oici les quatre premiers chapitres du dernier livre de Marcel Cohen, Lettres à Antonio Saura, publié dans une édition bilingue judéo-espagnol-français (L'Echoppe, Paris 1997)1.
I Karo Antonio, Kyero eskrivirte en djudyo antes ke no keda nada del avlar de mis padres. No saves, Antonio, lo ke es morirse en su lingua. Es komo kedarse soliko en el silensyo kada dya ke Dyo da, komo ser sikileoso sin saver porke.
I Cher Antonio, Je voulais t'écrire en djudyo avant que s'éteigne tout à fait la langue de mes ancêtres.
Tu n'imagines pas, Antonio, ce qu'est l'agonie d'une langue. C'est un peu comme se retrouver seul dans le silence. C'est se sentir sikileoso sans comprendre pourquoi.
II Lo ke aki te eskrivo, Antonio, es el poko de ke me akodro despues de estos cinkos syekolos en Turkya. Yo naci en Asnières, ke es una sivdeka cerka de Paris, ama mi padre y mi madre eran cerka de los treynta kuando vinieron a morar en Francia.
Dainda avlavan en frances ke era la lingua de todos los djudyos de Turkya en akel tyempo porke l'Alliance israélite universelle asi les embezo. Despues de este se foueron al Lycée français de Galata Sarail en Stambol y es por eso ke tanto les plazya la Francia, ma en kaza nunka decharon de avlar djudyo y ansina es ke yine yo me embezi.
II Ce que je note ici est à peu près tout ce que garde en mémoire en dépit des cinq siècles passés en Turquie par mes ancêtres. Je suis né Asnières, un faubourg de Paris, et mes parents avaient une trentaine d'années lorsqu'ils vinrent s'installer en France. Ils parlaient parfaitement français puisque c'était, à l'époque, la langue de tous les Juifs de l'ex-Empire ottoman. Ils l'apprenaient très jeunes dans les écoles de l'Alliance israélite universelle puis, à Istanbul, au Lycée fançais de Galata Sarail. Comment n'auraient-ils pas aimé la France ? Cela ne les empêchait nullement de parler djudyo à maison, et c'est donc en les écoutant que je m'en suis imprégné, faute de tout à fait le parler moimême.
Antes de eskrivirte, Antonio, devo serar los ojos para akodrarme del avlar de mis padres. La difikoldad es ke muchos biervos me vyenen al tino y ke no se kualo dizirte con eyos. Ke dizirte kon la "yaka" ("Este me pasa por la yaka", dizya mi nona), kon la ekspresyon "el kulo de pipino" ke mos saltava la riza, el "ijo de mamzer", kon todas las kozas ke son "kozas de tresalirse" ?
Los biervos stan lokos, Antonio.
Atornan y se fuyen. No ay mas ke asperar de eyos. No dizen mas ke la rolor, la dulsura lejana de la dondurma, de las keftifas, de los platikos ke se gizaba enkaza. No dizen mas ke el gusto y el tormento del pasado, la lokura del tyempo.
Se van los biervos y, lechos de mi, se mueren komo las nuves del cyelo.
Pour retrouver mes mots, je dois fermer les yeux, Antonio, et bien des expressions me reviennent en mémoire sans que je sache que dire pour autant. Que te dire avec la yaka3 ("Cela me passe par la yaka", disait ma grand-mère), avec l'expression "le cul du concombre" qui nous faisait rire aux éclats, "le fils de mamzer4 toutes les choses qui sont "à perdre la raison" ?...
Les mots s'affolent.
Ils surgissent s'éclipsent aussi vite. Qu'espérer de plus ? Sans doute ne disent-ils que l'odeur, la douceur lointaine de la dondurma5, des keftikas6, des petits plats que l'on cuisinait à la maison. Ils ne reflètent, en somme, que la nostalgie et les drames du passé, la folie de l'époque. A peine entrevus, les mots m'échappent et s'effilochent comme des nuages.
IV La lingua maternal : asi se dize de lo ke se entendya enkaza, ma, en este kavzo, Antonio, la madre no se muere nunka.
Siempre se keda fuerte. Puedes azer el mas grande viage, kuando retornas la topas bien en pies. En eya vive tu pasado, en eya te sientes presente a ti mismo. Las palavras son tu verdadero lougar y tu esperanza. Kale ser loko para pensar ke, en eyas, podryas, ser un dya el mousafir de ti mizmo. En el mas profondo de ti saves ke las kozas, o al meno el sentido ke tienes de las kozas, no mueren nunka.
Ma, kuando se bozea tu lingua, kuando se deskae, desaziendos en el mabul, kuando deves serar los ojos, soliko en tu kamaretika y pensar por oras antes ke trucher dos vierbikos en la luz, kuando no ay nada ke meldar en tu lingua, inguno dentro tus amigos para avlarla kon ti, kuando el poko ke te keda no lo vaz a dechar a ninguno despues de ti, kuando la mujer de tu alma te mira komo a un razino ke pok a poko se fuye el meoyo y ke, kada dya, te deves olvidar mas de ti para ser bien al lado de eya, kuando mirando a su kerida facha te vez, algunos dyas ke te akodras del pasado, komo a un zinguano ke no ubyera nunka dourmido kon eya y ke nunka lo podrya porke saves ke, en akeyos momentos, la distansya entre vozotros es tan grande ke parece a la mar, eya veyendo solamente una partizika de ti, alora, Antonio, saves ke la muerte avla por tu boka.
IV La langue maternelle : ainsi désigne-t-on ce que l'on entendait à la maison, mais cette mère meurt-elle jamais ? En elle veille notre passé, en elle nous sommes tout à fait présents à nous-mêmes. Et, si les mots sont notre vraie demeure, comment ne seraient-ils aussi une bonne part de notre devenir ? Comment imaginer que nous puissions devenir un jour, dans notre propre langue, les mousafires7 de nous-mêmes ? Au plus profond de nous, nous sentons bien que les choses, ou du moins le sentiment que nous avons des choses, ne meurent pas.
Mais, quand cette langue s'éffrite jour après jour, Antonio, qu'elle agonise, se dilue lentement dans le mabul8 ; lorsque, seul dans ta chambre, tu dois fermer les yeux pour en exhumer quelques lambeaux, et sans trop savoir qu'en faire d'ailleurs ; lorsqu'il n'y a plus rien à lire dans cette langue, aucun de tes amis pour la parler avec toi, lorsque le peu qui t'en reste tu ne le transmets pas ; lorsque la femme partageant ta vie te regarde comme un malade qui perdrait lentement ce qui lui reste de raison, et que tu te sens tenu d'oublier sans cesse un peu plus de toi-même pour ne pas trop l'effaroucher ; lorsque, la dévisageant certains jours où le passé te revient par bouffées, tu te prends pour un étranger n'ayant jamais partagé vraiment son toit puisque un océan vous sépare et, malgré tous ses efforts, l'empêche d'entrevoir plus qu'une parcelle de toi-même, alors, Antonio, tu dois bien admettre que la mort parle à travers toi.
- ↩ Avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur : L'Echoppe éditeur, 30 rue Léopold-Bellan, 75002 Paris. En librairie, distribution Distique, 72F, ou 85F franco de port.
- ↩ Sikileoso : (turc) anxieux, oppressé.
- ↩ Yaka : (turc) col.
- ↩ Mamzer : (hébreu) bâtard.
- ↩ Dondourma : (turc) crème glacée.
- ↩ Keftikas : (turc) boulettes de viande.
- ↩ Mousafir : (turc) étranger, visiteur.