Réponse : Française, juive et laïque.
M. le président, cher Albert Memmi, Madame, Chers amis.
Je voudrais tout d’abord vous remercier, madame. Je ne vous connaissais pas, je vous ai eue au téléphone plusieurs fois, et je voulais vous remercier pour ce que vous venez de dire, vous remercier aussi d’avoir accordé tant de souplesse à votre ordre du jour, pour me permettre d’être ici aujourd’hui puisqu’il était prévu initialement que je prendrai la parole vendredi. Mais j’étais à Boston et je ne pouvais pas décommander cet engagement pris depuis très longtemps puisque c’était pour parler de santé et droits humains, et je crois que, dans ce domaine, il y a encore tant à faire, que c’était important, intéressant, de pouvoir le faire dans cette école de santé publique de Harvard, et il m’aurait été désagréable d’avoir à me décommander, donc je vous remercie beaucoup de m’avoir fait une place dans cette séance solennelle qui me donne, d’ailleurs, le plaisir d’être honorée en même temps qu’Elisabeth et Robert Badinter.
Mais je voudrais surtout vous remercier, vous remercier tous pour ce diplôme, diplôme dont je suis heureuse et fière parce qu’il vient de vous, de ce que représente votre mouvement. En effet, plus que n’importe quel autre mouvement, parmi les nombreux mouvements, associations, groupes qui se réclament du judaïsme, je me sens ici chez moi. Vous êtes ma famille et je le dis très clairement. Vous êtes d’ailleurs, je le ressens tellement, que si depuis 1989, j’avais hésité et lorsque lors de la création de votre mouvement on m’avait demandé d’y adhérer, je ne l’avais pas fait parce que j’occupais alors des fonctions officielles et que j’estimais qu’ayant une situation officielle il n’y avait pas lieu, dans cette diversité d’associations juives de faire un choix. Je veux pouvoir aller chez les uns, chez les autres, sans avoir le sentiment de privilégier tel ou tel. Aujourd’hui que je suis totalement libre, je vous le disais, Mme Attal, j’ai bien l’intention de m’inscrire chez vous et je vous enverrai dès demain un bulletin d’adhésion.
Mais je crois que même si je ne l’avais jamais dit officiellement, que c’était de votre mouvement dont je me sentais le plus proche, je crois que ce que j’ai toujours exprimé dans les très nombreux discours que j’ai eu à prononcer, les nombreuses interventions, prises de position, je crois qu’il n’y avait en ce qui concerne mes idées, mes sentiments, ma position, aucune ambiguïté. Je suis française, juive, et laïque. Sans aucune ambiguïté sur aucune de ces identités et sans difficultés d’ailleurs pour les concilier. Dans mon propre esprit en tout cas. Peut-être pour certains cette identification de ces trois concepts est-elle difficile, pour moi, elle ne pose aucun problème.
Non seulement je me sens à l’aise parmi vous, mais je tiens à vous exprimer ma reconnaissance d’être ce que vous êtes, d’exister et d’avoir organisé ce congrès. Tant de questions essentielles qui se posent à nous aujourd’hui ont été posées et ont donné lieu à des débats. Je regrette de n’avoir pu y assister, mais je serais très intéressée de prendre connaissance de vos travaux. En effet sur toutes ces questions abordées depuis deux jours, il n’y pas de moment, il n’y pas de journée où tel ou tel de ces thèmes ne suppose pas, ne pose pas concrètement dans notre vie, un problème, ne nous conduise pas à la réflexion et même parfois à prendre position. Une réflexion commune comme celle que vous avez menée depuis deux jours ne peut que m’éclairer, m’aider, nous faciliter, à tous, l’attitude à prendre.
Je suis française, juive, et laïque. Sans aucune ambiguïté sur aucune de ces identités.
Je dirais que tous ces sujets me passionnent, non d’un point de vue intellectuel mais parce qu’ils suscitent de ma part des réactions passionnelles. Je ne peux pas être indifférente lorsqu’on parle de ces questions. Et je ne peux pas non plus, je le reconnais, être objective. Mais, vos débats sont clos. Je ne veux pas les rouvrir, je n’y ajouterais d’ailleurs rien de bien nouveau, je risquerais peut-être, avec la passion que j’ai, de susciter certaines polémiques, je le sais. Rassurez vous, je me bornerais à quelques réflexions personnelles, en réponse à cette question : Peut-on être juif et laïc ?
Cette question, votre mouvement a été souvent amené à y répondre, même si, à mon sens, elle peut paraître inutile, inopportune, voire absurde. Absurde parce que depuis des siècles, des juifs eux-mêmes ont brillamment répondu à travers ce qu’ils étaient et à travers ce qu’ils ont fait. La création de l’État d’Israël, et avant même sa création la façon dont cet État a pu naître, dont les juifs y sont venus de certains pays et qui étaient loin d’être religieux. Mais cette création est l’exemple le plus remarquable du fait que l’on puisse être juif et laïc. Hélas, on peut aussi en donner l’exemple le plus odieux, c’est la fraternité et la solidarité des juifs pour la Shoah. Si pour les nazis, les critères n’étaient pas religieux, ils ne l’ont pas été non plus pour les juifs. Ils n’ont pas démenti, ils n’ont pas dit qu’ils étaient religieux, ils ne l’ont pas fait savoir ostensiblement, et on ne les a pas entendus, où qu’ils soient, dire « mais pourquoi suis-je ici, je ne suis pas religieux donc je ne suis pas juif ». Ils n’ont pas tenté de le prouver et puis d’ailleurs, ça n’aurait servi à rien.
La pratique religieuse ne suffit pas à définir une appartenance faite de tradition, de culture.
Absurde aussi et inopportun parce que ce critère religieux, ne recouvre en rien la réalité. Et d’ailleurs, comment le cerner, puisque la pratique religieuse ne suffit pas, de façon générale, à définir une appartenance faite de tradition, de culture. C’est d’ailleurs le cas pour une majorité de catholiques, en France : Ils se disent catholiques, mais ils n’ont pas toujours été baptisés, leurs enfants ne le sont toujours pas, mais leur famille était catholique et quand on donne le pourcentage de catholiques en France, il est bien évident qu’un certain nombre, un très grand nombre, sont des laïcs. De même, et peut-être encore davantage, en pourcentage, en ce qui concerne les protestants. Et pour les juifs, la situation, je dirais, est encore plus complexe à cet égard et oblige encore davantage à considérer qu’il n’y a pas concomitance, qu’il n’y a pas coïncidence totale entre religieux et juif. Car notre histoire, faite de discrimination, faite d’oppression, faite aussi d’une marginalisation, fait que notre communauté est forcément plus homogène, quelle que soit notre pratique, quelle que soit notre appartenance aujourd’hui à la religion, mais nous avons une appartenance si forte et une fidélité si forte aux traditions, qui s’imposent d’autant plus par notre passé. Peut-on renoncer à tout ça ? Peut-on renoncer à ces fidélités ? Renoncer à cette culture et ces traditions simplement parce que l’on n’est pas croyant ?
Au surplus, cette approche, cette distinction entre croyant et non-croyant, me paraît singulièrement simplificatrice. Car y a-t-il beaucoup de femmes et d’hommes, de jeunes même, d’enfants, d’adolescents, qui à un moment quelconque de leur vie, ne se soient pas posé la question, ne se soient pas demandé « où en suis-je ? » C’est tout de même une des questions essentielles de la vie que celle de la croyance.
Il y a des changements, au cours de la vie, et bien nombreux sont ceux qui, à l’occasion de tel ou tel événement, souvent dramatique et qui se croyaient de vrais laïcs se mettent tout d’un coup à avoir un besoin de croyance. Tel autre, au contraire, face à des événements qui peuvent être le même type d’événements, ou sous des influences, au contraire, perd tout contact avec la religion.
Pour ma part, c’est vrai, je dois le dire, je n’ai guère eu de tentation, je crois que presque toujours, sauf peut-être à l’adolescence quand on a des amis, des influences, qu’on parle, je crois que sans ça, je reconnais que je n’ai guère eu de tentation de religiosité. Ma famille y est sans doute pour beaucoup et je n’ai fait qu’en suivre une tradition très longue, relativement très longue pour ce qui concerne les juifs de la communauté, y compris de la communauté française. Mes parents, et je voudrais parler un peu de ma famille, pour expliquer comment je concilie si facilement ces dimensions ; mais je le dis, tous ici, nous les concilions tous et j’ai été très heureuse d’entendre M. Albert Memmi qui exprime si bien ce que je ressens moi-même, et ce que vous ressentez tous.
Mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents sont devenus des citoyens français lorsque la Révolution Française a bien voulu leur donner la citoyenneté. Ils étaient issus, soit de Moselle, soit d’Alsace, et depuis des générations ils se sentent tout à fait français. Pourtant on n’employait pas le mot israélite, je n’ai jamais entendu ce mot à la maison, on disait « on est juif, on est français ». Français donc, complètement. Patriotes, mêmes. Et en même temps, fort peu de mariages mixtes. On est resté fidèle à la tradition, mais je dois dire qu’avant la guerre je n’avais pas mis les pieds dans une synagogue, je ne savais pas ce que c’était ; je crois avoir entendu parler de Kippour pour la première fois alors que j’étais déportée. J’étais vraiment ce que l’on peut dire la juive la plus nulle en ce qui concerne l’éducation religieuse. Et pourtant, jamais il n’y avait eu de doute, dans ma famille. Nous étions juifs, la plupart de nos amis l’étaient ; et quand un jour, j’ai posé la question à mon père : « est-ce que, quand je vais épouser quelqu’un, il se peut qu’il ne soit pas juif ? », et le fait même que je pose la question montrait qu’au fond elle pouvait se poser, qu’il pouvait avoir des désagréments du fait que je n’épouse pas quelqu’un de juif ; il m’a dit « oh, tu épouseras bien qui tu voudras, c’est une question de liberté et là, vraiment, les parents n’ont pas à intervenir ; moi, pour des raisons culturelles, je n’aurais jamais épousé quelqu’un d’autre qu’une juive, ou une aristocrate, parce que nous avons de l’éducation et nous savons lire et écrire depuis des siècles ». Voilà la réponse que me faisait mon père.
Mais, pas de doute sur cette appartenance, sinon qu’on nous a transmis des valeurs humanistes importantes et c’était pour nous tous une chose à laquelle nous n’aurions pas voulu renoncer. Peu juive, je vais tout de même à la synagogue pour Kippour, pas toujours d’ailleurs, mais je suis heureuse d’y être, heureuse que mes enfants m’y accompagnent, je dois dire que mes parents ne l’avaient jamais fait pour moi, mes parents ne s’étaient d’ailleurs pas mariés religieusement, mariés en 1920, ce qui était rare et mon frère qui a été déporté, qui est mort en déportation, n’avait pas été circoncis. Comme je l’ai dit, on ne faisait pas de tri.
Enfin, je dirais, suprême, dernière fidélité pour moi, ma famille sait que je souhaite -mais, par fidélité, pour embêter certains aussi, je dois le dire, et pour montrer que dans ma vie ça vient tout naturellement -il y aura une prière, un rabbin, une présence religieuse quelconque, parce que c’est comme ça, aujourd’hui, qu’on manifeste qu’on est juive.
Lorsque je ne serais plus là, j’espère qu’il y aura mes enfants qui m’accompagneront à mon dernier moment.
J’observe d’ailleurs que beaucoup de ceux qui avaient rejeté, dans les années d’après guerre, l’idée d’être juifs ont un peu aujourd’hui, s’ils vivent encore, sont peut-être un peu déçus, parce que leurs enfants dont ils avaient voulu qu’ils ne soient plus juifs, y reviennent très souvent. Je suis très frappée de voir combien d’enfants qui ont été, soit baptisés, dont les noms ont été changés, ou en tout cas dont les parents s’étaient éloignés, ont repris leur noms, et leur appartenances culturelles.•