L’Arrêt du cœur.
D’abord1, il y avait eu les questions, comment dire, normales dans un interrogatoire de ce genre, l’âge et le lieu de naissance, le numéro de vol de l’avion qui l’avait amené, les raisons du voyage. Est-ce qu’il était venu en France pour faire du tourisme ou pour raisons professionnelles ? Des recherches ou quoi d’autre ? Tout, dans le ton de l’inspecteur, un petit gros qui ne semblait pourtant pas avoir atteint la trentaine, avait le caractère paisible et ronronnant du discours administratif. Robert Hamdani répondait calmement, avec même une pointe d’affectation, d’orthodoxie de la langue, coquetterie dont il se piquait en général devant les Français, allant jusqu’à utiliser des tournures un peu précieuses et des connaissances de la culture française qui étaient rarement de mise dans ce genre de conversation.
« Non, monsieur, je ne suis pas venu en France pour y passer une ou deux semaines de vacances, quelque désir que j’en aie. Vous vous doutez bien que la situation actuelle dans mon pays ne m’incline pas à faire du tourisme. Que ce soit d’ailleurs en France ou n’importe où ailleurs… Quant aux recherches professionnelles, vous savez bien que pour un journaliste, il n’y a pas de jour sans travail. La rue nous est bibliothèque, l’air du temps source d’informations, et le moindre événement matière à faire un papier ou deux. Observer, et dire ce que j’ai observé, c’est l’essentiel de mon métier. »
Tout en parlant, il se rendait compte de la vanité des choses, des mots qui les disaient. Il était arrivé à Paris trois jours auparavant, dans une sorte de stupeur. « Qu’est-ce que je fais là, loin des miens, loin de mon travail ? » La première fois qu’il reposait le pied dans la capitale française depuis la fin de ses études. Il compta dans sa tête, voyons, c’était 1974, eh ! oui, cela faisait vingt et un ans. Il aurait pu quitter, enfin, fuir Alger pour Londres ou pour Rome. Non, il avait demandé son visa pour la France. Un pays avec lequel il avait un lien, un rapport autre. Il y a plusieurs façons d’être à l’étranger, se dit-il, ou plutôt, il y a plusieurs « étranger ».
La voix de l’inspecteur bourdonnait. Du bruit, encore du bruit. Il y avait de l’indécence dans ces questions apparemment banales, posées d’une voix calme et unie, alors que la guerre venait de le rattraper là où il escomptait avoir le temps de réfléchir, de se distancier. La guerre l’avait rattrapé, voilà tout, avec sa vulgarité, sa courte vue, sa violence et son absence d’amour. Le reste, mon dieu, tout le reste n’était que mise en forme des heures, des gestes pour le boire et le manger, des pas pour le travail ou le loisir.
« Vous n’aviez donc pas un but précis en arrivant en France ? »
La fatigue. Un certain sens aussi de l’évaluation des hommes. Il regardait le petit inspecteur comme à travers le verre bombé d’une télévision. Tout le monde, se disait-il, n’est pas à même d’écouter ce qui bouge en moi. Mon dernier livre, par exemple, si ce policier savait… Un livre ! même pas. Un simple manuscrit, refusé partout, même en France. Pas assez d’images d’aujourd’hui, pas assez de sang bien folklorique, pas assez de femmes emprisonnées derrière le voile de fer de la Loi et de la tradition !
Ah ! il n’allait pas se mettre à raconter comme on se met à table, ce qui se fait, pourtant, dans ces sortes d’endroits. Non qu’il se sentît exceptionnel, mais enfin, quoi, mettre son cœur à nu dans cette salle de police où d’autres inspecteurs, assis à d’autres bureaux, interrogeaient avec la même apparente absence d’intérêt d’autres prévenus, ça, non, jamais. Pour eux, il était d’abord un passeport, et un passeport, ça ne fait pas de poésie.
L’hôtel, dans la rue de Seine. Oui, c’est bien l’hôtel de la rue de Seine. Et c’est la troisième fois que je passe et repasse devant sa porte un brin solennelle. On dirait une femme trop habillée pour l’heure de la journée et pour le quartier. Son fronton à encorbellements, avec son petit côté Napoléon III, cette manière de baroque attardé, détonne au cœur du quartier latin. Et pour la troisième fois, je n’ose pas rentrer, demander une chambre, pour une nuit, deux, dix peut-être, de crainte que… De crainte que quoi ? Je suis à l’étranger, d’accord, mais je ne suis pas tout à fait un étranger. Bien que… Allons donc, je ne vais pas me mettre à jouer à ces petits jeux stériles d’intellectuels en mal d’inspiration. C’est tout de même à la mort que j’ai voulu échapper en débarquant en France, et Fadila, elle, est toujours en danger… Tiens, encore ce pincement, cette onde glacée dans le cœur. C’est chaque fois la même chose lorsque je pense à Fadila. Décidément, je deviens un animal pavlovien. Mais quoi, trêve d’élucubrations, je suis quand même à l’étranger. C’est ce qui est inscrit dans ma démarche, dans celle des gens autour de moi, dans la respiration paisible de cette rue et dans toutes ses petites vitrines peuplées de tableaux d’aujourd’hui, dans le passeport que j’ai dans la poche, et dans mon billet d’avion qui comporte un retour. Cela me trouble pourtant de m’être dit : je suis à l’étranger. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je m’appelle comme je m’appelle, et j’ai la figure que j’ai. Bien sûr, c’est le genre de figure à faire naître tout de suite des stéréotypes dans la tête des gens. C’est vrai que, ces jours-ci, une gueule d’arabe comme la mienne, surtout sur un corps bien vêtu d’intellectuel, ça peut faire question, engendrer des inquiétudes. Stupidement, je me demande si, dans cet hôtel, ils vont se souvenir de mon père, à la lecture de mon nom.
L’hôtel, il est là devant moi, intact comme dans ma mémoire, je veux dire comme dans le souvenir que j’ai des récits de mon père. Je regarde les fenêtres, je détaille les rideaux tirés ou non, je compte les étages. Derrière laquelle de ces fenêtres mon père a-t-il passé ces nuits, ces jours qui allaient être les derniers de sa vie ? Derrière laquelle a-t-il reçu ses amis, ses compagnons de lutte, derrière laquelle a-t-il peut-être, a-t-il sûrement, aimé une femme ? Je me surprends à compter sur mes doigts : eh ! oui, en 1961, j’avais quoi, douze ans à peine, et cela faisait cinq ans qu’il n’était pas retourné au pays, cinq ans sans femme. Bien sûr, il ne pouvait pas être resté seul. Il a dû rencontrer des gens, parler, se lier d’amitié. À l’époque, beaucoup de françaises nous aidaient dans notre lutte. Il était beau, cultivé, il a dû,… c’est évident…
Et depuis ce mois d’octobre 1961, trente quatre ans se sont écoulés, envolés comme poussière au vent, comme paroles légères, comme la fumée des milliers de cigarettes qu’il a brûlées et qui l’ont brûlé, trente quatre ans, depuis son corps jeté dans le fleuve, avec ses blessures à la tête et aux mains, avec ses poumons déjà si dévorés de mort que son meurtre en devenait inutile, trente quatre ans depuis cette photo jaunie de journal où le professeur Rachid Hamdani est enterré au fond de mon portefeuille. Et c’est une autre guerre, aujourd’hui, qui me ramène rue de Seine, à Paris.
« Vous dites donc être venu en France pour quelques jours, et uniquement en raison de menaces de mort, par lettre et par téléphone, dont vous avez été l’objet ? Puis-je vous demander pourquoi vous avez choisi la France ? Je sais bien que nous vous avons accordé un visa, mais vous comprendrez que, compte tenu des événements de ce matin… Avez-vous de la famille ici ?
- Oui, Monsieur, j’ai mon père et mes grand-parents maternels.
- Ah ! et quelle est leur adresse ?
- Ils sont morts, Monsieur. De la tombe de mon père, je n’ai que cette photo de journal prise à la morgue de la préfecture de police, je suppose. Je n’ai jamais su ce qu’était devenu son corps par la suite. C’était en octobre 1961, le 17 octobre exactement. Mais, compte tenu de votre âge, vous n’êtes probablement pas au courant. Vous voyez, mon père est en France depuis 34 ans, enfin, quelque part dans la terre de France. Quant à mes grand-parents, ils sont français, ils sont enterrés au cimetière Montparnasse. Ma mère, comme eux, est française.
Il observa un temps de silence que lui-même analysait mal, avant d’ajouter :
« Elle est aussi française.
- Oh ! excusez-moi, je ne savais pas. Mais dois-je comprendre que votre mère se trouve en France ? »
Il y a des questions faites de mots simples, et qui, pourtant, deviennent inexplicablement grossières et agressives. Il n’avait pas envie de s’expliquer, de remettre en mots le sifflement des balles, dix jours auparavant sur le trottoir, devant le lycée, le sang… C’eût été revenir au pays à l’aide de paroles sans pour autant retrouver le danger, c’eût été comme soulever brusquement la couverture sous laquelle dormait un être aimé devant un étranger. Une indécence. Il n’avait plus envie. Il ne pouvait plus. Il se contenta de dire d’un ton neutre :
« Non, Monsieur, non, ma mère est… est… enfin, elle se trouve en Algérie. »
La rue de Seine ! Dire que je me suis interdit, tout au long de mes années de licence, de venir déambuler dans cette rue, par on ne sait quelle pudeur, quel respect pour cette partie de la vie de mon père où il avait épousé bien plus l’Algérie que ma mère.
Il fait un temps magnifique, une de ces journées de printemps toute tissée de lumière, semblable, à celles qui ensoleillaient mon pays quand il était heureux. On est pourtant en octobre. On est pourtant en France. Qui disait qu’il faisait froid en France ? J’ai mal au cœur, j’ai mal au dedans de mon cœur. Je suis comme un chantier saccagé par une tornade. Des matériaux, des outils y sont répandus, renversés ça et là. Ce sont des amis disparus, des femmes comme des monceaux de décombres, des enfants sans enfance, des peurs tressautantes, des oiseaux affolés. J’ai mal à ma ville souillée de haine, déchirée, partagée, mal d’avoir dû la quitter, mal à Fadila, mal à ma rue, mal au marché de Bellecourt où nous ne trouvons plus les petits soleils qui éclairaient la table, mal, mal à Fadila. J’ai mal à toute ma poésie.
Il avait tant rêvé, mon père, tant imaginé un pays retrouvé, un pays renommé. Je l’entends encore qui expliquait que le mot « renommé », en français, pouvait aussi bien signifier nommer à nouveau, que célèbre ou illustre. Il rêvait à haute voix, le soir près de mon lit. J’étais trop jeune, il pensait que je n’entendais pas, que je ne retiendrais pas, que je ne comprendrais pas, il parlait de l’ennemi qui était non seulement celui de son pays, mais aussi celui de la France qu’il aimait, qu’il enseignait. Il parlait des livres, des idées, il racontait Voltaire et Averroès, Hugo et Si Mohand. Il rêvait, mon père, à cette langue à deux voix, à cette voie à deux langues qui eût pu être une nouvelle route pour tous, pour le plus grand nombre. Et comme il savait l’importance sémantique de l’orthographe, il avait même écrit son rêve pour qu’on pût comprendre les deux significations du son « voi », l’un avec un « x », l’autre avec un « e ». Mais l’Histoire…
J’ai mal au cœur. Je suis dans le pays dont j’utilise la langue dans mes livres, dans mes poèmes, dans mes articles, dont j’utilise la langue comme une lampe contre l’obscurité, je suis dans le pays que mon père a combattu, mais dont il m’a aussi offert la culture, la richesse. Et je suis pourtant à l’étranger.
Le téléphone de Fadila, hier soir, sa voix hachée, retenue, les mots de code maladroitement insérés dans la conversation, et les minutes qui coûtent si cher. Fadila. Elle devait être dans une cabine, bien sûr. Règle numéro un, ne pas appeler de chez soi, ni de chez un ami ou un parent. Règle numéro deux, ne pas citer de nom, ni de prénom. Et ça donne un langage blanc, vide et nu, sans la laine ni la soie dont j’ai toujours revêtu mes mots avec la femme que j’aime, avec la femme que j’ai laissée en arrière de moi pour cause de tentative d’assassinat. Parce qu’il m’avait fallu d’abord cela, cette horreur de voir le corps de ma mère, française et moujahida2 de la première heure, troué de balles. Ils l’ont tuée, posément, salement, trente quatre ans après que d’autres ennemis, et les mêmes pourtant, eussent jeté le corps de mon père en Seine. Ils ont tué ma mère… »
Pour nous, défenseurs de Dieu, disaient-ils dans la lettre tachée de sang qu’ils ont laissée auprès de son corps, une moujahida ne peut pas être une française. « Une française ! elle dont les couscous m’emplissaient en même temps de calories et de culture, elle dont l’arabe, appris au lycée, était souvent plus soigneux et plus correct que celui de mon père dont la langue maternelle était le berbère ! Ils ont essayé avec moi aussi, trois jours plus tard. Il avait fallu cette nouvelle tentative d’assassinat pour que je me misse en route, seul, sans ma femme, sans les petits. Je la revois, Fadila, dans le grand hall bruyant de l’aéroport, serrant les mains de nos deux enfants dans les siennes, j’ai dans ma peau, dans mon cœur, les regards d’incompréhension de Jamel et de Sakina, plantés comme des poignards. Fadila. Je la revois, debout, muette à en crier, figée derrière les grandes glaces, tandis que je m’éloignais vers les portes de la salle d’embarquement. J’entends encore ses derniers mots, juste avant la barrière de la salle d’embarquement, ses dernières recommandations : « pense à ton cœur, Robert, pense à ton cœur, essaye de profiter du voyage pour arrêter la cigarette ! »
L’hôtel de la rue de Seine. J’ai fini par me décider, j’ai fini par me vaincre.
« Bonjour, Madame. Je désirerais une chambre pour trois ou quatre nuits, je ne sais pas encore exactement.
- Oui, Monsieur. C’est à quel nom ? »
La jeune femme a une quarantaine d’années. Elle est vêtue avec cette élégance stricte des réceptionnistes des hôtels bien tenus, un tailleur bleu marine, des cheveux tirés en arrière, des lunettes fines. Elle est cependant jolie comme quelqu’un qui cherche à masquer son charme pour des raisons de sérieux professionnel. Je note ça par habitude, c’est un vieux réflexe acquis dans mon métier.
J’ai lentement sorti mon passeport vert et je l’ai déposé sur le bois brillant du desk. J’attends. Je suis à l’étranger et je ne suis pas à l’étranger. Bon dieu, la langue française m’est tellement, comment dire, consubstantielle que parfois… « En étrange pays dans mon pays lui-même ». Le vers a bougé en moi presque à mon insu. C’est mon tic, ma respiration propre, ça n’appartient pas à mon père. Je trimballe toujours dans ma tête des petits morceaux d’Aragon, de Rimbaud ou de Saint-John Perse, qui m’aident à passer le gué. Des strophes de Néruda aussi, de Ritsos, et d’autres encore. J’ai besoin de beaucoup de bateaux pour traverser mes eaux contraires. Et puis, c’est comme ça, j’ai l’amour international. J’ai pensé pêle-mêle Aragon, Néruda, Ritsos, Perse, Rimbaud, et je me suis dit tout de suite que Ritsos et Néruda, eux, n’écrivaient pas en français, n’écrivaient pas dans ma langue. « Dans ma langue. », oui, je viens d’avoir le courage silencieux de me dire ça à moi-même, tandis que la jeune femme propre et soigneuse en face de moi déchiffre mon passeport. J’ai le cœur qui bat. Je la regarde qui recopie sagement mon prénom et mon nom dans son grand registre. Robert Hamdani. Robert, c’est à cause de ma mère, c’est le prénom de mon grand-père maternel. Mon père savait manifester son respect dans l’amour. Ou peut-être est-ce l’inverse qu’il faudrait dire. Oui, « En étrange pays… »
« Voilà, monsieur Hamdani, vous avez la chambre 37. C’est au troisième, vous n’aurez pas trop de bruit. Voulez-vous, pour votre valise, que… ?
- Non, non, merci, Madame, c’est un bagage léger, je m’en occupe. »
Ma valise, effectivement, ne pèse pas lourd. Mes vrais bagages sont ailleurs. Intransportables, non déclarables à la douane. Mon nom n’a suscité en elle aucune réaction. Mon père est mort, mon père est vraiment mort. Et puis je m’avise que ma réflexion concernant mon nom, est stupide. Cette jeune femme, en 1961, ne devait avoir que cinq ou six ans.
Dédaignant l’ascenseur, je monte l’escalier recouvert d’un tapis rouge, l’escalier qu’a dû emprunter bien des fois Rachid Hamdani, professeur de lettres et responsable de réseau à la Fédération de France du FLN, de 1959 à sa mort, en octobre 1961.
« Ces menaces de mort dont vous dites avoir été l’objet, sous quelles formes vous sont-elles parvenues ? »
Il était toujours là, le petit inspecteur, bien vivant, lui. Que pouvait-il savoir des menaces de mort, lui qui abusait probablement des sucreries ? Que savait-il des réveils en pleine nuit, dans la stridence du téléphone, de la main affolée qui tâtonne sur le drap pour rassurer Fadila, réveillée en sursaut ?
Robert Hamdani alluma sa vingtième cigarette de la journée. Une jeune femme en uniforme traversait le vaste bureau dans lequel se déroulait l’interrogatoire. Il la suivit des yeux, pensif, un peu nostalgique, songeant à ses fredaines d’étudiant. Mais tout, en regard de l’essentiel, était devenu bulles de savon. Seul comptait ce qui était sa chair, sa pensée, Fadila l’incassable, Jamel le Lion, et Sakina qu’il surnommait Petite Noisette, Sakina, dont les yeux mangeaient le visage. Tous, ils étaient loin de lui aujourd’hui.
Il revoyait sa promenade commencée en fin de matinée, cette flânerie respectueuse, cette dette qu’il rendait à lui-même autant qu’à son père. La Sorbonne, les escaliers en bois, mal éclairés, le grand amphi Richelieu, aussi majestueux qu’attendrissant dans sa pérennité. Et les grandes fresques murales étaient toujours là, personnages de l’Histoire figés dans leur petite histoire plus que dans le vernis des peintures. Une majesté immobile qu’il retrouvait intacte, et qui lui donna curieusement le sentiment du temps immense écoulé. Ah ! les années savent aussi mourir avec indifférence. Il avait ensuite marché depuis la petite place de la Sorbonne, dans une sorte d’état second. En dépit des nouveaux dallages qui semblaient agrandir la zone piétonne, en dépit des vendeurs de portraits naïfs ou d’aquarelles incertaines, la petite place n’avait pas changé, elle s’ouvrait toujours sur le boulevard Saint-Michel avec cette confiance et cet abandon qu’elle avait eus durant ses études. Elle avait aussi conservé ce parfum, cette légèreté qui flottent dans les lieux où l’âge moyen des promeneurs ne dépasse pas vingt ans. Une différence, cependant. Le bistrot, tout près de la grande librairie des P.U.F, avait pris du galon, était devenu brasserie, avec des tables et des chaises sur le trottoir, des parasols même sous cet incroyable soleil d’octobre, tiède et caressant.
« Vous avez donc pris suffisamment au sérieux ces menaces, au point de… quitter votre famille ? »
Le jeune inspecteur, il en était sûr, avait failli dire : au point d’abandonner votre famille.
« Oui, Monsieur, il arrive un moment dans l’existence, où il y a plus d’honneur à rester vivant loin du champ de bataille qu’à mourir sur le front.
- Le problème, monsieur Hamdani, c’est que le front a une curieuse tendance à se déplacer, ces jours-ci. Comme si… comme si… on voulait nous faire comprendre qu’il s’agit de la même guerre des deux côtés de la Méditerranée.
- Vous avez en quelque sorte raison, à ceci près que moi, je dirais qu’il s’agit surtout du même ennemi.
- Peut-être, peut-être, d’autant que nous avons appris il y a quelques instants, que sur un marché près d’Alger, et presque à la même heure qu’ici, une bombe a aussi explosé, faisant malheureusement, monsieur Hamdani, cinq victimes. Il me semble même avoir entendu prononcer le nom du quartier, Bellecourt, oui, c’est ça, ils ont dit Bellecourt. »
Une bombe. Quel marché ? Je ne veux pas savoir. Je n’ai rien entendu, ni le lieu, ni le nombre des morts, ni le nom de la ville, ni l’heure. Je n’ai rien entendu. Je suis à Paris, capitale de la France. Il y a eu ici un incident sans gravité. On m’interroge par routine. Je vais sortir, reprendre ma promenade. Dans la soirée, Fadila va appeler, me raconter pour Jamel, pour Sakina. Me dire ce qu’ils ont fait à l’école, me dire avec la voix blanche. Ce monsieur, c’est son métier, m’interroge. Comme il s’est aperçu que j’étais un intellectuel, il en rajoute un peu, il analyse, il s’autorise à faire de la géopolitique. Mais je n’ai rien entendu. Il ne s’est rien passé à une heure incertaine, sur un marché que j’ignore, dans une ville inconnue, de l’autre côté du monde, de l’autre côté de la nuit. Je suis en octobre, à Paris que j’aime.
« … d’autant que nous avons appris que, presque à la même heure, sur un marché d’Alger… »
Robert Hamdani alluma une autre cigarette. Sa main tremblait. Faire le vide dans sa pensée. Il avait appris à faire ça aussi. La voix doit rester calme, étale, comme pour les renseignements à un guichet de poste.
« Peut-être pourriez-vous me dire, monsieur ? Enfin, je voudrais savoir ce que je fais ici depuis plus d’une heure maintenant… »
La question était simple, directe. Il voulait soudain croiser le fer, une hâte d’en finir avec les bulles, les mots inutiles, un besoin de sortir, courir dans la lumière française, atteindre une cabine téléphonique, et… Non ! non ! il avait décidé de faire le vide. Donc, pas de téléphone pour l’instant, pas de téléphone.
« D’accord, monsieur Hamdani, d’accord, vous voulez savoir. Alors, racontez-moi d’abord pourquoi vous vous trouviez sur ce marché du boulevard Richard-le-Noir en cette fin de matinée. »
Raconter ! Raconter du concret à ce fonctionnaire assis dans ses certitudes et les sillons tout tracés de son règlement ! S’il fallait raconter, autant imaginer qu’il avait un magnétophone en face de lui, se dit-il, au lieu d’un fonctionnaire tatillon. Voilà, il allait parler à un magnétophone, c’est à dire à l’oreille la plus fidèle, la plus respectueuse qui soit.
Après sa visite à la Sorbonne, il avait arpenté le boulevard Saint-Michel, sans idée préconçue, se laissant glisser vers la fontaine en bas, un peu perdu, un peu désorienté. Il ne retrouvait pas ses marques.
Les années soixante dix, ses années d’étudiant, étaient loin, semblaient relever d’un autre univers. Il s’était décidé à faire une licence de lettres un peu en souvenir de son père, beaucoup par amour de la culture française. Mais au bout d’un an ou deux, l’enseignement lui était vite apparu morne et répétitif. Il avait éprouvé le besoin de ces combats de papier, comme il disait à vingt ans, il lui fallait prendre la vie à bras-le-corps. Et courageusement, il s’était lancé dans un premier roman, tout en faisant des piges, ici ou là, sur le cinéma ou la littérature. Peu à peu, le journalisme était devenu son gagne-pain, dans la mesure surtout où ça ne l’empêchait pas de mener à bien son travail d’écriture. Même après une dizaine d’années et quelques six ou sept livres, il préférait parler, à son endroit, d’écriture plutôt que d’écrivain. Il gardait une véritable répulsion pour ces discussions de jadis avec d’autres étudiants autour des tables enfumées de l’Odéon, de ces débats à la radio, où l’on entendait les uns affirmer que la langue française était le corps, quand pour les autres elle n’était que le vêtement. Vieille guerre entre la statue et l’outil qui l’a créée. Parfois, un journaliste, atteint du grand mal de l’ethnologie, se mettait à disséquer la magnifique prose explosive de Kateb Yacine ou la poésie tellurique d’Aimé Césaire. Et chacun de s’embarquer alors dans ces histoires de langue maternelle ou acquise, de terroir familial ou social, et autres fariboles. Allons ! tout cela n’était que vains propos de chapelles littéraires ! Il se revoyait parlant en arabe avec Ma Khadidja, sa vieille grand-mère paternelle, lors de ses retours à Alger. Pour lui, elle acceptait d’abandonner le berbère qu’il ignorait, pour cet arabe des rues, chantant et tout marbré de français. Il retrouvait la douceur des phrases, les mots qui revenaient souvent, « r’sal tchari, y’a b’ni, guol li y’a guelbi, enta lé tékteb hadel sdador ? o ma tehrafch ?3 » Jamais, au cours de ces conversations, tandis qu’ils buvaient de petits cafés noirs, assis l’un en face de l’autre, il n’avait ressenti la moindre culpabilité à écrire en français des livres que sa grand-mère ne pourrait pas lire. Ses livres disaient son âme, celle de son pays et de ses tourments, décrivaient la robe bariolée que portaient les femmes lors des fêtes ou des mariages, les bijoux d’argent, la douceur des gâteaux au miel, mais ils disaient tout cela avec un outil délibérément choisi, un style qui lui était personnel. La musique, elle, restait celle que Ma Khadidja comprenait, celle qui la faisait danser. D’où, le caractère particulier qu’on reconnaissait à son style, son français était une langue, il n’était pas la langue de la France. Les hommes, dans le monde, parlent ou écrivent la langue du pays qui les a faits, dont ils partagent autant l’Histoire que la Géographie. Lui, il disait son amour, ses peines, ses projets, avec la langue d’un pays dont la route avait croisé celle de l’Algérie pendant près d’un siècle et demi, et c’était un pays qui avait autre histoire, autre respiration, autre éthique même. Mais, au cours de ces instants fulgurants de la communion, de la confluence, de la promiscuité et de la guerre, la France avait déposé en lui l’instrument magique de la langue.
Il sourit à l’idée de l’étonnement que ses pensées susciteraient chez l’inspecteur s’il avait pu lire en lui.
« Vous me demandiez ce que je faisais sur ce boulevard Richard-le-Noir ? Pour vous répondre, je vous en préviens, il va me falloir refaire en pensée toute ma promenade non préméditée. Vous voyez, j’ai dit préméditée , moi aussi je sais utiliser des termes de police. »
Brave magnétophone, tu vas devoir ouvrir ton oreille du dedans, tenter de suivre mes pas depuis la rue de Seine !
Oui, les années soixante dix étaient loin. Les fast-food, les boutiques de jeans et de surplus américains avaient plus ou moins dévoré les petites librairies et les magasins de vêtements élégants, pourtant à la portée des bourses modestes. Les snacks, décorés façon bande dessinée, avec Formica et matière plastique, avaient remplacé les cafés remplis de la fumée des cigarettes et de la rumeur des discussions politiques passionnées. La Sorbonne elle-même s’appelait aujourd’hui Paris V ou VI, il ne savait plus très bien, un numéro comme pour les reines de France.
Parler de cette amertume qui s’était installée en lui, ce curieux sentiment de double nostalgie qui l’avait envahi, pour son monde autant que pour celui, plus mythique, de son père ? Pourquoi pas ? Après tout, on peut tout dire à un magnétophone. Un pèlerinage par personne interposée, voilà en fait, ce qu’il avait tenu à faire dès ses premiers jours à Paris, un pèlerinage à la place de son père, un salut plus qu’un adieu. Oui, tout dire plutôt que d’avoir entendu ce qu’il n’avait pas entendu dix minutes auparavant. Une bombe avait… ce matin… Mais non, il n’avait rien entendu, les bons magnétophones, ça écoute, ça ne parle pas. Et les infos, que diable ! ce n’était pas fait pour les chiens. Il écouterait les infos, plus tard, ce soir, un autre jour…
Il avait donc traversé la Seine sans s’en apercevoir, et comme vingt ans plus tôt, il n’avait même pas levé les yeux sur les dorures de la Sainte Chapelle qu’il avait toujours détestée. Par contre, la tourelle en poivrière de la Conciergerie, à l’angle du quai, déclencha en lui la petite émotion qui lui était coutumière devant les images de pierre de l’Histoire, ce même petit pincement au cœur qu’il ressentait devant les ruines de Tipasa ou le Tombeau de la Chrétienne, à côté d’Alger. Une fois de plus, il se sentit heureux d’être dépositaire de deux richesses, de deux cultures, même si l’une d’entre elles prévalait sur l’autre, et bien sûr, la phrase célèbre de Camus à propos de sa mère et de la patrie voltigea un instant dans sa mémoire. Mais non, il s’agissait de la Justice dans cette phrase… Il ne savait plus… La fatigue…
Il contourna le Châtelet, s’engagea dans la rue de Rivoli, puis dans la rue Saint-Antoine où il avait logé lors de sa toute première année de licence. Il avait l’impression de suivre un itinéraire comme dicté à l’avance. Il remettait des pas blessés sur des chemins familiers et pourtant légèrement différents, humant l’air frais de cette fin de matinée, appréciant le spectacle d’une ville enfin paisible. La Bastille, surtout, avait changé. L’insolite volume de l’opéra le heurta. C’était un gros gâteau incongru dont il se demandait ce qu’il pouvait bien faire là, posé au milieu de ses anciennes images, forteresse d’électronique lisse et comme vernie, presque à la place de celle de pierre qu’un peuple en colère avait incendiée. Il se détourna, mal à l’aise, à la recherche d’un quartier plus en accord avec ses souvenirs. C’est ainsi qu’il s’était engagé dans le boulevard Richard-le-Noir.
Avec quelque impudeur, il mêlait les subtils cheminements de sa pensée, ses associations d’idées, à la géographie de la ville. On peut tout dire à un magnétophone, se répétait-il. Par exemple, que son père se prénommait Rachid, qu’il avait été un des premiers professeurs de français indigène, comme vous disiez avant, monsieur le magnétophone. Avant, c’est à dire dans une autre vie. Oui, un excellent professeur de français puisqu’il a été aussi mon professeur de culture. Pourtant, il a combattu la mauvaise France, et la mauvaise France l’a tué. Mais je n’ai pas de haine, monsieur le magnétophone, parce que la haine n’est pas naturelle. Il pouvait dire encore plein d’autres choses au magnétophone en veston gris, des choses de sa peau à lui, de sa mémoire et de son sang. Par exemple, que Petite Noisette n’aimait que les robes blanches avec de petits volants de dentelle aux poignets, par exemple que Jamel allait être ceinture marron de judo, par exemple, que Fadila avait une incisive qui chevauchait délicatement sa voisine, et que ses lèvres… , par exemple que Fadila… par exemple que Fadila… par exemple que Fadila… Non, plage interdite pour l’instant. Revenir à ce qui s’est réellement passé, et de préférence depuis longtemps. Par exemple les raisons qui l’avaient conduit à choisir Paris pour y faire ses études.
« *Monsieur l’Inspecteur, je dois vous dire que j’ai fait mes études ici, à la Sorbonne, entre 1969 et 1974. Par amour de la langue et de la culture françaises. Par respect pour mon père, professeur de lettres comme je vous l’ai déjà dit, et qui a lui-même passé sa licence ici. Mes études ont été très sages, j’ai même eu la chance d’éviter mai 68, comme vous voyez. Alors, ce que je faisais boulevard Richard-le-Noir, je vais vous le dire, je n’en sais rien… Je n’en ai pas la moindre idée. J’aime marcher, et, comme je viens de vous le dire peut-être avec trop de détails, j’ai beaucoup marché ce matin.
Ah ! bon ? vous flâniez, en quelque sorte…
C’est ça, je flânais. Vous savez c’est un luxe que je ne me permettais plus depuis longtemps dans ma ville. »
Il voyait bien que son français trop correct, ainsi que son absence totale d’accent indisposaient l’inspecteur dans la mesure où il transgressait l’imagerie habituelle dans laquelle son physique l’enfermait. Ce n’était pourtant pas l’effet que recherchait Robert Hamdani. Simplement, il s’apercevait avec quelque étonnement qu’il prenait réellement plaisir à utiliser la langue française sans la crainte de paraître snob ou blasphématoire, les deux écueils qu’il fallait toujours éviter en usant du français dans le microcosme algérois.
« Des témoins nous ont affirmé, qu’au moment de l’explosion, ils vous ont vu remettre précipitamment quelque chose dans votre poche en vous sauvant. »
L’explosion. Pourquoi ce veston en cravate employait-il des mots aussi meurtriers ? C’était un mot d’ailleurs, d’un autre pays. Avait-il rêvé les trois jours qui venaient de s’écouler, le voyage, l’arrivée à Orly, l’hôtel de la rue de Seine, la Sorbonne ? L’explosion. Oui, tout avait été un rêve. Après tout, peut-être n’avait-il pas quitté Alger ?
Il se secoua, se remit littéralement sur le boulevard dans les minutes qui avaient précédé l’attentat. La déambulation lente et attentive des ménagères, l’animation du marché Richard-le-Noir, la présence de nombreux marchands de fruits et légumes, algériens ou marocains, l’avaient inconsciemment ramené à cette rue commerçante, à l’entrée du quartier Bellecourt, où il allait volontiers faire quelques courses hâtives pour soulager Fadila, la protéger surtout. C’était même à cause de cette impression, il s’en souvenait maintenant, qu’il avait sorti de son portefeuille cette photo de Fadila et des enfants prise lors d’un pique-nique, trois ans plus tôt, dans une forêt à l’ouest d’Alger. Un besoin qui s’était emparé de lui. Voir, toucher les siens. Cette photo, il l’avait toujours gardée sur lui à cause d’un détail que peu de gens remarquaient au premier coup d’œil : Fadila, souriante, y était adossée à un arbre superbe, probablement un châtaignier. Elle tenait Sakina, encore bébé dans les bras, et Jamel debout auprès d’elle, bombait un torse déjà musclé. Mais sur une branche, plusieurs mètres au-dessus du groupe, un oiseau était resté perché. Cette photo, il la chérissait, pour ce petit animal insolent qui s’était immiscé d’autorité dans sa famille, et pour un je ne sais quoi qui introduisait la poésie dans sa vie. Il revit son geste instinctif, lorsqu’il avait fourré la photo dans sa veste en s’enfuyant, comme s’il avait voulu protéger sa famille d’éventuels éclats. Il plongea la main dans sa poche et en ressortit le cliché légèrement froissé.
« Tenez, inspecteur, voici l’arme que j’ai cachée en me sauvant, comme vous dites. Mais je ne me sauvais pas, je voulais simplement me sauver , vous comprenez la nuance ? sauver ma vie, quoi… comme tout le monde autour de moi. »
L’inspecteur tournait et retournait la photo entre ses doigts, manifestement incrédule. Une photo, je vous demande un peu, regarder une photo en se promenant sur un marché. Robert Hamdani ressentit comme une profanation à voir cette main étrangère caresser l’image de sa femme et de ses enfants, effleurer l’arbre, l’oiseau…
« Rassurez-vous, monsieur Hamdani, je sais bien que vous n’aviez pas d’arme sur vous, la fouille l’a prouvé, mais vous comprendrez que… Je dois vous dire que la loi m’oblige à vous… »
Brouillard. Brouillard des mots, des lieux, des instants… Qu’est-ce que je fais à parler poliment à un inconnu quand je devrais courir au téléphone. Savoir. Non, attendre. Attendre encore un peu. S’il vous plaît, madame la foudre, un instant, un instant encore.
« Un jour pourtant, un jour viendra, couleur d’orange,
Un jour comme un oiseau, sur la plus haute branche. »
Mon dieu ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Ce sont ces vers-là qui passaient déjà par le sourire et les yeux de Fadila, par les ailes repliées de l’oiseau. Ce sont ces vers-là qui m’ont fait inconsciemment conserver cette photo plutôt qu’une autre. La guerre m’a rattrapé, la guerre chasseresse. Et ce monsieur, en face de moi, ne sait plus très bien quoi penser, trop d’éléments se télescopent : ma tête ne va pas avec mon prénom, mon langage, mon accent, ne vont pas avec mon nom, mes propos ont pourtant bien la couleur de mon pays, et mon père, dans tout ça, ajoute à la confusion, un professeur de lettres inscrit dans cette image confuse du fellagha, un stéréotype vide de sens aujourd’hui pour beaucoup de français. Ce policier me soupçonne de je ne sais quelle horreur sans se douter que les vers d’Aragon, (dont peut-être il ignore jusqu’au nom), se bousculent dans ma tête. Notre ennemi commun a, quelque part, réussi son coup, puisqu’il nous sépare, puisqu’il installe à nouveau entre nous, le mur du doute, sinon de la colère. Qui sait combien de morts aurait fait la même bombe sur un marché d’Alger dont j’ignore le nom ? J’ai dit « aurait fait ? » Bien sûr, le conditionnel. Personne ne m’a parlé à l’indicatif tout à l’heure. Personne n’a prononcé le nom de Bellecourt. Personne n’a indiqué le nombre de morts. Et d’ailleurs, comment peut-il y avoir des morts pour une bombe qui n’existe pas encore. Qui n’a pas encore explosé à ma connaissance. Pas encore explosé dans ma vie.
Je dois maîtriser le tremblement de ma main, cesser d’allumer des cigarettes, comme me l’a recommandé Fadila, toujours inquiète au sujet de mon cœur. Ce gentil policier risque de penser que c’est pour ma vie, pour ma liberté que je crains…
« Vous … … que la loi… depuis… … mois… permet… porter le …prolongement de la garde-à-vue à plus de… »
Je n’entends plus que des bribes de mots, des petits morceaux des phrases prononcées par ce magnétophone. Ô mon père ! Avaient-ils pris ces mêmes gants soigneux avec toi ? Avaient-ils pris ces précautions oratoires, énonçant la lettre de la loi, avant le dernier coup de matraque, avant ton corps poussé dans l’eau froide de la Seine ?
Je n’arrive pas à me faire à la haine. Je ne sais pas ce que c’est. Sentiment étranger, hors de ma carcasse. La colère, le mépris, je connais, la peur aussi. L’amour. Mais la haine m’est comme un de ces objets virtuels qu’ils fabriquent aujourd’hui avec des images, des chiffres, des puces électroniques. Objet virtuel, deux mots accouplés pour faire la plus parfaite antinomie qu’on puisse rencontrer dans une langue. Quand je pense que mon dernier papier, celui qui m’a valu la tentative d’assassinat, parlait de la notion de couple. Le couple sous toutes ses formes, l’homme et la femme, le père et l’enfant, la démocratie et le citoyen, la pensée et la liberté, le Poète et la création. Ah, mon vieux Rousseau ! comment croire à la bonté originelle de l’homme ?
« Je vous disais, monsieur Hamdani, que la loi… Monsieur Hamdani, est-ce que vous m’écoutez ? je vous disais que la loi, votée il y a quelques mois, nous permet de prolonger votre garde-à-vue pendant encore trente six heures, et que, de ce fait…
- Mais je dois téléphoner, je dois absolument téléphoner.
- Non, monsieur, je regrette. Vous ne pouvez pas avoir de relations avec l’extérieur durant ce laps de temps.
- Vous ne comprenez donc pas ? je dois téléphoner, je dois savoir les noms des victimes…
- Non, monsieur, encore une fois, je regrette.
- Mais cette bombe… peut-être que ma femme… »
Et Robert Hamdani bascula de sa chaise.
La presse du soir de ce 8 octobre 1995, les radios, les journaux télévisés, parlèrent avec une certaine gêne et une réserve très diplomatique, de la mort survenue au cours de sa garde-à-vue, d’un journaliste algérien récemment arrivé sur le territoire français, en raison des menaces dont il avait fait l’objet dans son pays. Ce journaliste, Robert Hamdani, avait été transporté, inconscient, au service des urgences de l’hôpital Saint-Antoine, où le médecin de garde n’avait pu le ranimer. Le diagnostic était : infarctus du myocarde foudroyant.
Des associations se constituèrent. On parla bien sûr de bavure, d’exactions, de racisme. La France est un pays de droit, que diable ! Une enquête fut ouverte, l’autopsie démontra effectivement la présence d’un caillot qui avait nécrosé toute une zone vitale du tissu cardio-vasculaire, on produisit les preuves d’une ancienne cardiopathie qui affectait le sujet depuis longtemps… Tout cela était vrai, sans doute. Mais aucun policier, aucun médecin ne surent, ni ne purent déceler la vérité, parce qu’il y a des vérités qui ne ressortissent pas aux diagrammes de la physique, ni aux réactifs de la chimie. Le cœur du journaliste avait cessé de battre, d’autorité. Une décision qu’il avait prise de lui-même, le cœur, comme un grand garçon qui veut démontrer qu’il n’est pas seulement un muscle stupide et répétitif. C’était une décision aussi arbitraire qu’immorale, pleine de compassion et en même temps d’injustice, puisque Robert Hamdani ignora à jamais ce qu’un coup de téléphone lui eût permis d’apprendre, à savoir qu’aucune des victimes de l’attentat survenu à deux mille kilomètres de Paris, ce jour-là, à Alger, ne portait son nom.
Aucune.
[Image: A black and white illustration showing three figures standing against a wall with destruction in the background]
Belgique, 1943, Tony Simon-Wolfskehl : “Ghetto, 1943”