Notre ami Rolland Doukhan est mort en décembre 2020. Il a longtemps fait partie du comité de rédaction de notre revue Plurielles à laquelle il confiait parfois des nouvelles et des textes inédits et nous voudrions rendre ici hommage à un homme de dialogue et de conviction dont les prises de position courageuses nous manquent.
Rolland Doukhan est né en 1928 à Constantine. Et il est toujours resté fidèle aux traces de son enfance puis de son engagement pendant la guerre d’Algérie. Ayant adhéré à l’âge de 17 ans au Parti communiste algérien, puis à son arrivée en France au Parti communiste français (avec son ami Jean Beckouche il rejoint le Groupe de langues des étudiants dits coloniaux), il restera lié d’amitié avec plusieurs intellectuels et écrivains algériens, Kateb Yacine, Mohamed Dib et surtout avec Malek Haddad, le presque – frère, dont il a sans doute inspiré le personnage de Simon Guedj dans Le quai aux fleurs ne répond plus (1961)1.
S’il publie quelques poèmes dans Les Lettres Françaises dès 1948, c’est cependant à partir des années 90 qu’il se consacre totalement à l’écriture, une vocation pour lui essentielle, publiant romans et nouvelles, entre autres :
Berechit (Denoël, 1991), Juste un instant d’automne (Denoël, 1994), L’Arrêt du cœur (Denoël, 1998).
La prose de Rolland Doukhan est caractérisée par une dimension à la fois poétique, politique et mémorielle, elle est irriguée par l’empreinte de sa ville natale, Constantine, si présente dans son œuvre et dans sa mémoire.
Elle est caractérisée aussi par la place qu’il y fait à l’Autre. Donnant voix à un médecin algérien, un adolescent ou à une femme musulmane en lutte contre le statut qu’on veut lui imposer, il a su rendre compte du point de vue 1 Pierre-Jean Le Foll Luciani, Les Juifs algériens dans la lutte anticoloniale. Trajectoires dissidentes (1934-1965), Presses universitaires de Rennes, 2015.
de personnages qu’il saisissait dans leurs contradictions, leurs engagements, leur inscription dans une situation historique souvent tragique, en particulier lors de la décennie noire de la guerre civile algérienne. Et il a dessiné ces personnages appartenant au monde arabo-musulman en témoignant d’une proximité et d’une empathie qui font de lui une voix singulière dans la littérature juive de langue française.
Il se savait marginalisé par son choix du dialogue en des temps d’affrontements et d’exacerbation du conflit israélo- palestinien, un conflit pour lui de plus en plus douloureux. Mais il restait fidèle aux idéaux de co-existence et de justice qu’il avait toujours défendus.
Il se réclamait comme d’une richesse de son métissage et de la multiplicité de ses appartenances, se disant arabe, juif et français. Ce qui ne l’empêchait pas d’être imprégné de culture et de mémoire juives. Le titre de son premier roman, Berechit, Au commencement, reprenant le premier mot du Pentateuque, annonçait dès son titre la revendication d’un héritage de même que les mots arabes qui émaillaient ses textes témoignaient de la présence du passé algérien.
Enfin et peut-être surtout, il s’est voulu témoin d’une coexistence entre Juifs et Musulmans en Algérie qui, sans être idyllique fut réelle et possible.
Dans ses romans il a voulu faire entendre dans la langue française la langue de l’enfance, une langue mêlée, métissée, résonant d’échos, convoquant l’arabe très particulier que parlait sa mère, Baia, mêlant l’amour pour l’Algérie et l’amour pour la mère, « la voix intacte de ma mère persistante » écrit-il.
Nous publions une nouvelle qu’il nous avait confiée il y a quelques années et qui entremêle ces deux thèmes.