« Tant qu’il y aura encore des otages à Gaza, quelque chose en moi restera captif ».

— Omer Wenkart, ancien otage israélien à Gaza

« Cette responsabilité pour autrui est structurée comme l’un-pour-l’autre, jusqu’à l’un otage de l’autre, otage dans son identité même d’appelé irremplaçable, avant tout retour sur soi ».

— Levinas, Dieu, la mort et le temps, p. 202

Je voudrais parler d’une certaine emprise. Celle du messianisme comme discours de « l’évolution et de la finalité de l’histoire »1 et, du même coup, comme discours sur la justice, la vie en commun, la responsabilité, la vie et la mort, un discours particulièrement actif dans la vie politique en Israël et dans ce que l’on appelle, par commodité, le monde juif. Le sionisme, me semble-t-il, aurait les ressources de surmonter cette emprise. Cette bataille se jouera dans un avenir politique proche et l’avenir démocratique d’Israël dépendra de la capacité du sionisme à inventer une nouvelle voie politique pour le pays et le monde juif.

Réfléchissons à la manière dont une figure aussi indéterminée2 et disproportionnée dans la Torah et quelque peu différemment dans la tradition juive orale3, une notion à la ressource ouverte et « indécidable » dans la philosophie juive, en est arrivée à s’incarner dans un concept d’histoire, lourdement métaphysique et à s’imposer dans le contexte politique israélien chargé d’une histoire séculière. Un concept qui est, de surcroît, largement usé, frelaté et essoufflé, maintes fois déployé dans l’histoire sous différents noms et différentes figures politico-eschatologiques plus ou moins laïcisées. Or, malgré son essoufflement, il continue de dominer un certain discours historico-politique et d’irriguer le champ des tentations politiques en Israël et en diaspora. Et surtout, on continue de penser qu’il ne ressemble à aucune des effrayantes dérives des idéologies de la fin.

Essayons de comprendre comment une certaine emprise politique du messianisme, inséparable de la fixation autour d’une figure individuelle, humaine ou quasi post-humaine, s’est emparée de tout un courant du judaïsme actuel en Israël et en diaspora. Comment le rituel de l’onction (traduction française du mot « machach’ » qui a donné lieu à « Mashiach’ ») des prêtres, des rois ou, dans quelques rares cas, des prophètes, qui a fort probablement cherché à « séparer » (saint) certains personnages bibliques du reste du peuple des Hébreux, pour ainsi dire les introniser, sans en faire des Messies pour autant, a donné lieu à l’idée courante de téléologie messianique.

Il faudrait tenter d’expliquer comment une notion aussi délicate, figure du retrait et de la transcendance dont on ne sait pas et ne devrait peut-être jamais simplement savoir à quel nom, essence, logique ou identité elle correspond, renvoyant dans sa grande subtilité à une temporalité sans « présent tuteur », monopolise une partie du discours public en Israël, le confisque et le détourne. Comment cette chose innommable ou presque, tournée vers l’avenir et excédant toute présence pleine et stable, en est venue non seulement à se mêler « effectivement » à nos vies, à être « mise à toutes les sauces », mais aussi à régir le quotidien politique de tant de personnes en Israël. Sans rien dire du fait qu’il sert et soutient le projet de transition progressive de Netanyahou vers un régime aux caractéristiques illibérales dont il tente d’assurer la survie en semant la division. Comment une idée qui signifie de façon invraisemblable dans la Torah et dans le judaïsme - pour le dire à la manière d’un Levinas - s’est trouvée et se voit historialement thématisée et ramenée dans la course la plus « perceptible » de l’être. Je voudrais non seulement décrire cette situation, dramatique de mon point de vue, pour le pays, pour son avenir, pour la démocratie, pour le monde juif et pour le sionisme et son élan démocratique, mais aussi – en filigrane – essayer d’expliquer comment une telle chose est devenue possible, mieux encore, comment elle en est venue à prospérer de cette façon, en diaspora et en Israël tout particulièrement. Une certaine accélération de l’incarnation politique du messianisme est flagrante en Israël depuis le 7 octobre.

Il s’agit donc d’expliquer l’avènement d’une prétention de savoir de qui ou de quoi on parle lorsqu’il s’agit du Messie, quel est son mode d’apparition, selon quelles conditions, modalités et exigences il arriverait « dorénavant », « prochainement », quand ce n’est pas « rapidement » ou « immédiatement ». Cette question est peut-être plus grave et plus urgente pour l’État d’Israël et pour les Juifs, mais elle concerne de façon moins évidente tous les Chrétiens du monde, ainsi que les Musulmans et tous les peuples d’Orient.

La réduction messianique

La question du messianisme s’impose indéniablement aujourd’hui dans le débat interne à la société israélienne, que l’on se revendique d’une approche traditionnelle juive (sioniste ou pas), ou bien d’une approche laïque, critique et démocratique (sioniste ou pas). Celui que l’on appelle le public « libéral » en Israël se voit entraîné dans une controverse qui lui paraît souvent absurde. De mon côté, je crois que cette question doit être posée et débattue publiquement. Toute interrogation sur l’actualité et l’avenir d’Israël devra immanquablement se confronter à cette grande idée juive au destin universel, qui a refait surface de manière accélérée ces dernières années en diaspora et en Israël.

Il suffit d’engager la recherche ou la réflexion sur la question messianique pour se rendre compte à quel point le terrain est miné par le délire historial, l’hallucination du « moment historique », la surinterprétation des « étapes », des « époques » et surtout des « tournants » historiques, par la réappropriation « sacrée » du devenir historique, par la tentation de l’idolâtrie et l’affect sectaire d’un certain judaïsme, par une conception de Dieu et du Messie contenus dans l’histoire, une certaine Schwärmerei diraient les philosophes allemands. Mais dès que cette question est abordée, c’est aussi celle de la détresse de l’israélité qui doit être pensée : on se tourne vers le messianisme aussi par désarroi et sentiment d’impuissance. Du même coup, c’est aussi la question du refus arabe, de la non-intégration et du non-accueil sans cesse renouvelés des Juifs dans cette région qui leur est tout, sauf étrangère – faut-il encore le rappeler ? – qui est posée. Cette question est liée à l’impérialisme arabo-musulman et à la place démesurée de la question palestinienne dans le débat public international et donc à l’histoire de l’expansionnisme chrétien dans la région et à sa relation au judaïsme. Dès qu’il s’agit de messianisme, on touche très vite à l’illusion mystico-politique.

Je souhaiterais, en me revendiquant d’une approche juive, explicitement sioniste-démocratique et critique, et force est de reconnaître, clairement accablée ces jours-ci, montrer comment l’on peut ressaisir cette idée qui travaille en profondeur le judaïsme et le sionisme et se distancier de la plupart des réappropriations et des détournements politiques et historiques en leurs noms. Le sionisme dit « libéral » peut et doit marquer une distance nette et sans réserve avec le sionisme-religieux et ses tentations théologico-historiques qui autorise l’idée d’un processus rendant effectif et manifeste le soi-disant messianisme juif.

Mon effort consistera en une certaine reprise de l’idée messianique en la séparant du biais par lequel le Messie est « effectivement présent » dans l’histoire. Il s’agit de penser une messianicité détachée de l’idée d’un devenir soi-disant tangible du sionisme comme événement religieux. Cela devrait donner une messianicité4 incapable d’embrasser l’idée d’un Messie. Comment donc cette idée rebelle à toute objectivation historique, défiant « l’ordre ontologique5 » de la présence, le discours de l’être, de l’étant et de ses tentations d’immanentisation6, nous regarde, nous concerne, nous sollicite et nous interpelle – nous Israéliens, nous sionistes, nous Juifs et nous non-Juifs – plus que jamais. Comment penser les dangers qu’ils constituent pour la démocratie, mais aussi ses ouvertures vers un autre à-venir politique. Il en va ici de la messianicité comme ce qui pourrait conditionner une autre politique, un autre rapport à l’histoire. Il faut réaffirmer l’idée de messianicité avec beaucoup de subtilité en tentant de la transformer radicalement.

Le sionisme est peut-être héritier du judaïsme en ce sens-là : il ne reçoit pas le messianisme comme un objet donné, dans l’ordre d’une tradition déterminée, mais travaille à le déplacer, à le transformer, à le renouveler. En constituant une des tentatives – pas toujours consciente – de penser le politique comme risque de l’infini – inquiétude du pas-encore, de l’inaccompli – le sionisme s’est ouvert à une pensée juive messianique sans messianisme et sans Messie, insuffisamment assumée et affirmée dans et par le sionisme politique et historique et totalement refoulée et réprimée aujourd’hui par le messianisme sioniste-religieux. Ce que nous entendons ici sous le mot de messianique ne saurait s’identifier, sans se trahir, aux figures emblématiques d’une onto-théologie déterminée historiquement. Or, tout discours sioniste devrait s’ancrer à la fois dans la tradition religieuse juive (avec et malgré les tensions que l’on connaît avec la démocratie, la modernité et entre les religions monothéistes, entre l’éthique et le politique), dans l’histoire de la philosophie et dans l’expérience historique des juifs et des « nations », comme dit la Thora. Il devrait montrer chaque fois comment ces « espaces » se radicalisent dangereusement autour du messianisme et comment le rapport à la messianicité (sans messianisme) permet aussi de les penser autrement, de se rapporter autrement au temps, à l’histoire, au politique, à l’éthique, quand ce n’est pas carrément d’autoriser une pensée hyper-critique.

Énonçons de manière très schématique une série de réductions à laquelle procède l’idéologie dite du messianisme sioniste-religieux aujourd’hui, avant de décrire son arrière-plan métaphysique. Celle-ci déclenche une infinité de réductions, dont celle la messianicité elle-même :

Le jeu dangereux du gouvernement de Netanyahou et des siens

Il faut essayer d’expliquer ce qui se joue derrière l’alliance entre le Likoud, les partis orthodoxes, le sionisme religieux (les trois blocs qui constituent le gouvernement israélien actuel) et la dégradation affolante, persistante, quotidienne de la démocratie en Israël, le mépris des institutions politiques issues du sionisme historique et la menace de ce front sur le droit.

Voici un cadre très général de la situation, du statut du religieux en Israël. Il permettra d’expliquer les dégâts du messianisme pour l’avenir de la démocratie et d’Israël tout court.

Nous assistons de manière accélérée à une incontestable neutralisation du démocratique par la frange orthodoxe du sionisme religieux et par une partie de l’ultra-orthodoxie non-sioniste, avec le soutien opportuniste, ouvert et manifeste du Likoud. En effet, l’espace politique démocratique israélien (séparation des pouvoirs, liberté de la presse, indépendance de la Cour suprême et des institutions culturelles et universitaires) se trouve accaparé, réapproprié et détourné par des mouvements allant de l’ultra-orthodoxie séfarade ou ashkénaze au sionisme religieux (de la façon la plus combative et ardente qui soit) – malgré les nuances et différences entre ces mouvements. Entre l’engagement frénétique du sionisme religieux envers le politique et l’affirmation d’intérêts des communautés orthodoxes non sionistes et autrefois apolitiques (ce qu’on ne peut plus dire de la même façon aujourd’hui)8, l’espace politique israélien se trouve de plus en plus commandé par un ordre religieux et surtout messianique nettement opposé à la préservation de l’exigence démocratique dont se réclame le sionisme des fondateurs. Celui qui consiste à inventer en permanence des possibilités nouvelles de normes et de règles pour faire face aux questions, problématiques, dilemmes et situations concrètes de la vie d’une société multiple, moderne, actuelle.

La distance se creuse aujourd’hui de plus en plus entre le monde juif se revendiquant du judaïsme orthodoxe et le sionisme démocratique. En effet, la formule qui aura longtemps organisé la plupart des discours sionistes de gauche comme de droite : « État juif et démocratique », est aujourd’hui explicitement malmenée, quand elle n’est pas honnie et exécrée, comme si l’idée même de démocratie représentait une certaine menace pour ce qu’ils nomment « le monde de la Torah » ou l’« identité juive ».

Comme si la démocratie dissimulait soit l’intention de se retourner contre les Juifs, soit une incapacité foncière à les protéger. Comme si, donc, la seule possibilité politique pour Israël était de se méfier de la démocratie et de ne puiser son orientation que dans la contestation des institutions qui en émanent et qui permettent sa continuité. La conséquence n’est rien de moins que désastreuse : le judaïsme se voit désormais – quotidiennement et publiquement – dissocié de la démocratie. Le démocratique serait étranger, lointain – il appartiendrait aux autres, aux non-Juifs, aux Européens, aux naïfs. « Nous Juifs » (et de moins en moins « nous Israéliens ») « aurions » notre culture politique à nous, notre langue politique propre et surtout nous serions appelés à un destin historial : notre messianisme. J’insiste sur les conséquences désastreuses : il nous faudrait « décider » entre le judaïsme supposément étranger à la démocratie et la démocratie supposément anti-judaïque. Inutile de préciser qu’à des questions posées sous cette forme « ou bien ou bien », la démocratie israélienne et le sionisme historique ne peuvent apporter aucune réponse rassurante pour quiconque, pour aucune des deux attentes.

En revanche, le retour à « nous-mêmes » est décrit dans des termes non démocratiques : il faudrait revenir à « nous-mêmes », à nos valeurs propres, penser à nous-mêmes d’abord, et pour cela il nous faudrait aussi nous méfier de la démocratie et de ses représentants occidentaux. Ne pas penser « à nous-mêmes d’abord » vaut trahison. On bafouerait notre identité profonde au profit d’un être-démocratique abstrait et universel et étranger.

On ne comprend rien au bouleversement (je dis bouleversement pour ne pas dire crise toujours passagère et surmontable dans le cadre démocratique) que traverse Israël si on n’aborde pas la situation par la question de l’importance qu’a prise le sionisme religieux et sa figure tutélaire (quasi messianique elle-même d’ailleurs) du Rav Kook dans la vie politique israélienne – devenue la seule et unique référence politique et religieuse aujourd’hui, de ce mouvement. Ce bouleversement est clairement accentué par la situation politique dans la région et le rejet mondial du sionisme – qui n’a rien d’objectif ni de rationnel – de nos jours. L’idée circule en effet en Israël, de plus en plus, qu’il est impossible d’y vivre normalement, entouré de haine et d’hostilité, sans une certaine foi, ancrée dans une téléologie historique, capable de surmonter des traumatismes difficilement compréhensibles. L’incompréhension, l’épuisement et la lassitude des Israéliens sont devenus le terreau de ce messianisme, et par voie de conséquence d’une certaine politique de la terre brûlée : puisque tout le monde est « contre nous », puisqu’une partie importante des élites occidentales s’allie désormais au récit décolonial palestinien, il ne nous reste que le repli sur un nous « imaginaire » que nourrit le nationalisme religieux. La tentation grandit de quitter l’espace politique sioniste et ses dilemmes éthico-politiques9, de sortir de l’historicité de l’histoire pour entrer dans la dimension messianico-historiale. Il devient de plus en plus évident qu’il sera difficile de maintenir une stabilité et une vivacité démocratique dans un état de guerre permanent. Les ennemis extérieurs d’Israël ont très bien compris cette dynamique. Entre le messianisme religieux israélien et l’alliance entre les islamistes et la gauche radicale occidentale – et désormais l’extrême droite américaine – le sionisme est pris dans une difficulté sans pareille.

On ne comprend pas grand-chose au ralliement du Likoud de Netanyahou au sionisme religieux et à l’ultra-orthodoxie sans connaître l’arrière-plan messianiste qui s’est emparé de la vie politique israélienne de manière accélérée depuis le retour de Netanyahou au pouvoir. On ne comprend pas que des partis « sionistes » admettent et cautionnent l’« exemption du service militaire » pour des milliers de jeunes orthodoxes au moment où des milliers d’autres jeunes gens du même âge se trouvent sur le front, se battent, « reviennent muets de la guerre » (W. Benjamin), quand ils ne perdent pas brutalement leur vie. On ne comprend pas grand-chose à l’acception de cette « loi » par le gouvernement et le sionisme religieux malgré l’incompréhension et le sentiment d’abandon énormes qu’engendre – à un moment de guerre – la non-égalité devant la loi dont bénéficient les jeunes haredim (ceux qui « craignent » Dieu)10.

Le moteur de la révolution dite « juridique » ultra-conservatrice actuelle en Israël est la conception messianique qui domine les milieux de l’ultra-droite religieuse. Les quelques laïcs qui la soutiennent le font soit par opportunisme soit par goût de l’autoritarisme. Ce changement de régime à l’œuvre est fondé dans une idéologie messianique antidémocratique (qui intervient dans le système éducatif) financée par les impôts du public libéral, des citoyens israéliens actifs et laïcs. De cette idéologie naît le Forum Messianique Kohélét en 2012, un think-thank ultra-réactionnaire, constitué en grande partie par des Juifs américains, qui souffle à l’oreille du Premier ministre et de son gouvernement. Cette idéologie entraîne et justifie des passages à l’acte violents, racistes, dans les territoires palestiniens. Elle produit la pensée des étudiants du rabbin Dov Lior que sont Itamar Ben Gvir (ministre de la Sécurité intérieure), Bezalel Smotrich (ministre des Finances) et leurs amis profondément hostiles à la démocratie parlementaire : Simcha Rotman, Amihai Eliyahu et autres… De là provient aussi le concept central de « l’âne du Messie » : les sionistes libéraux participeraient inconsciemment et souvent contre leur gré à l’avènement du Messie et seraient en ce sens « l’âne du Messie » (car selon une certaine tradition juive le Messie arrivera sur un âne).

L’idéologie messianiste est en train de devenir aujourd’hui la métaphysique derrière ce grand athée qu’est Benjamin Netanyahou. Elle critique la prétendue naïveté démocratique, quand ce n’est pas sa « décadence » ou sa « déchéance » morale et politique, qui serait incapable d’arrêter le déchaînement de la violence.

Quatre combattants de l’unité d’élite Givati ont été tués lors de la nuit du 10 au 11 juin 2024. Onze d’entre eux étaient grièvement blessés ; le Premier ministre israélien le savait parfaitement, les membres de sa coalition le savaient parfaitement, mais ils ont « célébré » avec jubilation, exultation et mépris pour les familles endeuillées l’adoption par leur coalition de la loi d’exemption du service militaire des étudiants des yeshivot. On doit se poser la question : n’y a-t-il pas de l’in-sacrifiable pour ces messianistes ? N’y aura-t-il jamais un désastre in-sensé ? Injustifiable ? « Inutile », pour parler comme Levinas ?

Je ne peux m’empêcher de penser au cri du père de l’ex-otage Elkana Bohbot, quelques minutes après la publication par le Hamas d’un film de son fils, ayant déclaré le 29 mars 2025 : « Sortez dans les rues pour moi, criez mon cri ! ». Ce cri, comme tous les autres cris des proches des otages, s’est heurté à la surdité des milieux messianiques. Aucun cri ne rompt la trame prétendument messianique de l’histoire, cet autre nom pour l’unité essentielle et nécessaire de toutes choses et la persévérance d’un sens unique et profond de l’histoire. Dans ces milieux, il n’existe désormais aucune responsabilité ni aucune écoute pour l’autre. Rien n’empêche l’écroulement ou l’affaissement de la justice dans la justification de la souffrance du prochain – « source de toute immoralité… », comme le disait E. Levinas dans La souffrance inutile. La mort des autres cesse désormais de susciter l’empathie, elle cesse de faire question, de susciter l’éveil de la responsabilité pour devenir quelque chose à dominer, à surmonter. Ce que Levinas nomme la « responsabilité du survivant »11 est absolument absent des cercles messianiques. Pour ne rien dire ici de « la culpabilité du survivant »12 censée la suivre. C’est probablement trop leur demander.

Des mois durant, nous avons assisté au silence coupable des membres du gouvernement devant les interpellations quotidiennes des Israéliens, des familles des otages encore à Gaza, pire encore, à leur vulgaire mépris étalé au grand jour.

Quelque chose du geste sioniste « premier » doit être rappelé ici, car il met le doigt sur la puissante logique de « justification » œuvrant dans un certain judaïsme traditionnel-orthodoxe. En effet, celui-ci promet toujours à l’histoire la survenue d’une certaine bonté et bienfaisance au-delà du mal vécu, du malheur et des blessures, du deuil et de la déchirure. Au fond, le sionisme libéral et de gauche s’est insurgé contre la possibilité même d’inscrire les souffrances dans l’histoire dans un récit auto-justifiant. Tout se passerait comme s’il exigeait du judaïsme (surtout après la Shoah) un face-à-face avec la singularité des catastrophes historiques elles-mêmes en marquant chaque fois une certaine halte, dès qu’il s’agirait de les intégrer dans le déploiement d’un sens messianique généralisé de l’histoire.

Aujourd’hui, ce sont les rabbins du sionisme religieux qui mettent en place une infinité de stratégies de justification de la souffrance, présentant nombre de perspectives pour entrevoir dans celle-ci, essentiellement injustifiée et absurde et apparemment arbitraire, une signification et un ordre. Peut-être pas nécessairement par embarras devant l’absence de Dieu dans les catastrophes, mais peut-être aussi parce qu’il y aurait une incapacité de lier l’espérance messianique à une absence de télos et à l’indétermination de l’à-venir.

Qu’est-ce qui fait halte au mouvement de l’histoire ? Qu’est ce qui rend impossible la réalisation du sens historique ? Ce sont ces innombrables vécus à même ces corps exposés à l’événement historique singulier, là où leur corporéité se voit fragilisée et mutilée avant toute rationalisation, bouleversant l’ordre de l’histoire. Se confronter à la nudité irréductible du corps humain, c’est d’abord et avant tout apprendre à dire l’inassumabilité de la souffrance, puis c’est marquer le fond insensé de la douleur pour la signifier autrement que comme un ressort et une essence de plus de l’histoire. C’est ce que Levinas, nous le savons, nomme « l’inutilité de la souffrance » et qui, pour lui, oblige et contraint l’histoire à se déployer autrement : c’est-à-dire messianiquement. Mot qui prend ici un sens tout autre que celui que lui donnent le Rav Kook et le sionisme dit religieux. Messianicité comme se retournant en responsabilité pour les autres, morts ou vivants.

Faut-il rappeler ici que le sionisme s’est élaboré en exil sur fond de destruction radicale et d’injustifiable avec le projet politique de ne jamais transformer les vies et les morts singulières et les événements irremplaçables du vécu humain en moments généralisables historiquement ou historialement ? Le sionisme s’est formulé au moment où le travail de deuil juif traditionnel – tout comme le travail de deuil en général – ne suffisait plus. D’une certaine manière, le sionisme émerge quand les Juifs refusent d’incorporer, d’intérioriser les Juifs morts de la violence antisémite. Quand les Juifs comprennent que l’achèvement messianique et son intériorisation de la souffrance ne viendront jamais. Le sionisme émerge quand on ne peut plus persévérer dans l’existence avec sa logique coutumière d’intériorisation de « nos assassinés » qui ne seront plus simplement des disparus. La responsabilité politique au cœur du sionisme ici est capitale : elle donne accès à une idée de renaissance culturelle et nationale sans l’oubli qui accompagne traditionnellement toute renaissance, et sans l’habituelle mise au passé du travail du deuil. Cela plonge dans un grand embarras le judaïsme ultra-orthodoxe qui voudrait que les souffrances des pogroms soient commémorées dans le cadre des rituels, au même titre, par exemple, que la « destruction du temple », qui voudrait que l’on invoque le divin de la même manière et que l’on s’adresse au très haut dans les mêmes termes, catastrophe après catastrophe. Mais pour le sionisme (révolutionnaire en ce sens), il y aurait une manière nouvellement politique de parler aux morts, et surtout de les laisser nous parler, d’être obligé par eux, qui impliquera une forme de réinvention politique pour un judaïsme israélien.

« Faire de la politique » : le sionisme s’y consacre comme aucun autre courant issu du monde juif. Il engage une reconfiguration radicale de la politique de la mémoire et de la commémoration13, se lance dans l’historicité de l’histoire. Il met en œuvre un engagement tout autre envers les morts passés et les morts à venir, c’est dire un autre rapport à la vie - la mort. Et le sionisme des pères fondateurs tout particulièrement. En effet, celui-ci a tenté d’éviter plusieurs écueils : en premier lieu le théologico-politique, sous ses deux facettes « judaïques » : le messianisme sioniste-religieux et l’apocalyptique diasporique (une forme de salut propre au vécu exilique tragique). Et l’indigénisme, l’abîme infini et sans solution du « nous étions les premiers ».

Ainsi non seulement le sionisme n’attend pas l’événement messianique pour s’émanciper, mais il refuse toute idée de rédemption apocalyptique, de rédemption par la souffrance. L’idée que le Juif est condamné à souffrir éternellement et qu’il y aurait une compensation dans cette peine.

Or, ce qu’on constate aujourd’hui, c’est que plus le désarroi est grand, plus l’idée d’une rédemption par le malheur s’impose, et plus le messianisme politique refait surface. D’ailleurs, en ce sens, le sionisme politique et libéral est peut-être plus juif que tout judaïsme diasporique baigné de culture apocalyptico-rédemptrice (marquée par la culture chrétienne ou sabatéenne). À beaucoup d’égard, le judaïsme post-sioniste diasporique, très à la mode parmi les jeunes générations et parmi de nombreux intellectuels juifs, retourne en fait à l’idée d’une rédemption apocalyptique, alors que le sionisme politique est plus attentif que jamais à l’idée d’un tragique sans rédemption. Pour lui, aucune souffrance juive n’est acceptable. Le post-sionisme diasporique réitère les analyses apocalyptiques de la vie juive en diaspora, redevenues nécessaires pour le maintien de la vie juive en exil : « nous souffrons, mais nous sommes purs de toute expérience de violence institutionnalisée et frontale ».

Ainsi, on ne comprend pas grand-chose à la montée des violences quotidiennes en Israël sans la prise en considération du phénomène messianique. Il explique l’indifférence des tenants de cette idéologie à la souffrance de certains Israéliens et à celles d’une partie des Palestiniens, et il explique la déconnexion morale dont font preuve les membres sionistes-religieux de la coalition gouvernementale.

C’est cette idéologie qui explique les explosions de joie, l’enthousiasme sacrificiel donnant un sens aux 1500 assassinés, ainsi qu’aux otages à Gaza, aux plus de mille soldats tués depuis le début de la guerre, aux milliers de blessés (sans compter les handicapés), probablement des dizaines de milliers de post-traumatiques, atteints profondément psychologiquement, aux 68 000 personnes ayant été déplacées, ayant perdu leurs maison, parmi lesquelles 42 % sans emploi, aux dizaines de milliers de petits commerces fermés, aux industries qui ont quitté le pays ou se sont simplement évaporées, à l’exode d’une partie de l’intelligentsia et des forces vives économiques, à l’absence de tourisme… Ajoutons à ce sombre tableau une image terriblement dégradée d’Israël à l’étranger, une perte de soutien sans précédent dans le monde démocratique, des poursuites judiciaires contre les leaders israéliens et probablement contre des officiers de l’armée dans un avenir proche…

Dans certains milieux (sionistes religieux et orthodoxes), on parle ouvertement de « miracle », de « salvation », plus que jamais depuis le 7 octobre. Manifestement – dans ces milieux – on croit assister à l’accélération de l’histoire. Alors que les combattants, des soldats de réserve sont appelés « sous les drapeaux » pour la quatrième et parfois cinquième fois cette année, Aryeh Deri, le leader de l’ultra-orthodoxie séfarade et Orit Struk, leader du Parti sioniste religieux, parlent des « miracles » que nous verrions tous les jours. À les croire, le grand Israël appellerait à sacrifier la vie des soldats et des soldates. L’autre finalité du messianisme religieux est un état halachique (basée sur la loi juive ultra-orthodoxe) depuis la mer jusqu’au Jourdain. Car pour le sionisme religieux, se loge dans l’histoire concrète d’Israël une puissante modalité sacrificielle : l’histoire s’abîme et se relève de son abîme, s’élève de la « finitude » de ses événements historiques et en même temps, à l’infinité de la promesse d’Israël. C’est une certaine « fin de l’histoire » qui se réaliserait dans le retour des exilés et l’appropriation de la terre d’Israël.

Évidemment cette « fin de l’histoire » ne veut pas dire qu’il n’y aura plus d’événements historiques pour les messianistes, mais bien plutôt que l’histoire ne cesse de se refaire, de se reconstituer, de se renouveler, selon la promesse divine, dans et par les césures des événements historiques toujours momentanées, épisodiques, temporaires.

Pourquoi ce gouvernement a-t-il tant attendu pour signer un accord négocié pour le retour des otages ? Beaucoup d’otages assassinés auraient pu revenir vivants et être parmi nous aujourd’hui. La libération des otages, comme cela est évident pour quiconque connaît un tant soit peu le terrain, ne pouvait être obtenue par des moyens militaires. Les actions du gouvernement visaient bien plus à réaliser la vision messianique d’Israël et à saper la démocratie qu’à sauver les otages. Le public libéral se mobilise régulièrement pour défendre le pays, dans l’armée, sur le terrain socio-économique plus que quiconque, mais il est cyniquement exploité dans le but de l’autodestruction du mode de vie démocratique d’Israël. Les laïcs et les libéraux n’ont jamais été aussi affaiblis. Les institutions démocratiques non plus. Après deux ans d’un cauchemar grandissant, nous arrivons au moment de vérité. Devons-nous continuer notre routine et perdre tout ce qui nous est cher, ou devons-nous nous engager plus en avant dans la contestation démocratique ?

Comment en sommes-nous arrivés là ? Est-il nécessaire de citer les mots d’Itzhak Rabin, ministre de la défense pendant l’accord dit de « Jibril » dans le cadre duquel ont été échangés 1151 prisonniers palestiniens contre 3 otages israéliens : « Nous avons la ferme volonté de ramener tout otage à la maison, en vertu de ce que nous sommes, en vertu de notre attachement à la démocratie, en vertu de notre engagement à l’égard des familles et de la souffrance que vivent les familles, une souffrance morale que personne ne peut et ne doit ignorer, bien plus d’ailleurs si cette personne occupe un poste clé au sein d’un gouvernement. Nous devrons finalement payer un lourd tribut. »

Comment est-on donc passé de ces mots de Rabin au plus grand mépris, au dédain sans nom des membres de la coalition gouvernementale à l’égard des familles des otages et des victimes du 7-octobre ? À une forme de sadisme du type « ils l’ont bien mérité ces gauchistes… » auquel nous avons assisté quotidiennement à la Knesset ou encore, face au cri de Ayala Metzger14 : « on vous entend bien trop, sortez ! bye bye et pas au-revoir » de Smotrich. Ce dernier et ses complices ne cachaient plus leur volonté de chasser tout ce qui rappelle les victimes et leurs familles, de s’assurer que les morts passés ne reviennent pas hanter l’espace public israélien pour réclamer justice. Le sionisme religieux est devenu la première instance dénégatrice du traumatisme israélien. Alors que des enfants, des personnes âgées, des soldates et des soldats sont morts dans les tunnels creusés sous Gaza, que sont devenus ces mots d’ordre qui ont toujours accompagné la vie civile en Israël : « On n’abandonne jamais un soldat », « On n’abandonne aucun Israélien à l’ennemi » ?

D’où vient l’accusation perpétuelle d’infidélité et de trahison qu’on entend avec de plus en plus de violence en Israël à l’égard du camp libéral ? Changer le nom de la guerre d’« Épées de fer » à « Guerre de résurrection », qu’on pourrait traduire aussi par « Guerre de relève » (Tekouma) n’est pas un simple geste sémantique, mais une tentative délibérée de Netanyahou et de son gouvernement de remodeler la conscience publique. Cette décision cherche à occulter la réalité traumatisante du 7-octobre et de la guerre qui le suit en la présentant comme nécessaire à la poursuite de la « renaissance », de la « régénération nationale ». Ainsi, le public est poussé à croire que la guerre est une étape naturelle dans le processus historique. La perte, la douleur et la catastrophe sont niées dans ce processus. Le sionisme politique s’était imaginé et conçu autour de l’idée de responsabilité sur fond de perte sans rédemption. Aujourd’hui, celle-ci est visée par ce messianisme nationaliste.

Le gouvernement a imposé le nom de « Guerre de résurrection » en cherchant à détourner l’attention de ses échecs et de ses omissions dans la gestion de la catastrophe. Au lieu d’engager le travail critique de la conduite sécuritaire du gouvernement et des forces de sécurité, le « nouveau nom » décrit la guerre comme faisant partie de la lutte historique du peuple juif en lui donnant une inflexion de victoire et de réussite. Il s’agit d’une tentative de façonner une mémoire collective qui justifie les mesures militaires et politiques du gouvernement. Sans ne rien dire de son refus de permettre une commission d’enquête indépendante qui ne pourra éviter de relever les manquements du gouvernement ni la compromission des proches de Netanyahou avec le Qatar et l’argent versé par celui-ci au Hamas.

Sur le plan politique, Netanyahou en profite en assurant sa position de leader dans cette lutte, tout en étouffant les critiques sur les échecs qui ont conduit au 7-octobre. La langue devient un outil de contrôle de la sensibilisation du public, tout en réduisant le sentiment d’échec et le prix réel que paient de nombreuses familles. La guerre est utilisée pour atteindre les objectifs de survie de Netanyahou : échapper à la justice, à la colonisation, à l’annexion et à l’écrasement de la contestation civile, démocratique et sioniste.

La figure du Rav Kook

Le sionisme religieux impose un certain « jargon de l’authenticité » dans le débat public israélien : entre « vrai » et « faux » Juif, entre « plus » Juif et « moins » Juif, Juif « plein et rempli » et Juif « vide et superficiel », Juif « auprès de lui-même » ou en « accord avec lui-même » et Juif « sécularisé, profane et profanateur » pour ainsi dire, éloigné de ce qu’il serait réellement et en profondeur. Par ailleurs, ce sont les fondateurs du sionisme (les pionniers et la nomenklatura socialiste et libérale), ceux que l’on appelle les « Telaviviens », qui se voient accusés d’approximation, d’être des Juifs partiels, et pire, d’avoir fondé le pays sur des assises étrangères importées des Lumières européennes, et pour ainsi dire inappropriées. Ils seraient des « Juifs honteux ».

Héritier de la Haskala (Lumières, version juive), mais déjà au-delà de ses limites rationalistes, le sionisme socialiste et libéral, est vilipendé par les néo-sionistes religieux prétendant réaliser une synthèse parfaite ou une réconciliation absolue entre l’orthodoxie juive, la halacha et le nationalisme ethnocentrique, dans les termes du kookisme : Dieu d’Israël, Eretz Israël (la terre d’Israël) et Am Israël (le peuple d’Israël) unifiés. Ce sionisme religieux du Rav Kook fait « médiation de tout »15. Or, ce ne sont pas seulement les Israéliens laïcs et libéraux qui se retrouvent écartés de cette définition puriste de l’identité juive, c’est aussi toute une culture politique pragmatique, un rapport à l’histoire et à l’humanité, une responsabilité infinie pour l’histoire juive, une certaine idée des morts passés et des morts et des vies à venir, qui se voient mises au pilori. C’est aussi une grande partie des Juifs laïcs et libéraux en diaspora qui sont exclus de l’être-juif – sans qu’ils le comprennent encore. Leur engagement auprès du sionisme politique aujourd’hui est urgent.

Le sionisme religieux dans son accaparement de l’armée et de l’éducation nationale a réussi à répandre l’idée en Israël que l’histoire concrète de l’État d’Israël rencontrerait effectivement la temporalité messianique. Tous les événements historiques, heureux ou malheureux, les pires catastrophes qui auront rythmé l’existence de cet État. 1948, la guerre d’indépendance et l’instauration de l’État ; 1967, la victoire de la guerre des Six Jours, la réunification de Jérusalem, mais aussi les échecs des accords d’Oslo et du processus de paix en général, l’assassinat de Rabin et désormais avec une exaltation des plus douteuses le 7-octobre, ou encore, le retour de Trump au pouvoir, se lisent à l’aune d’une « promesse » téléologique centrée sur l’éclosion, donnée d’avance, prédéterminée, de l’avènement d’une vérité propre à soi, notre auto-réalisation accomplie.

En vérité, pour ce courant dit religieux du sionisme qui fut marginal pendant de nombreuses années après la fondation de l’État, la réalité, le devenir historico-politique et la temporalité messianique n’ont jamais été distincts l’un de l’autre. Et lorsque l’« histoire » a poussé ces deux pendants indissociables à une séparation (émancipation, sécularisation, démocratie), celle-ci n’aura été que contingente, accidentelle et de simple apparence. Certes, cette dialectique ne saurait éviter les moments de crise, les catastrophes et les malheurs dits de l’histoire que le Rav Kook, la figure tutélaire de ce mouvement, ne manque pas d’interpréter à sa manière : elles sont passagères, de simples phénomènes transitoires. Dans les termes exaltés du préfacier du Rav Koook en français, Benjamin Gross : « Aussi est-ce finalement dans l’adhésion à l’irrépressible mouvement de l’Histoire (avec la majuscule ici) que le Rav Kook tente de dépasser les antinomies systématiques »16. Toujours est-il que la dialectique présupposée de sa réflexion sur l’histoire, portant sur les césures, sur les cassures dans l’évolution « fondamentalement » positive du judaïsme, commande de les traiter comme des « accidents empiriques » ou des « déclins temporaires », « transitoires », « passagers » qui ne viennent jamais contredire l’« essence vitaliste » de l’histoire juive, du déploiement toujours « ascendant » et déjà réalisé du judaïsme, voire du sionisme, du judaïsme essentiellement sioniste désormais. Mieux encore (ou faudrait-il dire bien pire encore) la beauté majestueuse des lois du déclin est célébrée. Ils ne viennent jamais contredire la « messianicité d’Israël » fondamentalement et toujours déjà réparatrice17. Tout se répare en lui-même et par lui-même. Cette « essence vitaliste », cette « réparance » – néologisme visant à dire que cela ne cesse de se réparer organiquement – ne sauaient être interrompues. En d’autres mots, aussi « attentive » à l’événement traumatique soit-elle, la logique messianique entend toujours transformer et convertir l’événement en un moment passager, à traverser pour l’outrepasser18. Tout ce qui paraît contredire le télos divin, l’orientation décidée pour Israël et pour l’humanité par les « cieux », par « la libre volonté divine »19 (que des Juifs, bizarrement, prétendent comprendre) relèverait de l’événement épisodique, de l’empiricité vulgaire – autrement dit, du non-événement. Un télos anhistorique de l’histoire, à la fois transhistorique et historique, donne lieu à la plus violente surdité aux événements historiques et aux souffrances des vies mutilées et détruites - qu’ils engendrent eux-mêmes. Les morts passés et à venir, les souffrances, les traumas ne marquent plus un cran d’arrêt, n’interrompent ou ne suspendent pas véritablement la marche de l’histoire dite messianique et l’avènement de son « royaume ».

Cette histoire prétend s’animer depuis la mort. C’est un mouvement qui irait de la mort à la vie, de la finitude à l’infinité. La vie persévérerait dans son identité à elle-même jusque et y compris, dans la mort. En ce sens, la mort (les souffrances) comme contradiction fondamentale de la vie fournit, enrichit, accomplit le déploiement de la vie elle-même. Ce qui veut donc dire que la vie retourne auprès de la vie depuis ce qui anéantit la vie, ou encore que la vie revient auprès de la vie en passant dans et par la mort. L’histoire messianique est en ce sens ce qui réussit à incorporer, à approprier la mort et donc ainsi à relever la mort dans ce que nous pourrions également comprendre, en élargissant bien au-delà de ses bordures le concept freudien, comme un « travail du deuil » accompli et consommé. La vérité historique se trouve calquée ici sur tout un discours sacrificiel capable de vaincre et de surmonter la mort.

Pour la première fois dans l’histoire du judaïsme, vitalisme et téléologisme se fondent l’un dans l’autre de manière aussi ordonnée, harmonieuse, nécessaire, sans réserve et avec une confiance totalement aveugle. Pour la première fois dans l’histoire du judaïsme, ils se nourriraient l’un l’autre, se signifieraient l’un par l’autre, auraient une source commune. Or tout enchaînement de la téléologie messianique marque un déchaînement tout particulier de la violence. Voici comment une pensée du « devenir permanent du jaillissement de la vie »20, une « interdépendance générale »21 de la vie et de la mort, bascule dans la plus violente logique sacrificielle. Voilà le mouvement infini qui souligne l’unité de la vie (et de la mort) et partant, lui confère cette sorte de puissance supposée indestructible par le Rav Kook et qui serait le propre de l’Esprit du judaïsme. Ce qui est détruit se répare, se restaure, en se détruisant ou dans sa destruction même.

Ainsi, pour tout un mouvement du judaïsme orthodoxe aujourd’hui, se voulant à la fois orthodoxe et moderne, les catastrophes ne sont jamais à concevoir uniquement comme des moments négatifs, comme une simple impasse, mais aussi, et en même temps, comme cet instant qui – dynamique – ouvre à la possibilité d’opérer un retournement, une transformation hors du négatif et vers une résolution positive, une certaine conversion, une certaine « guérison »22, un certain horizon thérapeutique23, en tous cas, une logique de la « conciliation ».

L’événement catastrophique du 7 octobre (mais cela est vrai de tout autre événement passé) ne peut être approché que selon deux modalités (inséparables) : ou bien il participerait de l’eschatologie messianique ; il la réaliserait pour ainsi dire ; il serait – depuis 1948 de manière « flagrante » – sur la voie de sa complétude ; ou bien il annoncerait sa réalisation. À aucun moment pour le sionisme religieux (cela est aussi vrai pour les Loubavitch) la logique messianique ne ferait signe vers une pensée de l’événement qui excéderait nécessairement cette logique binaire ou son alliance dialectique historico-essentielle. Rien, strictement rien ne peut suspendre, interrompre ce temps historique essentialisé, divinisé.

Ce qui signifie que les « accidents empiriques » (la Shoah et désormais le 7-octobre) ou les « événements empiriques » (la création de l’État, les différentes guerres) rythmant l’histoire du peuple juif ne se seront produits que depuis la ressource pleine et entière de cette essence qui ne cesse de se justifier, regagner en légitimité et en puissance, revenir à elle-même. Surtout, ils n’empêcheront pas l’eschatologie messianique de triompher tôt ou tard. Non seulement ils ne sont jamais pensés en dehors de la « présence divine » dans le monde, mais ils marquent, chaque fois de plus belle, son « retour » dans l’histoire. Ainsi, pour le Rav Kook, il n’y a rien en dehors de la manifestation de Dieu dans l’histoire, rien qui reste en dehors de sa prise et de son emprise messianique, et ainsi rien qui puisse interrompre son dévoilement dans et par l’histoire. Une histoire qui n’en finit jamais d’incorporer les événements historiques dans son récit messianique. Ce récit se veut à la fois sioniste (politique, moderne) et travaillé par des motifs hautement théologiques tels que le salut, la rédemption, le sacrifice.

Qu’est-ce que cela signifie onto-théologiquement ? Cela signifie que cette logique serait déjà arrivée, sa structure (dans sa complétude) se serait déjà présentée. Quand survient la catastrophe, elle est pensée en fonction de ce qu’elle n’a pas encore réalisé, accompli, effectué, et donc en fonction d’une histoire déjà achevée. Cela est aberrant d’un point de vue historique et théologique quand on connaît un tant soit peu le Judaïsme pour lequel l’événement messianique n’est jamais l’avènement de ce qui a déjà été.

Inutile au fond de revenir sur toutes ces phrases qui scandent le texte du Rav Kook et qui illustrent le point culminant de l’histoire, à savoir la réalisation politique et sioniste de ce que l’on appelle désormais le « messianisme » juif. Il suffit de remarquer qu’au point le plus critique, au centre même de la catastrophe la plus terrible, gît toujours ce que le Rav Kook appelle le « retour », le « repentir » ou encore l’« amour », c’est-à-dire, la « lumière existentielle du monde de l’unité où toute chose s’intègre dans une entité, l’illumine aussitôt. Dans l’interrelation générale, il n’y a plus de mal, car le mal se joint au bien pour l’accommoder et bonifier encore l’excellence de sa valeur ». Le mal s’intégrera toujours « dans un ensemble organique »24.

On s’abandonnerait – une fois n’est pas coutume, chez les Juifs aussi désormais – à l’amour, au monde, au cosmos, à l’univers, à la terre, en n’étant plus sur ses gardes ? Si tout cela est nécessairement « pour de bon », Dieu, ou le Messie d’ailleurs, n’ont plus de sens.

Aujourd’hui les messianistes accusent les libéraux de penser selon des catégories européennes non juives, mais force est de constater que le nationalisme messianique est nourri de lectures du romantisme allemand et européen, de notions d’amour et de réconciliation propres à la pensée chrétienne, des théories nationalistes et du projet de souveraineté proprement européen qui diffère radicalement de celui du sionisme.

Ainsi, le Rav Kook énonce l’effectivité annoncée d’une réconciliation entre Dieu et son peuple dans et par le déploiement historico-politique du sionisme dans lequel toute interruption ne témoignerait que d’inadéquations fâcheuses qui seront comblées tôt ou tard dans le devenir historique. Pour le Rav Kook et ceux qui se revendiquent de son courant, le camp libéral participerait déjà et malgré eux25 à cette réalisation messianique du judaïsme (qui s’étendra progressivement à l’humanité tout entière). Les implications politiques de cette dialectisation, de cette immanentisation de Dieu ou du divin, sont politiquement désastreuses. Ce messianisme doit être contextualisé et radicalement démystifié. Il faut le faire dans le débat public israélien au nom d’un autre judaïsme. Il s’agit de montrer en quoi le sionisme peut, au nom d’une autre messianicité, une messianicité indéterminée, peut-être encore, se dire, s’écrire ou se penser.

Nous observons une incapacité grandissante à résoudre les problèmes juridico-socio-économico-politiques de la société israélienne, mais également de la question palestinienne, oubliée dans sa dimension historique et humaine et aussitôt renvoyée à un conflit et à un imaginaire théologiques. On assiste par exemple à une popularisation grandissante d’arguments théologico-politiques justifiant la pérennisation du contrôle des territoires. Cette concurrence théologique entre l’islam et le judaïsme, ce renforcement du discours théologique des deux côtés, engendre une situation politiquement insoluble.

Or, s’il est vrai que Netanyahou paralyse beaucoup d’Israéliens dans la peur, de nombreux Israéliens font preuve de lucidité, de courage et de faculté à se renouveler. J’insiste pour le dire ici : c’est pour cela que nous devons bâtir une alliance entre Juifs libéraux et démocrates en diaspora avec ceux d’Israël qui ont tant besoin de ce soutien. Si on a tellement raison de s’élever contre l’essentialisation d’Israël par l’extrême gauche européenne, qu’attendons-nous pour nous élever contre celle qu’effectue de la manière la plus vulgaire le sionisme religieux ?

Ce n’est pas le moment de sortir de l’histoire, ce que souhaitent le sionisme religieux et l’extrême gauche antisioniste en fantasmant une entrée messianique dans l’histoire. C’est le moment d’y entrer. Cela veut dire aussi aller à l’affrontement. Les antagonismes au sein de l’espace politique israélien inauguré par le sionisme sont infinis, en voie de multiplication, et à venir : quelle constitution ? quelles frontières ? quel statut pour la religion, les minorités, les non-Juifs, les femmes ? Le sionisme a projeté le monde juif dans l’espace politico-historique : il serait temps de s’y confronter.

Il est tout aussi urgent de se rappeler qu’il n’y a jamais d’appropriation parfaite, absolue, propre et pure d’une simple origine. La rage et la jalousie sont inhérentes à tout fantasme d’appropriation et risquent de se retourner contre celui qui prétend réaliser ce fantasme. Il est aisé de percevoir où nous précipitent les imprécations exaltées du « chez-soi », de la langue propre, de la fascination pour l’appropriation de la terre, du lieu, et du retour à ce que, supposément, nous étions « avant ». C’est très précisément ce qui guette aujourd’hui certains courants religieux et messianiques du sionisme. Les grandes avancées démocratiques et sociales du sionisme sont littéralement en voie de destruction par ces courants.


  1. R. Kook, Les lumières du retour, Paris, Albin Michel, 1998, p. 36.↩︎

  2. Certes il n’est pas indéterminable comme le serait Dieu.↩︎

  3. Le judaïsme se développe comme religion au-delà des origines bibliques, chronologiquement et métaphysiquement.↩︎

  4. Phénomène multidimensionnel, le messianisme aborde les questions de la philosophie de l’histoire et de sa fin, du droit et de la politique, de la violence et de la paix éternelle, de la tradition et de sa rupture. Jacques Derrida, qui a longuement réfléchi aux relations entre philosophie et histoire, a proposé de remplacer la notion surdéterminée et onto-théologico-politiquement chargée de messianisme par une conception plus complexe de la messianicité, dénuée de toute connotation religieuse et dogmatique explicite, et donc de la comprendre comme un concept essentiellement philosophique et hyper-critique.↩︎

  5. Contrairement à ce que pense Benjamin Gross dans sa préface à la traduction du Rav Kook en français : « dans la Torah, point de thématique ni d’essai de définition, mais des expériences vécues qui donnent à penser (…). C’est là que se révèle ce que l’on pourrait appeler un ordre ontologique (c’est nous qui soulignons), une concrétude différente de la réalité naturelle, un appel impératif à une idéalité normative ». R. Kook, Les lumières du retour, Paris, Albin Michel, 1998, p. 12.↩︎

  6. Au-delà de telle ou telle tentative de thématisation maimonidienne (douzième des treize articles de foi) : « Je crois d’une foi entière à la venue du Messie, et même s’il tarde, j’attendrai chaque jour sa venue. »↩︎

  7. Est-il même utile de remarquer ici que la vocation d’Israël n’a jamais – au grand jamais – été impériale, mais éthico-politico-sociale, pour ainsi dire ? Depuis quand un « peuple de prêtres » souhaite-t-il faire empire ?↩︎

  8. D’une certaine façon, l’ultra-orthodoxie « israélienne » demeure toujours apolitique. Elle continue de refuser les risques et les contraintes de l’espace politique démocratique moderne, jusqu’à un certain usage de la violence. Cependant, elle fait clairement de la politique politicienne aujourd’hui. Met-elle un pied dans la vie politique telle qu’elle s’exprime dans la démocratie israélienne ? Difficile à dire pour le moment.↩︎

  9. Avec le sionisme, le monde juif entre activement dans le concret du politique. Il se trouve exposé comme jamais auparavant aux problématiques qui façonnent l’espace public israélien. De nouveaux enjeux socio-politico-économiques et théologiques émergent. Je pense au rôle de l’identité nationale en démocratie, à la définition de ce que constitue un peuple à l’aune de la rencontre de différentes communautés nationales et religieuses, à la nécessité d’une sécularisation plus ou moins active dans la construction d’une démocratie juste et égalitaire, du statut de la femme, des non-citoyens, des minorités, du genre, de l’écologie, mais aussi et aujourd’hui plus que jamais, à la nécessité de trouver des solutions à la situation dramatique des Palestiniens.↩︎

  10. Le problème que soulèvent les communautés ultra-orthodoxes est leur absence d’intégration à la société israélienne et au monde réel. Elles vivent déconnectées de la réalité socio-économique et politique du pays. Leur existence est rythmée par les « miracles d’Hachem et l’étude de la Torah ». Le sionisme est né à beaucoup d’égards en rébellion contre ce concept même. L’avenir du monde juif ne peut être pensé sans la prise du risque de sa réalisation politique et de sa sécularisation. Prendre le risque de sa réalisation politique signifie pour le judaïsme ne pas se percevoir ou se concevoir telle une religion repliée sur elle-même, mais pénétrer activement dans la concrétude politique actuelle et s’exposer entièrement aux questions qui façonnent et constituent l’espace public avec toutes les interrogations qui lui sont relatives et qui les supposent.↩︎

  11. E. Levinas, Dieu, la mort et le temps, Paris, Grasset, 1993, p. 26↩︎

  12. Ibid, p. 21↩︎

  13. De ce point de vue, le 7 Octobre marque un tournant : pour la première fois, les morts n’ont pas été reconnus comme les morts de toute la nation. Quelque chose de l’idée de « deuil national » s’est perdu, ne s’impose plus avec la même évidence. Les rites de deuil servent toujours de bon baromètre pour évaluer la cohésion et la solidarité d’une société.↩︎

  14. Épouse de Yoram Metzger enlevé le 7 octobre et assassiné en captivité.↩︎

  15. Blanchot sur Hegel, ce à quoi Blanchot ajoute, ce qui résonne étrangement après le Rav Kook : « seul le judaïsme est la pensée qui ne médiatise pas ». M. Blanchot, L’écriture du désastre, Paris, Gallimard, 1980, p. 104.↩︎

  16. R. Kook, Les lumières du retour, Paris, Albin Michel, 1998, p. 66↩︎

  17. « Toutes les forces de l’univers, y compris les plus négatives, participent en réalité au processus de réparation : la volonté qui anime le monde est une Volonté orientée vers le bien ». Ibid, p. 44. Ou encore : « (…) toute faute est ontologiquement appelée à se réparer, comme toute dégradation dans le processus cosmique est ontologiquement promise à la restauration ». Ibid, p. 65.↩︎

  18. Nous sommes ici aux antipodes du messianique comme marquant la « plaie de l’inachèvement » pour parler comme W. Benjamin – comme situant l’événement messianique quelque part dans l’in-cicatrisable, dans ce qui ne se laisse pas relever, comprendre ou annuler dans le récit de l’incarnation ou du déploiement de dieu dans l’histoire.↩︎

  19. R. Kook, Les lumières du retour, trad. franç. B. Gross, Paris, p. 44↩︎

  20. Ibid, p. 37.↩︎

  21. Ibid, p. 39.↩︎

  22. Ibid, p. 76.↩︎

  23. Ibid, p. 77.↩︎

  24. Ibid, p. 49.↩︎

  25. Au début du sionisme les rabbins sionistes-religieux n’étaient pas ce qu’on appelle aujourd’hui des « messianiques ». Ainsi le rabbin Raines a même soutenu l’idée de créer un État en Ouganda. C’est clairement le Rav Kook qui a introduit le messianisme idéologique (réduction du judaïsme à un messianisme historiquement incarné) dans le discours sioniste et religieux. Assez vite, pour des raisons d’opérativité ou de fluidité conceptuelle, de contexte idéologique mondial (téléologies marxistes, naissance des nationalismes), de détresse profonde de la condition juive, son approche s’est imposée pour devenir seule et exclusive dans le sionisme religieux.↩︎

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