'intelligentsia juive en Argentine est aussi visible aujourd'hui qu'elle l'était en Allemagne avant Hitler. Dans les professions libérales, dans la presse, dans la vie universitaire, dans la littérature et les arts. Les Juifs semblent être partout. Cela n'a pas empêché les policiers argentins liés aux terroristes iraniens de préparer l'attentat contre l'AMIA1, pire attaque d'une cible juive depuis la deuxième guerre mondiale. Les Juifs ne sont toujours pas complètement chez eux en Argentine, malgré l'énorme progrès constaté depuis l'époque des premiers immigrants.
L'apparition des Juifs dans la vie culturelle argentine, en particulier, a suivi un processus compliqué et ambigu. Leur intégration dans la littérature d 'un pays fortement catholique comme l'Argentine est un sujet fascinant. Nous en avons parlé avec Susanna Poch, une érudite juive argentine qui a écrit sa thèse sur ce thème à l'université de Buenos-Aires, et enseigne aujourd'hui à l'université de Montevideo, où elle poursuit ses recherches.
Pour Susanna Poch la littérature juive argentine est un domaine très riche qui comprend toutes sortes d'écrivains. Cependant trois grands noms symbolisent trois courants différents de l'évolution intellectuelle des Juifs d 'Argentine et son intégration dans la culture du pays : Alberto Gerschunoff (1884-1950), Samuel Eichelbaum (1894- 1967) et Cesar Tiempo (1906- 1980).
Gerschunoff a commencé sa carrière littéraire en 1910, au moment où l'Argentine célébrait son siècle d'indépendance, avec un recueil de nouvelles sur les Juifs devenus fermiers et cowboys. Il donna à l'ouvrage un titre plein de défi: "Les gauchos juifs", pour signifier que les Juifs pouvaient être aussi argentins que les garçons atypiques des pampas, décrivant un monde idéal où les Juifs avaient trouvé une nouvelle terre promise. Selon lui les Juifs pouvaient devenir des Argentins à part entière tout en conservant leur propre identité culturelle.
Mais Gerschunoff apportait dans le cadre de la littérature argentine son propre univers de fiction originale, mais aussi son idéologie. Il entreprit d'écrire l'espagnol, non le langage de la rue, mais la langue classique d'Espagne. D'autres courants culturels tels que l'"hispanisme" de Manuel Galvez et l'"indigenismo" de Ricardo Rojas recherchaient les racines, culturelles du pays chez les conquérants espagnols et les Indiens vaincus, L
Pl i ll °7 Hi P i 98 99 la culture argentine dans le livre le plus universel et le plus juif qui existe : la Bible. Pourtant l'inspiration biblique n'était pas suffisante. Elle devait être préservée dans l'espagnol le plus pur.
D 'autres écrivains comme Borges exprimèrent leur désaccord : la langue des Argentins possédait ses propres valeurs.
Écrire dans une langue que personne ne parlait plus n'avait aucun sens. Mais grâce à son espagnol pur et "ultra-hispanique", Gerschunoff conquit sa place dans les lettres argentines L'espagnol est une langue dotée d'une longue tradition juive: tel était son argument. Nos ancêtres juifs en Espagne parlaient alors que l'Argentine n'existait pas encore. Gerschunoff croyait sincèrement à l'intégration et écrivit que le jour où il avait obtenu sa citoyenneté argentine avait été le plus heureux de sa vie.
Durant la célèbre "semaine tragique" de 1919, premier "pogrom" organisé en Amérique latine par des groupes de droite, contre des anarchistes véritables et fictifs de Buenos Aires, Gerschunoff n'écrivit pas un mot. Mais il changea de position pendant les an nées trente. Il ne pouvait plus ignorer l'antisémitisme largement répandu dans les classes dirigeantes argentines. Il organisa un hommage à Heinrich Heine, symbole de la résistance juive à la tyrannie, et n'hésita pas à critiquer vivement le régime nazi. en Allemagne, une attitude courageuse considérant le climat politique soi-disant "neutre" qui régnait en célèbre: "Le point de vue d'un homme sur la guerre" où il proclamait très ouvertement sa judéité, judéité qui ne recherchait plus désormais l'intégration dans la tradition et la culture argentine. Vers la.fin de sa vie il oublia ses rêves de jeunesse. Il consacra les trois dernières années de sa vie aux combats sionistes. Il joua même un rôle très actif dans le travail du Keren Hayesod. Le message optimiste des "Gauchos juifs" gagnés par l'exaltation quand ils chantent l'hymne argentin avait été oublié. Les réalités politiques le niaient trop violemment.
La position de Samuel Eichelbaum était très différente. Au contraire de Gerschunoff, il n'avait; pas de prétentions idéologiques et ne cherchait pas à jouer le rôle d'ambassadeur de la communauté juive dans la vie culturelle argentine. Il ne ressentait pas le besoin de transmettre des messages idéologiques sur l'intégration de la communauté juive. En fait, c'était un Juif assimilé qui aimait la culture populaire argentine et s'y sentait à l'aise.
Eichelbaum n'écrivait pas d'articles ni d'essais, comme Gerschunoff, mais des pièces de théâtre.
Peut-être aucun autre écrivain argentin n'a-t-il décrit de personnages populaires aussi. fidèlement qu'Eichelbaum dans ses pièces à succès "El hombre de la esquina rovada" (L'homme au coin de la rue des roses) et "Un guapo del 900" (Un type courageux des années 90). Mais Eichelbaum écrivit aussi deux pièces
(Le Juif Aaron) et "Nadie la conocio nunca" (Personne ne l'a jamais rencontrée), la première évoquant l'histoire d'un colon juif idéaliste qui souhaitait partager les bénéfices entre tous les membres de la colonie, juifs et non juifs; l'autre portait sur une prostituée juive devenue la maîtresse d'un "señorito" argentin (jeune membre de la haute bourgeoisie)qui avait participé aux émeutes antisémites de la "Semaine tragique" de 1919 où son père avait été tué. Dans les deux pièces il apparaît que l'intégration juive en Argentine n'est pas facile. Elle peut constituer un processus douloureux, pénible et même tragique.
Le cas de César Tiempo fut encore plus conflictuel que celui de Eichelbaum. Son vrai nom était Israel Zeitlin et en l'effaçant il voulut d'une certaine manière oublier son héritage.
Mais il en fut incapable. Sa judéité était plus forte que son désir de se débarrasser de son identité. Comme Gerschunoff, :il gagnait sa vie en tant que journaliste; comme Eichelbaum, il était fortement imprégné par la culture populaire argentine.
Pourtant sa poésie traitait essentiellement de l'idéal juif du Shabbat, pour lui un symbole de pureté, de spiritualité, de dignité humaine. A sa manière, Cesar Tiempo idéalisait le ghetto juif. Parfois il s'en prenait aux Juifs riches et insensibles: ainsi dans son puissant poème sur la mort de Bialik, en 1934.
Dans ses livres de poésie sur le Shabbat, il créait un monde juif idéal. Mais il avait des attitudes mise en accusation du célèbre écrivain Hugo Wast, qui. était alors le prestigieux directeur de la Bibliothèque Nationale... et le pamphlétaire antisémite le plus venimeux d'Argentine, mais deux ans plus tard il écrivit la pièce "Pan criollo" (le pain créole) où il présentait le mariage mixte comme la meilleure façon d'en finir avec le problème juif. Il fut acclamé par la nationalistes et les antisémites argentins... et sévèrement critiqué par la communauté juive. Contrairement à Gerschunoff, Cesar Tiempo ne revint jamais au sein de la communauté. Jusqu'à sa mort, il demeura le Juif errant des lettres argentines.
Les nouvelles générations d'écrivains juifs argentins connaissent des temps meilleurs. Par exemple, Susanna Poch voit en Marcos Aguinis une version améliorée de l'ambassadeur juif des lettres argentines qu'était Gerschunoff il écrit beaucoup plus librement que lui, autant sur les sujets juifs que sur les thèmes spécifiquement argentins. Pourtant cette génération là porte un fardeau qui ne pesait pas sur ses aînés. Comment écrire après les attentats contre l'ambassade israélienne et l'AMIA? Un dilemme inédit, douloureux, impossible à résoudre. (Traduit par Anne Rabinovitch) 1AMIA, Asociation Mutualista Israelita Argentina, siège de l'association des Juifs d'Argentine à Buenos-Aires, contre lequel un terrible attentat a été commis le 18 juillet 1994, faisant 96 tués et 140 blessés; attentat, mal élucidé, auquel auraient été mélés des terroristes arabes du Moyen-Orient et des éléments d'extrême-droite de la police locale.