : "Pessimisme sur toute la ligne. Oui, certes, et totalement. Méfiance quant au destin de la littérature, méfiance quand au destin de la liberté, méfiance quant au destin de l'homme européen, mais surtout trois fois méfiance en face de tout accommodement : entre les classes, entres les peuples, entre les individus. Et confiance illimitée seulement dans l'I.G. Farben et dans le perfectionnement pacifique de la Luftwaffe." 11
Cette vision critique permet à Benjamin d'apercevoir - intuitivement mais avec une étrange acuité - les catastrophes qui attendaient l'Europe, parfaitement résumées par la phrase ironique sur la "confiance illimitée". Bien entendu, même lui, le plus pessimiste de tous, ne pouvait pas prévoir les destructions que la Luftwaffe allait infliger aux villes et aux populations civiles européennes; et encore moins pouvait il imaginer que l'I.G. Farben allait, à peine une douzaine d'années plus tard, s'illustrer par la fabrication du gaz Zyklon B utilisé pour dépérir.10
allaient employer, par centaines de milliers, la autres, victimes de la civilisation urbaine et main d'oeuvre concentrationnaire. Cependant, industrielle, ne connaissent plus l'expérience unique parmi tous les penseurs et dirigeants authentique (Erfahrung) - fondée sur la mémoire marxistes de ces années, Benjamin a eu la d'une tradition culturelle et historique - mais prémonition des monstrueux désastres dont seulement le vécu immédiat (Erlebnis), et en pouvait accoucher la civilisation particulier le Chockerlebnis qui provoque chez industrielle/bourgeoise en crise.
eux un comportement réactif. d'automates "qui ont complètement liquidé leur mémoire"'.14
Son adhésion au matérialisme historique ne signifie pas qu'il ait perdu son intérêt pour la protestation romantique contre la modernité - modernité capitaliste se fait toujours au nom sauf pendant une courte période "expérimentale", d'un passé idéalisé - réel ou mythique. Quel est entre 1934 et 1935, quand il écrit certains textes le passé qui sert de référence au marxiste Walter qui semblent, sous l'influence du Benjamin dans sa critique de la civilisation "productivisme" soviétique -c'est l'époque du bourgeoise et des illusions du progrès ? Si dans Deuxième Plan Quinquennal - et peut-être de les écrits théologiques de jeunesse. il est souvent Bertolt Brecht, adhérer de façon a-critique au question d'un paradis perdu, dans les années 30, progrès technologique.12
Morgan et Bachofen.
Par exemple, dans ses écrits des années Benjamin en 1935 est une des clés les plus 1936-38 sur Baudelaire, il reprend l'idée importantes pour comprendre sa méthode de typiquement romantique - suggérée dans un essai construction d'une nouvelle philosophie de de 1930 sur E.T.A. Hoffmann 13- de l'opposition l'histoire à partir du marxisme et du romantisme.
radicale entre la vie et l'automate, dans le L'oeuvre de Bachofen, écrit-il, puisant à des contexte d'une analyse, d'inspiration marxiste, de "sources romantiques", a fasciné les marxistes et la transformation du prolétaire en automate : les les anarchistes (comme Elisée Reclus) par son gestes répétitifs, vides de sens et mécaniques des "évocation d'une société communiste à l'aube de travailleurs aux prises avec la machine - ici l'histoire".
Réfutant les interprétations Benjamin se réfère directement à certains conservatrices (Klages) et fascistes (Bäumler), passages du Capital de Marx - sont semblables Benjamin souligne que Bachofen "avait scruté à aux gestes d'automates des passants dans la foule une profondeur inexplorée les sources qui, à La protestation romantique contre la Le compte-rendu sur Bachofen écrit par
dont Reclus se réclamait". Quant à Engels et Paul Lafargue, leur intérêt a été lui aussi attiré par l'étude bachofienne des sociétés matriarcales, chez lesquelles aurait existé un degré élevé de démocratie et d'égalité civique, ainsi que des formes de communisme primitif qui signifiaient un véritable "bouleversement du concept Des idées analogues sont esquissées dans ses essais sur Baudelaire : Benjamin interprète la "vie antérieure" évoquée par le poète comme une référence à un âge primitif et édénique, où l'expérience authentique existait encore, et où les cérémonies du culte et les festivités permettaient la fusion du passé individuel et du passé collectif. C'est donc l'Erfharung qui nourrit le jeu des "correspondances" chez Baudelaire et inspire son refus de la catastrophe moderne : "L'essentiel est que les correspondances contiennent une conception de l'expérience qui fasse place à des éléments cultuels. Il fallut que Baudelaire s'appropriat ces éléments pour pouvoir pleinement mesurer ce que signifie en réalité la catastrophe dont il était lui-même, en tant que homme moderne, le témoin". Ces "éléments cultuels" renvoient à un passé lointain, analogue aux sociétés étudiées par Bachofen: "Les 'correspondances' sont les données de la remémoration, non les données de l'histoire mais celles de la pre-histoire. Ce qui fait la grandeur et l'importance des jours de fête, c'est de permettre la rencontre avec une 'vie antérieure'. " Rolf Tiedemann observe de façon très pertinente que, pour Benjamin, "l'idée des correspondances est C'est surtout dans le Livre des Passages Parisiens et dans les différents textes des années 1936-40 que Benjamin va développer sa vision de l'histoire, en se dissociant, de façon de plus en plus radicale, des "illusions du progrès"
hégémoniques au sein de la pensée de gauche allemande et européenne. Dans un article publié en 1937 dans la célèbre Zeitschrift für Sozialforschung, la revue de l'École de Francfort (déjà exilée aux USA), dédié à l'historien et collectionneur Eduard Fuchs, il s'attaque au marxisme social-démocrate, mélange de positivisme, d'évolutionnisme darwiniste et de culte du progrès : "Il ne pouvait voir dans l'évolution de la technique que le progrès des sciences naturelles et pas la régression sociale (...). Les énergies que la technique développe au- delà de ce seuil sont destructrices. Elles mettent en première ligne la technique de la guerre et sa préparation par la presse". 17
L'objectif de Benjamin est d'approfondir et de radicaliser l'opposition entre le marxisme et les philosophies bourgeoises de l'histoire, d'aiguiser son potentiel révolutionnaire et d'élever son contenu critique. C'est dans cet esprit qu'il définit, de façon tranchante, l'ambition du projet des Passages Parisiens : "On peut considérer aussi comme but méthodologiquement poursuivi dans ce travail la possibilité d'un matérialisme historique qui ait annihilé (annihiliert) en lui- même l'idée de progrès. C'est justement en s'opposant aux habitudes de la pensée bourgeoise que le matérialisme historique trouve ses d'autorité"'.15 projeté dans l'avenir" `.16
un quelconque "révisionnisme", mais plutôt, référence aux batailles ou aux guerres comme Karl Korsch avait tenté de le faire dans habituelles, mais à la "guerre des classes" dans son propre livre -une des principales références de laquelle l'un des camps, la classe dirigeante, "n'a Benjamin - un retour à Marx lui-même.
pas cessé de l'emporter" (Thèse VII) sur les Benjamin était conscient que cette lecture du opprimés - depuis Spartacus, le gladiateur marxisme plongeait ses racines dans la critique rebelle, jusqu'au groupe Spartacus de Rosa romantique de la civilisation industrielle, mais il Luxemburg, et depuis l'Imperium romain était convaincu que Marx lui aussi avait trouvé jusqu'au Tertium Imperium nazi.
son inspiration dans cette source. Il trouve un appui pour cette interprétation hétérodoxe des (Einfühlung) aux classes dominantes. Il voit origines du marxisme dans le Karl Marx (1938) l'histoire comme une succession glorieuse de de Korsch : "Très justement, et non sans nous hauts faits politiques et militaires. En faisant faire penser à de Maistre et à Bonald, Korsch dit l'éloge des dirigeants et en leur rendant ceci : 'Ainsi dans la théorie du mouvement hommage, il leur confère le statut d'"héritiers" de ouvrier moderne aussi, il y a une partie de la l'histoire passée. En d'autres termes, il participe - "désillusion" qui, après la grande Révolution comme ces personnages qui élèvent la couronne française, fut proclamée par les premiers de lauriers au dessus de la tête du vainqueur - à théoriciens de la contre-révolution et ensuite par "ce cortège triomphal où les maîtres les romantiques allemands et qui, grâce à Hegel, d'aujourd'hui marchent sur les corps des vaincus"
La formulation la plus lapidaire et radicale de la nouvelle philosophie de l'histoire - marxiste et de l'historicisme s'inspire de la philosophie messianique - de Walter Benjamin se trouve sans marxiste de l'histoire, mais elle a aussi une doute dans les Thèses Sur le concept d'histoire de origine nietzschéenne. Dans une de ses oeuvres 1940, un des documents les plus importants de de jeunesse, De l'utilité et de l'inconvénient de la pensée révolutionnaire depuis les Thèses sur l'histoire (citée dans la Thèse XII), Nietzsche Feuerbach de 1845.
tourne en ridicule l'"admiration nue du succès"
L'exigence fondamentale de Benjamin c'est des historicistes, leur "idolâtrie pour le factuel"
d'écrire l'histoire "à rebrousse poil", c'est à dire (Götzerdienste des Tatsächlichen) et leur tendance du point de vue des vaincus - contre la tradition à s'incliner devant la "puissance de l'histoire".
conformiste de l'historicisme allemand dont les Puisque le Diable est le maître du succès et du partisans entrent toujours "en empathie avec le progrès, la véritable vertu consiste à se dresser vainqueur" (Thèse VII).20
contre la tyrannie de la réalité et à nager contre le courant historique.
L'historicisme s'indentifie empathiquement La critique que Benjamin formule à l'encontre eut une forte influence sur Marx'. 19
nietzschéen et l'exhortation de Benjamin à écrire l'histoire gegen den Strich. Mais les différences ne sont pas moins importantes : alors que la critique de Nietzsche contre l'historicisme se fait au nom de la "Vie" ou de l'"Individu héroïque", celle de Benjamin parle au nom des vaincus. En tant que marxiste, ce dernier se situe aux antipodes de l'élitisme aristocratique du premier et choisit de s'identifier avec les "damnés de la terre", ceux qui sont couchés sous les roues de ces chars majestueux et magnifiques appelés Civilisation ou Progrès.
Rejetant le culte moderne de la Déesse Progrès, Benjamin met au centre de sa philosophie de l'histoire le concept de catastrophe. Dans une des notes préparatoires aux Thèses de 1940 il observe : "La catastrophe est le progrès, le progrès est la catastrophe. La catastrophe est le continuum de l'histoire". 21
L'assimilation entre progrès et catastrophe a tout d'abord une signification historique : le passé n'est, du point de vue des opprimés, qu'une série interminable de défaites catastrophiques.
La révolte des esclaves, la guerre des paysans, juin 1848, la Commune de Paris, le soulèvement berlinois de janvier 1919 - ce sont des exemples qui apparaissent souvent dans les écrits de Benjamin, pour lequel "cet ennemi n'a pas cessé de vaincre" (Thèse VI). Mais cette équation a aussi une signification éminemment actuelle, parce que, "à l'heure qu'il est, l'ennemi n'a pas encore fini de triompher" (Thèse VI, traduction de Benjamin lui-même en français) : défaite de l'Espagne républicaine, Pacte Molotov- Europe.
Le fascisme occupe bien évidemment une place centrale dans la réflexion historique de Benjamin dans les Thèses. Pour lui ce n'est pas un accident de l'histoire, un "état d'exception", quelque chose d'impossible au XXème siècle, une absurdité du point de vue du progrès : rejetant ce type d'illusion, Benjamin appelle de ses voeux "une théorie de l'histoire à partir de laquelle le fascisme puisse être perçu" ! , c'est à dire une théorie qui comprenne que les irrationalités du fascisme ne sont que l'envers de la rationalité instrumentale moderne. Le fascisme porte à ses dernières conséquences la combinaison typiquement moderne entre progrès technique et régression sociale.
Tandis que Marx et Engels avaient eu, selon Benjamin, "l'intuition fulgurante" de la barbarie à venir dans leur pronostic sur l'évolution du capitalisme22, leurs épigones du XXème siècle ont été incapables de comprendre - et donc de lui résister efficacement - une barbarie moderne, industrielle, dynamique, installée au coeur même du progrès technique et scientifique.
Cherchant les racines, les fondements méthodologiques de cette incompréhension catastrophique, qui a contribué à la défaite du mouvement ouvrier allemand en 1933, Benjamin s'attaque à l'idéologie du progrès dans toutes ses composantes : l'évolutionnisme darwiniste, le déterminisme de type scientifico-naturel, l'optimisme aveugle - dogme de la victoire "inévitable" du parti - la conviction de "nager dans le sens du courant" (le développement
dans un progrès automatique, continu, infini, chose, en langage profane, que la société fondé sur l'accumulation quantitative, l'essor des préhistorique égalitaire, la communauté forces productives et l'accroissement de la primitive dont rêvaient aussi bien l'historien du domination sur la nature. Il croit déceler derrière matriarcat, le poète maudit et les pères du ces manifestations multiples un fil conducteur socialisme. Nous retrouvons donc, au cœur de la qu'il soumet à une critique radicale : la philosophie de l'histoire de Benjamin et de ses conception homogène, vide et mécanique dernières réflexions politico-théologiques, la (comme un mouvement d'horlogerie) du temps (mélancolique) nostalgie du passé et la critique historique. du progrès qui constituent le noyau irréductible Contre cette vision linéaire et quantitative, de la vision du monde romantique. Si le Benjamin oppose une perception qualitative de la matérialisme historique l'a éloigné de l'esthétique temporalité, fondée d'une part sur la de la Frühromantik, en revanche son rémémoration, de l'autre sur la rupture interprétation hérétique du marxisme restera messianique et révolutionnaire de la continuité.
illuminée par l'étoile nocturne de la culture La révolution est l'équivalent profane de romantique.
Il s'agit néanmoins, selon l'interruption messianique de l'histoire, de l'"arrêt l'expression de sa lettre de 1918 sur Péguy d'une messianique du devenir" (Thèse XVII) : les "mélancolie maîtrisée".
L'objectif n'est classes révolutionnaire, écrit la Thèse XV, sont nullement un impossible retour au passé conscientes, au moment de leur action, de "briser primitif, mais une nouvelle vie communautaire, le continuum de l'histoire".
la société sans classes de l'avenir. La nostalgie L'interruption messianique/révolutionnaire du passé se transforme en énergie critique, en est donc la réponse de Benjamin aux menaces que force subversive, entièrement investie dans fait peser sur l'espèce humaine la poursuite de la l'espérance utopique.
tempête maléfique qu'on appelle "Progrès", .selon la célèbre Thèse IX. Il faut interpréter ce entre la philosophie de l'histoire de Benjamin et texte énigmatique et fascinant comme une le matérialisme historique. L'erreur de Benjamin allégorie dans laquelle chaque image sacrée a un fut selon lui d'avoir voulu imposer - "comme un "correspondant" (au sens baudelairien) profane : capuchon de moine sur la tête" - au matérialisme l'histoire est représentée par un ange impuissant, historique marxien, "qui tient compte des progrès inexorablement projeté vers l'avenir par une non seulement dans le domaine des forces tempête qui souffle du paradis, tandis qu'à ses productives mais aussi celui de la domination", pieds s'accumulent les débris et les ruines: "Nous "une conception historique anti-évolutionniste.
donnons nom de Progrès à cette tempête". Il est difficile d'éviter la conclusion que ce paradis dont Selon Habermas, il existe une contradiction "23
non-évolutionniste de l'histoire, prenant en compte à la fois les progrès et les régressions - comme l'ont fait Benjamin et ses amis de l'École de Francfort - peut se fonder sur plusieurs écrits de Marx. Il est cependant vrai qu'elle entre en conflit avec les interprétations dominantes du matérialisme historique développées au cours du XXème siècle. Ce qu'Habermas pense être une erreur est précisément la source de la valeur singulière de la philosophie benjaminienne de l'histoire, et de sa capacité à comprendre un siècle caractérisé par l'imbrication étroite de la modernité et de la barbarie.
2W.Benjamin, "Romantik ". 1913, in:
Gesammelte Schriften (désormais GS), Francfort. Suhrkamp Verlag, 1977, Il. 1, p. 46. W.Benjamin, "Dialog uber die Religiositât der Gegenwart", 1913, GS II, 1, pp 16-34.4
W.Benjamin, Der Begriff der Kunstkritik in der deutschen Romantik, 1919, Francfort. Suhrkamp. 1973, pp. 65-66, 70, 72.6
Franz Rosenzweig, L'Etoile de Redemption, Paris, Seuil, 1982, p. 339.
! W.Benjamin, Gesammelte Schriften, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1980, III, p. 171.
W.Benjamin, Sens Unique", Paris, Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, 1978, pp. 205-206.
Hoffmann und Oskar Panizza", 1930, in GS II,
Ed. Payot, 1983, pp. 151, 180- 184.
15W.Benjamin, "Johan Jakob Bachofen", 1935, in GS, II. 1, pp. 220-23018
- ↩ Or, sans négliger cet aspect de son de recherche. oeuvre, il faut mettre en évidence la portée beaucoup plus vaste de sa pensée, qui vise rien moins qu'une nouvelle compréhension de Benjamin deux erreurs symétriques qu'il faut l'histoire humaine. Les écrits sur l'art ou la éviter à tout prix : la première consiste à littérature ne peuvent être compris que par dissocier, par une opération (au sens clinique du rapport à cette vision d'ensemble qui les illumine terme) de "coupure épistémologique", l'oeuvre de de l'intérieur. jeunesse "idéaliste" et théologique de celle, La philosophie de l'histoire de W. Benjamin "matérialiste" et révolutionnaire, de la maturité; puise à trois sources très différentes : le la deuxième, par contre, envisage son oeuvre romantisme allemand, le messianisme juif, le comme un tout homogène et ne prend nullement marxisme. Elle n'est pas une combinatoire ou en considération le bouleversement profond L'expression "philosophie de l'histoire"
- ↩ pp. 644-647.
- ↩ W.Benjamin, "La vie des étudiants", 1915, dans Mythe et Violence, Lettres Nouvelles, 1971, p. 37.
- ↩ W.Benjamin, "Fragment théologicopolitique" , Poésie et Revolution, Paris, Denoel/Lettres Nouvelles, 1971, p. 150. Cf.
- ↩ Il va sans dire qu'il ne s'agit pas (indiqué par l'inflation et la guerre chimique), Contrairement au marxisme évolutionniste C'est parce qu'il perçoit ce danger Rien ne semble plus dérisoire aux yeux de
- ↩ Pierre Naville, La révolution et les intellectuels, Paris, Gallimard, 1965 , pp. 76- 77, 110-117.
- ↩ W.Benjamin, "Le surréalisme", p. 312.
- ↩ Par la suite - c'est à c'est le communisme primitif qui joue ce rôle - dire à partir de 1936 - il va réintégrer à nouveau comme d'ailleurs chez Marx et Engels, disciples le moment romantique dans sa critique marxiste de l'anthropologie romantique de Maurer, sui-generis des formes capitalistes d'aliénation.
- ↩ Parmi les exceptions : Daniel Bensaïd, Walter Benjamin. Sentinelle messianique à la gauche du possible, Paris, Plon, 1990; Stéphane Mosès, L'ange de l'histoire. Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Paris, Seuil, 1992; Jeanne-Marie Gagnebin, Histoire et Narration chez Walter Benjamin, Paris, L'Harmattan, 1994; Arno Münster, Progrès et Catastrophe, Walter Benjamin et l'histoire, Paris, Kimé, 1996.
- ↩ W.Benjamin, "Le surréalisme. Le dernier instantané de l'intelligence européenne", 1929, Mythe et Violence, p. 312.
- ↩ Il s'agit notamment des textes "Expérience et Pauvreté" (1933), "L'auteur comme producteur" (1934) et - dans une certaine mesure seulement - "L'oeuvre d'art à l'époque de sa réproductibilité technique" (1935).
- ↩ Dans cette conférence, Benjamin met en evidence le dualisme "décidément religieux" entre la vie et l'automate que l'on trouve dans les contes fantastiques d'E.T.A. Hofmann, Oscar Panizza, Edgar Allan Poe et Alfred Kubin. Les contes du grand narrateur romantique allemand, inspirées par le sentiment d'une identité secrète entre l'automatique et le satanique, perçoivent la vie de l'homme quotidien comme "le produit d'un infame mécanisme artificiel, régi de son intérieur par Satan". Cf. W.Benjamin, "E.T.A.
- ↩ W.Benjamin, Passagenwerk, in GS V, 2, p. 966; Charles Baudelaire. un poète lyrique à l'apogée du capitalisme, trad. J. Lacoste. Paris.
- ↩ W.Benjamin, Charles Baudelaire., pp. 155, 189-191 et R.Tiedemann, "Nachwrot", in W.Benjamin, Charles Baudelaire, Francfort, Suhrkamp Verlag, 1980, pp. 205-206.
- ↩ W.Benjamin, Gesammelte Schriften, III, p. 474.
- ↩ W.Benjamin, Passagenwerk - Gesammelte Schriften V, p. 574.
- ↩ W.Benjamin, Ibid. p. 820.
- ↩ Les citations des "Thèses sur la philosophie de l'histoire" sont le plus souvent tirées de la traduction de Maurice de Gandillac dans Poésie et Révolution, Paris, Lettres Nouvelles, 1971.
- ↩ W.Benjamin, G.Schriften, I,3, p. 1244 (notes préparatoires pour les Thèses).