e déchirement essentiel du colonisé se trouve particulièrement exprimé et symbolisé dans le bilinguisme colonial. Le colonisé n'est sauvé de l'analphabétisme que pour tomber dans le dualisme linguistique. S'il a cette chance. La majorité des colonisés n'auront jamais la bonne fortune de souffrir les tourments du bilingue colonial. Ils ne disposeront jamais que de leur langue maternelle; c'est-à-dire une langue ni écrite ni lue, qui ne permet que l'incertaine et pauvre culture orale.

De petits groupes de lettrés s'obstinent, certes, à cultiver la langue de leur peuple, à la perpétuer dans ses splendeurs savantes et passées. Mais ces formes subtiles ont perdu, depuis longtemps, tout contact avec la vie quotidienne, sont devenues opaques pour l'homme de la rue. Le colonisé les considère comme des reliques, et ces hommes vénérables comme des somnambules, qui vivent un vieux rêve.

Encore si le parler maternel permettait au moins une emprise actuelle sur la vie sociale, traversait les guichets des administrations ou ordonnait le trafic postal. Même pas. Toute la bureaucratie, toute la magistrature, toute la technicité n'entend et n'utilise que la langue du colonisateur, comme les bornes kilométriques, les panneaux de gares, les plaques des rues et les quittances. Muni de sa seule langue, le colonisé est un étranger dans son propre pays. Dans le contexte colonial, le bilinguisme est nécessaire. Il est condition de toute communication, de toute culture et de tout progrès. Mais le bilingue colonial n'est sauvé de l'emmurement que pour subir une catastrophe culturelle, jamais complètement surmontée. La non-coincidence entre la langue maternelle et la langue culturelle n'est pas propre au colonisé. Mais le bilinguisme colonial ne peut être assimilé à n'importe quel dualisme linguistique. La possession de deux langues n'est pas seulement celle de deux outils, c'est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Or ici, les deux univers symbolisés, portés par les deux langues, sont en conflit : ce sont ceux du colonisateur et du colonisé. En outre, la langue maternelle du colonisé, celle qui est nourrie de ses sensations, ses passions et ses rêves, celle dans laquelle se libèrent sa tendresse et ses étonnements, celle enfin qui recèle la plus grande charge affective, celle-là précisément est la moins valorisée. Elle n'a aucune dignité dans le pays ou dans le concert des peuples. S'il veut obtenir un métier, construire sa place, exister dans la cité et dans le L

conflit linguistique qui habite le colonisé, sa langue maternelle est l'humiliée, l'écrasée. Et ce mépris, objectivement fondé, il finit par le faire sien. De lui-même, il se met à écarter cette langue infirme, à la cacher aux yeux des étrangers, à ne paraître à l'aise que dans la langue du colonisateur. en bref, le bilinguisme colonial n'est ni une diglossie, où coexistent, un idiome populaire et une langue de puriste, appartenant tous les deux au même univers affectif, ni une simple richesse polyglotte, qui bénéficie d'un clavier supplémentaire mais relativement neutre ; c'est un drame linguistique. Et la situation de l'écrivain On s'étonne que le colonisé n'ait pas de littérature vivante dans sa propre langue. Comment s'adresserait il à elle, alors qu'il la dédaigne ? Comme il se détourne de sa musique, de ses arts plastiques, de toute sa culture traditionnelle ? Son ambiguïté linguistique est le symbole, et l'une des causes majeures, de son ambiguïté culturelle. Et la situation de l'écrivain colonisé en est une parfaite illustration. Les conditions matérielles de l'existence colonisée suffiraient, certes, à expliquer sa rareté.

La misère excessive du plus grand nombre réduit à l'extrême les chances statistiques de voir naître et croître un écrivain. Mais l'histoire nous montre qu'il n'est besoin que d'une classe privilégiée pour fournir en artistes tout un peuple. En fait, le rôle de l'écrivain colonisé est trop difficile à soutenir : il incarne toutes les ambiguïtés, toutes les impossibilités du colonisé, portées à l'extrême degré.

Supposons qu'il ait appris à manier sa langue, jusqu'à la recréer en œuvres écrites, qu'il ait vaincu son refus profond de s'en servir; pour qui écrirait-il, pour quel public? S'il s'obstine à écrire dans sa langue, il se condamne à parler devant un auditoire de sourds. Le peuple est inculte et ne lit aucune langue, les bourgeois et les lettrés n'entendent que celle du colonisateur. Une seule issue lui reste, qu'on présente comme naturelle : qu'il écrive dans la langue du colonisateur. Comme s'il ne faisait pas que changer d'impasse ! Il faut, bien entendu, qu'il surmonte son handicap. Si le bilingue colonial a l'avantage de connaître deux langues, il n'en maîtrise totalement aucune. Cela explique également les lenteurs à naître des littératures colonisées. Il faut gâcher beaucoup de matière humaine, une multitude de coups de dés pour la chance d'un beau hasard. Après quoi resurgit l'ambiguïté de l'écrivain colonisé, sous une forme nouvelle mais plus grave. Curieux destin que d'écrire pour un autre peuple que le sien ! Plus curieux encore que d'écrire pour les vainqueurs de son peuple ! On s'est étonné de l'âpreté des premiers écrivains colonisés. Oublient-ils qu'ils s'adressent au même public dont ils empruntent la langue ? Ce n'est, pourtant, ni inconscience, ni ingratitude, ni insolence. A ce public précisément, dès qu'ils osent parler, que vont-ils dire sinon leur malaise et leur révolte ? Espérait-on des paroles de paix de celui qui souffre d'une longue discorde ? De la reconnaissance pour un prêt si lourd d'intérêt ? Pour un prêt qui,

Mais elle est si lisible, si évidente! L'émergence d'une littérature de colonisés, la prise de conscience des écrivains nord-africains par exemple, n'est pas un phénomène isolé. Elle participe de la prise de conscience de soi de tout un groupe humain.

Le fruit n'est pas un accident ou un miracle de la plante, mais le signe de sa maturité. Tout au plus le surgissement de l'artiste colonisé devance un peu la prise de conscience collective dont il participe, qu'il hâte en y participant. Or la revendication la plus urgente d'un groupe qui s'est repris est certes la libération et la restauration de sa langue. Si je m'étonne, en vérité, c'est que l'on puisse s'étonner.

Seule cette langue permettrait au colonisé de renouer son temps interrompu, de retrouver sa continuité perdue et celle de son histoire. La langue française est-elle seulement un instrument, précis et efficace ? ou ce coffre merveilleux, où s'accumulent les découvertes et les gains, des écrivains et des moralistes, des philosophes et des savants, des héros et des aventuriers, où se transforment en une légende unique les trésors de l'esprit et de l'âme des Français ? L'écrivain colonisé, péniblement arrivé à l'utilisation des langues européennes - celles des colonisateurs, ne l'oublions pas - ne peut que s'en servir pour réclamer en faveur de la sienne. Ce n'est là ni incohérence ni revendication pure ou aveugle ressentiment, mais une nécessité. Ne le ferait-il pas, que tout son peuple finirait par s'y mettre. Il s'agit d'une dynamique objective qu'il alimente certes, mais qui le nourrit et continuerait sans lui. Ce faisant, s'il contribue à liquider son drame d'homme, il confirme, il accentue son drame d'écrivain. Pour concilier son destin avec lui-même, il pourrait s'essayer à écrire dans sa langue maternelle. Mais on ne refait pas un tel apprentissage dans une vie d'homme. L'écrivain colonisé est condamné à vivre ses divorces jusqu'à sa mort. Le problème ne peut se clore que de deux manières : par tarissement naturel de la littérature colonisée ; les prochaines générations, nées dans la liberté, écriront spontanément dans leur langue retrouvée. Sans attendre si loin, une autre possibilité peut tenter l'écrivain : décider d'appartenir totalement à la littérature métropolitaine. Laissons de côté les problèmes éthiques soulevés par une telle attitude. C'est alors le suicide de la littérature colonisée. Dans les deux perspectives, seule l'échéance différant, la littérature colonisée de langue européenne semble condamnée à mourir jeune. [extrait de Portrait du colonisé ( Payot 1955-56)]

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