Du religieux au mythe.
par Marc-Henri Klein “Au début, quand on commença à bâtir la Tour de Babel, tout se passa assez bien; il semblait qu'on eût des siècles devant soi. Bien mieux, l'opinion générale était qu'on ne saurait jamais être assez lent. L'essentiel de l'entreprise est l'idée de bâtir une tour qui touche aux cieux.
Une fois saisie dans sa grandeur, l'idée ne peut plus disparaître : tant qu'il y aura des hommes il y aura le désir, le désir ardent, d'achever la construction de la tour.” Les armes de la ville (Franz Kafka) T out le monde connaît cette histoire :
Aux origines de l’humanité, les hommes voulurent construire une tour qui monterait jusqu’aux cieux afin d’y détrôner D.. Pour contrer ces desseins, D. sema la confusion des langues, les hommes ne se comprirent plus et la construction de la tour cessa. Et les hommes se dispersèrent sur la terre entière, et c’est la l’origine de toutes les langues parlées dans le monde. Cette façon de raconter l’histoire est une interprétation religieuse du texte. En effet, lisons le texte : «Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent. Ils se dirent l'un à l'autre : «Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu !» La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : «Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre !» Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : «Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons! Descendons! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s’entendent plus les uns les autres.» Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de
(Genèse Chap.11 v.1/9) doublets et en mettant d’un côté le texte sur la André Parrot (archéologue) écrit dans son ville et la tour et de l’autre celui sur la langue et livre “La Tour de Babel”: “la Tour de l'Ecriture la dispersion, voici les deux textes que l’on cessait pour nous d'être une manifestation de obtient : l'orgueil de l'homme. Au lieu d'un poing fermé L’histoire de la ville et de la tour.
dressé en défi vers le ciel, nous la considérons, avant tout, comme une main tendue vers ce même ciel, comme un appel à l'aide.” Cette explication concerne peut-être les Ziggourats (les l'orient, ils trouvèrent une vallée au pays de tours religieuses babyloniennes), mais Shinéar et ils s'y établirent. Ils dirent : «Allons! certainement pas le texte biblique. Cette façon de Bâtissons-nous une ville et une tour dont le raconter l’histoire, en inversant le sens donné à sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un la tour dans son rapport aux dieux, est aussi une nom et ne soyons pas dispersés sur toute la interprétation religieuse du texte. Il apparaît dans terre!» Or Yahvé descendit pour voir la ville et la le texte qu’au départ la construction de la Tour ne tour que les hommes avaient bâties. Tel est le concerne pas D.. C'est lui qui se sentira concerné début de leurs entreprises! Maintenant, aucun par la Tour! dessein ne sera irréalisable pour eux. Yahvé les Une lecture non-interprétative du texte dispersa de là sur toute la face de la terre et ils biblique montre que celui-ci aborde deux sujets, cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on le premier sujet concerne la ville et la Tour, le Babel, car c'est de là qu'il les dispersa sur toute la deuxième sujet concerne le langage et la face de la terre.» dispersion, et qu’il comprend des doublets v3 - Ils se dirent... « Allons » / v4 - Ils L’histoire de la langue et de la dispersion.
dirent : « Allons! »
v5 - Yahvé descendit pour voir / v7 - Allons!
Descendons! v7 - confondons leur langage / v9 - Yahvé et des mêmes mots. Ils se dirent l'un à l'autre : confondit le langage «Allons! Faisons des briques et cuisons-les au v8 - Yahvé les dispersa de là / v8 - c'est de là feu! » Et Yahvé dit : «Voici que tous font un qu'il les dispersa seul peuple et parlent une seule langue. Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable «Comme les hommes se déplaçaient à «Tout le monde se servait d'une même langue
leur langage pour qu'ils ne s’entendent plus les uns les autres». Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est de là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre.» Ces deux histoires sont cohérentes.
Analysons la première histoire : Ce texte raconte qu’au cours de leur migration, (seule référence dans le texte biblique d’une migration humaine aux origines du peuplement de la terre), les hommes arrivèrent dans une plaine (celle de Babylonie). Et il désirèrent se regrouper ensemble dans une ville. Pour signaler la ville aux hommes dispersés dans la plaine, ils élevèrent un signal : la Tour. Sa fonction, être un phare pour guider les hommes pour retrouver la ville. Il n’y est pas question d’une agressivité envers D.. Et les dieux, (il s’agit d’un pluriel) prirent peur. Avec le Chap.3 v.22 où l’homme et la femme mangèrent du fruit défendu, c’est la seule fois où il est question de la peur de D. (ou des dieux) suscitée par l’action des hommes. La sanction fut la dispersion des hommes et l’arrêt de la construction de la ville et de la tour (il s’agit de la ziggourat de Babylone).
Prenons la seconde histoire : Ce texte parle de la dispersion des langues à partir de cette ville, Babel qui n’est autre que Babylone. C’est un texte étiologique. Et tout l’art du conteur est de pouvoir dans son récit présenter le plus fait que les deux histoires parlent de Babylone, a pu favoriser leur fusion). Il nous apprend pourquoi il existe plusieurs langues dans le monde ; pourquoi il y avait à Babylone, une tour à moitié construite ; comment et pourquoi les hommes ont été dispersés sur toute la terre L’idée exprimée est que tous les hommes viendraient de Babylone, où l’on entendait toutes les langues parlées du monde ; à cette époque Babylone était l’équivalent de New-York aujourd’hui.
Cet intérêt pour la Babylonie apparaît à partir de la prise de Jérusalem par Nabucodonosor, en 587, de la déportation en Babylone qui suivit et du retour avec Ezra et Néhémie de ceux qui ne réussirent pas leur intégration dans ce pays. Des échanges s’organisèrent alors entre la Palestine et la Babylonie, berceau de la nouvelle religion d’Ezra : le Judaïsme.
Ce texte a été écrit en Palestine comme en témoigne le (demi) verset suivant, que nous avions négligé dans la deuxième histoire : “La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier.” Lorsque des Palestiniens arrivaient à Babylone, ils étaient surpris par les murs de la Ville construite en brique (cf le palais de Sargon et la porte d’Ishtar), là où eux se servaient de
bitume, là où eux se servaient de mortier. Et au ville de Babylone. milieu de la Ville, ils découvraient une tour qui s’était écroulée, il y a longtemps, et qui Babylone, une tour (la Ziggourat d’Etemenanki) paraissait inachevée, car les briques tombées à moitié construite”, devient en l’inversant : il y avaient été ramassées pour construire d’autres avait à Babylone la Ziggourat d’Etemenanki maisons. Et ils voyaient une Ziggourat (" la porte du ciel et de la terre", en sumérien) à inachevée, la tour à moitié construite. La cause moitié détruite. Lorsqu’il raconta l’histoire, le en était, selon la légende, l’intervention des conteur inversa la proposition et il fit de la tour dieux. Harpocrition d’Alexandrie, lors de son de Babylone effondrée (cela est arrivée plusieurs voyage en Babylone en 355 après J.C., raconta fois et elle a été plusieurs fois reconstruite) une qu’un vieillard à la vue d’une des tours effondrées tour non-achevée. lui affirma qu’elle avait été construite par des géants qui voulaient escalader le ciel. Pour cette impiété folle, les uns furent frappés de la foudre, “Porte des dieux” (grâce à la Ziggourat dont le les autres sur l’ordre de dieu ne se reconnurent sommet servait d’endroit de repos pour les dieux plus désormais entre eux.
et l’escalier de relation entre l’homme et les Si maintenant nous inversons les dieux*), est devenu dans l’étymologie hébraïque propositions exprimées, nous obtenons les “Babel” (bll) “confondre”. Babel permit au propositions suivantes, plus conformes à la conteur qui joua de l’éthymologie de raconter la réalité : cause de l’origine des langues.
Première proposition : “Tous les hommes venaient de Babylone, où l’on entendait toutes les langues parlées du monde”, avons nous dit.
Prométhée puni pour avoir donné le feu aux En inversant, nous obtenons : Des hommes de hommes. La puissance des hommes aurait été divers pays venaient à Babylone, où l’on égale à celle des dieux. Les dieux eurent peur et entendait parler toutes les langues du monde. La ils créèrent des langues pour diviser les hommes, plus grande surprise du visiteur était cette entraînant la création des peuples avec comme multitude de langues que l’on y parlait, comme conséquences, des guerres entre les peuples ne si la terre entière s’y était donné rendez-vous.
parlant pas la même langue. Le texte dit “Eh'ad” Lorsqu’il raconta l’histoire, qui avant d’être pour une langue, a le sens de même, la même écrites fut parlée, le conteur inversa la langue, les mêmes mots, un même peuple.
Revenons au texte :
Deuxième proposition : “Il y avait à Babylone, qui veut dire la “Porte du Dieu” ou Ce texte est semblable à l’histoire de
«Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Et D. dit : «Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons! Descendons! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s’entendent plus les uns les autres.» Ce texte garde la nostalgie d’une langue d’origine unique, celle de tous les hommes, il garde la seule référence mythique d’une origine d’Adam pour les corps, l’histoire de la construction de la Tour de Babel pour le langage.
Ce texte, reste d’un RECIT MYTHIQUE DES ORIGINES, garde l’idée qu’autrefois les hommes auraient pu parler UNE LANGUE UNIQUE, IDENTIQUE, LA MEME LANGUE.
*Il en reste un indice dans l’histoire de l’échelle de Jacob Chap (28 v10-v17). Il vit un escalier et s’exclama : “Que ce lieu est redoutable! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel!”