Pour préserver l'hébreu, ils ont pourtant utilisé pour leurs besoins profanes les langues des autres.

Ceux d'Europe centrale ont ainsi forgé le yiddish sur la base de l'allemand médiéval, auquel ils ont agglutiné des pans de vocabulaire pris à l'hébreu, puis aux peuples environnants. Notamment, de nombreux emprunts aux langues slaves ont enrichi le fonds lexical et infléchi la grammaire, et le yiddish est un modèle de flexibilité, acceptant de larges variations de vocabulaire et de prononciation selon la région où vivent ses locuteurs.

Tout ceci est connu. Ce qui me semble moins banal, c'est la recherche inverse : est-ce que, à leur tour, les langues des peuples parmi lesquels les Juifs vivent reflètent, par des emprunts symétriques, cette présence ?

La question peut surprendre, et même paraître absurde au lecteur français. Certes, la liturgie chrétienne a bien fait de larges emprunts à l'hébreu, de "amen" à "hosanna" ; certes, la langue savante y a puisé des "tohu-bohu" et autres "béhémot" — mais ceci n'a rien à voir avec la cohabitation quotidienne ni avec la langue courante des Juifs. L'emprunt a suivi d'autres voies. A première vue, les Français n'ont rien pris ni au yiddish, ni au judéo-espagnol.

Quant à la banalisation des mots comme "ghetto", ou "diaspora", qui ont pour source l'histoire des Juifs, elle est un témoignage du cheminement d'idées, non de transferts linguistiques.

Il est intéressant de faire en passant une fertile incidente pour jeter un coup d'œil sur les emprunts que la langue française a faits… à l'arabe. Ceux-ci ont été intégrés par deux cheminements : les termes savants ou techniques ont accompagné au Moyen-Age les "importations" scientifiques ou technologiques : inutile de rappeler que amiral, alcool, algèbre ont été à l'époque accueillis avec le même naturel que de nos jours l'ont été laser ou quasar... Beaucoup plus tard, la conquête coloniale a amené les Arabes et les Français à se côtoyer dans la vie quotidienne et notre langue courante y a puisé des "toubib", des "kif-kif", des "chouia" ou des "bezef". Sans parler des emprunts culinaires, avec leur vocabulaire propre, et de l'insertion de V

Cependant, pour ce deuxième volet il a fallu une cohabitation très proche et prolongée des deux communautés. Nous l'avons dit, contrairement aux mots venus de l'arabe, le français n'a accueilli des mots pris aux Juifs que par le côté savant de la langue.

Cependant, il est intéressant d'examiner si la situation n'a pas été différente dans d'autres circonstances et dans d'autres régions, où la présence des Juifs était plus massive, où leur langue parlait plus haut. S'il en était ainsi, il y aurait une sorte de "masse critique" de la minorité, indispensable pour qu'apparaisse cette diffusion à contresens, cette osmose inversée pour continuer à emprunter au vocabulaire des scientifiques.

Or, ce fut notamment le cas en Pologne, entre le 13e et le 20e siècles. Et en effet, la vie commune, malgré l'antisémitisme et le rejet, a inséré dans le polonais des mots dont l'origine aujourd'hui peut n'être pas claire à ceux-là même qui les emploient encore. Le nombre de ces mots va d'ailleurs en diminuant, puisque la mémoire n'en est plus entretenue par le commerce avec des locuteurs yiddishophones. *** Ma réflexion n'est ni exhaustive ni savante, elle s'appuie avant tout sur des souvenirs personnels, forcément incomplets. Elle est subjective dans l'appréciation de la place réelle de cette place évolue avec le temps.

J'ai probablement péché par complaisance. Une étude plus systématique du vocabulaire de la langue polonaise courante serait opportune, complétée par des lectures destinées à rétablir au moins en partie le pan du vocabulaire retombé en désuétude. Ce pourrait être un sujet de thèse à soutenir à l'Université Jagellone de Cracovie...

Laissons au temps le soin d'en souffler l'idée à quelque étudiant-linguiste de mon pays d'origine.

Les emprunts de ce genre ont été plus nombreux et plus variés dans les parties du pays où la présence juive était particulièrement forte : dans les régions orientales, en Galicie, en Vohlynie, en Lituanie polonaise. Quant à la partie occidentale du pays, c'est l'argot des rues des grandes villes, Varsovie ou Lodz, où l'afflux de Juifs pauvres était considérable, qui a incorporé quelques mots yiddish.

Je me suis efforcé dans ce qui suit de translittérer en français la prononciation polonaise (qui peut être légèrement différente de la prononciation des mêmes mots par les yiddishophones, car les principes phonétiques diffèrent) ; l'écriture conventionnelle en polonais est donnée ensuite entre parenthèses. — Dans les villages de la Galicie, quand deux paysans buvaient un verre de vodka à l'auberge (et où faire des emprunts linguistiques, sinon

Shioulim ! (siulim) — plutôt que "lekhaïm", qui devenait d'ailleurs pour les Polonais "'khaïm !", mais qui était plus étrange à prononcer. Et si le paysan passait trop de temps à l'estaminet, c'est peut-être qu'il n'avait pas envie de rentrer tout de suite à la maison, qui pouvait être un vrai khekdish1 (hegdysz), surtout si sa femme devait l'y traiter de shmondak (szmondak), de bon à rien. Oui, en vérité il pouvait miets moïra (miec mojra), avoir peur2...

Surtout s'il était ivre au point de ne pouvoir rentrer seul, et qu'un baligouwa (baligula), un charretier, devait le jeter dans sa charrette pour le ramener à la maison.

De l'autre côté du pays, chez les voyous de Varsovie, on faisait des affaires, des guesheft (geszefty). Les Polonais jusqu'à ce jour désignent par le terme péjoratif gueshewtsiaj (geszefciarz) un faiseur d'affaires... louches, en un mot, un "affairiste". Par ailleurs, une affaire qui n'était pas tout à fait légale était dite tref (curieusement, le mot "cacher", qui commence à avoir cours en français, ne me semble pas avoir fait souche làbas). Une affaire de cette nature était souvent une "combine", une makhloïke (machlojka) comme disaient les makhers (macherzy), et ceux parmi eux qui étaient Juifs ne devaient plus se souvenir eux-mêmes du sens premier de ce terme hébreu.3 Mais, tref ou cocher (koszer), chacun était aux aguets d'une "metsyïah" (mycyja), d'une bonne affaire. Pour la dénicher il était prêt à tourner de "toupiller"... Ici, nous sommes de retour dans la Galicie orientale, dans le pays des shtetlèkh, où les luftmentschen devaient se dreïen beaucoup pour joindre les deux bouts. Mais si jamais la makhloïke réussissait, alors tout était guit (git)5 - le mot est l'équivalent exact de O. K. ; l'affaire pouvait devenir un vrai tsimes 6 (cymes), un délice... et rapporter de la parnousse7 (parnusa), de quoi nourrir la mishpoukha (myszpuha), la famille.

Bien sûr, le plus souvent il fallait pour réussir avoir du culot, de la khoutspa (chudzba), ou bien encore quémander un service, une toïva (tojwa) à quelqu'un, ou alors s'associer, chercher un partenaire, un shitev (sitew). Les affaires se faisaient alors en partenariat, do sitwy. L'association pouvait être mixte, judéopolonaise, mais deux Polonais pouvaient parfaitement faire quelque chose do sitwy, ne serait-ce que boire ensemble une bouteille de vodka. En tout cas, en rentrant à la maison, chacun était libre de rapporter de la ville un shmontsès (szmonces), une bricole8... *** A dévider ainsi l'écheveau des mots venus du yiddish, le polonais prend un parfum particulier, un air à la fois familier et suranné rendus désormais seulement par les quelques romans et récits nostalgiques qui évoquent chez Kusniewicz, chez Konwicki ou chez Milosz les confins orientaux de la Pologne d'avant la

d'un certain âge se prennent soudain à songer aux temps où tout ceci était vrai et vivant, aux temps où le grand poète polonais Zbigniew Herbert parlait dans les rues de Lwow le yiddish avec ses petits camarades, lui qui n'est pas Juif, mais dont les compagnons l'étaient assez pour qu'il connaisse et utilise naturellement la grande poignée de mots à échanger au cours de leurs jeux. Quant aux lecteurs plus jeunes — la grande majorité des lecteurs, en vérité — ils ne comprennent pas toujours les mots qu'ils lisent, et les prennent pour des emprunts à un idiome local inconnu d'eux ; est-ce de l'ukrainien ? Du lituanien ? Du tatare ? Ah oui, c'est du yiddish... quelle drôle de langue !

Revenons à nos fantômes d'un autre temps, et à leurs soucis quotidiens, à leurs makhloïkes… Celles-ci ne réussissaient pas toujours ; un flic ou quelque autre espèce de personnage officiel pouvait s'en mêler — un Khaman (Haman) de toute manière, qui faisait tout rater, qui provoquait un oumglick9 (umglik). Un malheur, quoi. Alors, adieu, veau, vache, cochon ! Commençait un véritable sadny dzien, traduction en polonais de "Grand Pardon" et qui dans cette langue signifie un grand vacarme, un brouhaha avec des éclats de voix10.

Encore heureux si on pouvait rentrer chez soi, se cacher sous son iberbet, sa couette (on disait d'ailleurs plutôt au pluriel iberbety), et attendre que l'orage s'apaise — avant de tenter de l'intermédiaire d'un autre mishoures (miszures) : mot qui désignait en Vohlynie un intermédiaire dans les affaires11. Si l'échec était dû à une malveillance, on pouvait aller jusqu'à organiser une dintoïre (dintojra), un tribunal officieux, et juger le coupable. A moins qu'il n'ait agi par bêtise, qu'il soit un meshougue (meszuge), un pauvre fou. Auquel cas on se contentait de l'exclure de la khevra (chewra), de la compagnie.

Pour se consoler ou pour se changer les idées, on pouvait toujours se raconter des khokhma (chochmy) entre amis : des anecdotes, des mots d'esprit, des shpass (szpas), des vitz (wic). Encore que ce dernier terme pourrait tout aussi bien être venu de l'allemand directement...

Mais il ne fallait pas trop faire son khoukhem, (chuchem), son intelligent — le terme avait quelque chose de péjoratif. Comme celui de besservisser (beserwiser), qui désigne encore aujourd'hui les "je sais tout", les présomptueux.

Enfin, on pouvait aussi se mettre à conter fleurette à une shiksa (siksa), une petite jeune fille. Le terme, courant aujourd'hui, peut venir de la notion de "pisseuse" en polonais, mais il peut aussi venir de shikse — terme qui désigne une jeune fille goy chez les Juifs. *** On voit, la poignée de mots qui me sont revenus sont empruntés soit au domaine des affaires, soit à celui de la convivialité, les champs de vie sociale où les deux groupes se

certainement bien d'autres vocables qui ne me sont pas venus à l'esprit, et ce petit lexique ne demande qu'à être utilement complété grâce à quelques lecteurs compétents.

Et puis, comme d'ailleurs dans d'autres langues, il y a toute une famille de mots en polonais qui désignent des objets, des personnages ou des activités ne concernant pas les Polonais et ne s'appliquant donc pas aux goy (goje) : des mots désignant des manifestations propres à la vie juive, comme matsa (maca — pain azyme), khazan (chazan — chantre), shames (szames, le "sacristain" de la synagogue), shabès (szabes — shabbat) avec, bien entendu, son shabès-goï12. Et bien sûr rabine (rabin — le rabbin). Et enfin un mot dont je ne décèle pas l'origine : kirkout (kirkut), qui désigne spécifiquement le cimetière juif, le "bon endroit". Voici des vocables qui n'ont pas été vraiment transférés vers le polonais courant, puisqu'ils sont assignés dans cette langue au domaine juif et ne s'appliquent point en dehors de lui. *** Trois douzaines de mots... C'est bien plus que je n'imaginais au moment de commencer ma quête ; c'est dérisoire si ce doit être le seul souvenir, en passe de s'estomper, de la présence presque millénaire des Juifs en Pologne. Qu'en feront-ils ? Et ce que je fais là, est-ce une mitzvah (mycwa)13 contre l'oubli ? 1 terme qui désignait dans les shtetlèkh polonais l'asile pour les pauvres, le lieu d'accueil pour les Juifs indigents de passage dans la localité. Il a fini par désigner tout lieu sale, désordonné, repoussant. 2 traduction du yiddish "hobn moïre" : avoir peur. 3 la racine het-lamed-kaf véhicule une idée de "part" et de "division" ; elle évoque ce qui divise. Par ce biais on arrive à la notion d'une disputation savante ou d'une dispute communautaire ; mais ce sens a quelque peu évolué depuis cette origine, et encore plus — ce qui a été transféré vers le polonais. 4À la réflexion, le mot peut aussi venir de l'allemand. Les Allemands étaient nombreux en Pologne — et industrieux à l'égal des Juifs. On trouve ce terme notamment chez Tadeusz Konwicki, dans Sennik wspolczesny. 5 Sur le mot "git" a été formé curieusement un autre substantif — guitoviets (gitowiec), qui désignait à une certaine et récente période les membres d'une bande louche. tsimes : plat sucré de la cuisine traditionnelle des Juifs est-européens, à base de carottes, cuit au four ; sorte de roborative douceur campagnarde. 7 autrement dit — de l'argent 8On retrouve ce mot dans les écrits de Julian Tuwim, poète polonais. Il est vrai que Tuwim était "d'origine juive"... 9Haman (persécuteur symbolique des Juifs emprunté au Livre d'Esther) et umglik (malheur) se retrouvent dans l'ouvrage cité de Konwicki. 10 N'est-il pas curieux de constater que, d'une façon joliment symétrique et péjorative pour les rites du minoritaire, en français c'est le terme ramdam (ramadan) qui sert à désigner un vacarme de cette nature ? 11 Ce terme est cité notamment chez J.

Dunin Karwicki, dans Przejazdzki po Wolyniu. À noter qu'en yiddish, meshurè désigne plutôt un domestique.


  1. "Szabes-goj" en polonais était aussi un terme péjoratif, par lequel les Polonais désignaient ceux qui, parmi eux, étaient des "amis des Juifs".
  2. Une "bonne façon d'agir" selon la loi religieuse juive, une bonne action.
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