[…] Je suis la jeunesse, le début, mon esprit lié à la hauteur céleste […] je suis arrivé non convié, monde, pour te comprendre, oiseau parmi les planètes, unique solitaire, – pour de mes lèvres cosmiques baiser ta poussière et unir mon esprit avec toi et ta foi je suis venu éblouissant, dans le règne de la nuit.

Peut-être suis-je là pour l’éternité Jeune à jamais. […] On croit que ma lumière éblouit le regard de chacun.

Je ne suis pourtant que rythme, sens, âme et musique.

Se dresser comme au premier matin du monde, se lier à la hauteur céleste, se rêver oiseau et se vouloir éclair : venir pour éblouir par le rythme et le sens – telle est la mission que le jeune Sutzkever assigne au poème. Tout

se dresse chez Sutzkever. Tout s’élance en un mouvement d’insurrection et d’espérance : les arbres, les monts, les hommes, le poème, les poètes, la lumière aussi. La lumière surtout. Lumière debout ? Incandescences. Dards de feu, épis, épées même (p. 39). Au cœur de la nuit, et alors même qu’il ne pouvait savoir quelle serait sa nuit, Sutzkever brûle comme les feux du matin. Et dans cette flambée se produisent soudain une explosion d’intensité et de pensée, une montée de l’être, la « fête d’un nouveau jour » (p. 8). Le monde appartient au poète qui se lève tôt.

Tout vibre dans l’élévation de ces premiers poèmes, à commencer par la lumière. Soit « dans la hutte », le premier poème de Sibérie (1936). Dans le monde enseveli, « la lumière d’une hutte brille », la glace elle-même est « pailletée percée de cristaux scintillants », « l’irtich frissonne-palpite dans l’air irréel » – sous le silence « fleurit un monde ». Le poète perçoit partout la naissance au cœur même de ce qui semblerait l’interdire : ce qui surgit de la glace même, « le vif-argent des fleurs fleuries sans fin », ce qui sourd du silence monte « sous la lune dans la neige ». À la fin du poème « une colombe pique, perce son œuf et sort vers la vie ». Cette colombe revient dans le poème au père (p. 6) : « couronnée de l’éclat du soleil couchant elle s’est élancée et m’a élevé vers la vie » (p.6) C’est trop peu dire alors que le poète, « l’embellisseur, l’ensoleilleur » (p. 44) se rend sensible à ces naissances : il les provoque. C’est lui dont le poème fait monter comme une lumière, comme un éclair, la vie même – « par une échelle d’argent tressée par mes larmes » : « le souffle du poète fait naître chemins et routes » (p. 21).

Il est fréquent que l’arbre figure cet élancement de la vie et que l’oiseau, cet arbre qui « s’étire dans les hauteurs » (p. 26) semble poursuive son envol, « je m’épanouis, m’élance vers le ciel » (p. 17) alors que d’autres oiseaux s’envolent « là où fleurissent les cerisiers » (p. 19) : ma sauvage chevelure prend racine dans les herbes, les feuilles, la poussière.

Mes bras verts – vertes branches Envol d’oiseaux Vers les forêts barbues (p. 22)

« Je suis », écrit Sutzkever, « la naissance des forêts qui s’élancent vers le ciel » (p. 31).

L’univers tout entier de la première poésie de Sutzkever est fait de ces naissances, de ces élévations, de ces surgissements.

On pense souvent aux deux premiers quatrains d’Élévation :

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées, Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, Par delà le soleil, par delà les éthers, Par delà les confins des sphères étoilées ; Mon esprit, tu te meus avec agilité, Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l’onde, Tu sillonnes gaiement l’immensité profonde Avec une indicible et mâle volupté.

Que l’on compare à ces vers de Baudelaire ceux-ci de « Terrestre » : « toi, tu planes jeune et léger » (p, 27) ou ceux-là de « de ma couche froide » : « toi, corps aérien qui plane,/réjouis ton/questionneur de feu » (p. 42).

Les sons « éclatent stridents » (p. 4), ou tintent (p. 7) ; les lumières « palpitent, scintillent » dans « l’éclat éblouissant du soleil hivernal » – « l’étoile polaire brille et scintille ». C’est partout la naissance de la lumière : « lumière éblouissante du soleil », « fièvres merveilleuses des aurores » (p. 18). Comme on voudrait connaître le lexique yiddish de la lumière. La traduction, admirable, offre aux lecteurs d’infinies variations sur ces lumières éclatantes.

On mesure par les mots composés (on pense à Aïgui), mais aussi par les dérivations impropres (de nombreux substantifs deviennent des verbes – « rossignoler », « nuiter », « s’enforester »), par la ponctuation enfin que l’expérience de l’incandescence va de pair avec une formidable créativité verbale : « les mots s’envolent en quête de lumière et de bonheur » (p. 21) Dans le grand poème « blonde aurore » alors même que « les racines rient », que « le ciel éblouit » et que « les rosées s’enlacent », un « chœur de sons purs » éclate dans la vallée. Matin nuptial : « l’eau de l’étang me lave de la nuit bleue/ et se prépare à la fête de l’aube » (p. 12). Chaque aube est « la première aube »

(p. 29) : elle change et crée notre être, elle recrée un court instant la vraie vie. Fraîcheur des grands débuts, élancements et avancées, le poète arpente la naissance des mondes. On pensera à Rimbaud parfois tant la force de ces inaugurations s’accompagne d’une formidable puissance de feu verbale.

Quant au moi du poète, face à ces incandescences, il connaît un merveilleux avènement : car ces éveils signifient pour lui autant de découvertes, de redécouvertes, de recommencements absolus de ce qu’il est, saisie soudaine et toujours étonnée de ce qu’il peut, car ce qu’il peut est son essence : « je m’élève. Je grimpe/sur les marches des rochers/pour arriver jusqu’aux dieux créateurs/dans les hauteurs » (p. 14). Sutzkever en appelle souvent à son désir, qu’il insuffle dans le granit et plus encore à sa vie, qui « s’élance vers la lumière ». Vitalisme de Sutzkever ? C’est bien le cas tant il est celui par qui la vie circule, comme une lymphe entre les êtres que le poème mobilise et anime, comme ce « sang qui s’enflamme » (p. 19). Les « chants sylvestres » font résonner partout l’être même du poète :

Je vois mon corps dans le blanc du bouleau Je sens mon sang dans la rose qui fleurit, Et dans la métamorphose de la nature Je tisse toute une maison de connaissance. (p. 25) Le poème qui déploie toutes les naissances, qui déplace tout, « tous les “je” se transforment en “tu” » (p. 30), est porté par une confiance sans limites dans les pouvoirs du verbe et du poète créateur. On pensera à Blake parfois aussi tant cette puissance du verbe confine au cosmique : « je veux seulement de mes bras/crever les nuages/purifier ma tête terrestre dans le feu du cosmos » (p. 36).

Le mode est la plupart du temps hymnique puisqu’il s’agit de célébrer la vie comme accrue et redoublée par l’expression dans une joie débordante (on lira ainsi « l’hymne aux rochers » (p. 35). Dans le très poignant « enfants de demain », poème écrit sur « l’abîme de l’histoire », l’enfant de demain est invité à « entonner un hymne à nos ossements » :

La terre n’a pas pu enterrer Leur désir effervescent La pluie ne l’éteindra pas, La neige ne le couvrira pas. (p. 49) Sutzkever compose aussi des prières : ce ne sont pas des requêtes, mais des hymnes à nouveau, des appels qui trouent le silence et font advenir un monde de frémissements et d’allants.

Quand il se découvre poète, Sutzkever est comme habité par l’expérience inaugurale du matin qu’il évoque dans tant de ses poèmes. C’est peut-être parce que son aventure se fonde dès l’abord sur elle, et parce qu’il a su établir avec l’aube une relation si fortement heureuse, si immédiatement pleine que sa première poésie donne toujours – et même dans les moments de doute – une impression de confiance : confiance dans les choses, confiance dans le langage et dans les mots, confiance dans son propre talent aussi, espérance comme tissée par-dessus les gouffres de l’histoire.

Tel est le point de départ du poète Sutzkever (du moins tel qu’il nous est donné à lire dans la somme merveilleuse des Heures rapiécées). Il faut s’en souvenir pour affronter les poèmes du ghetto. Là règnent la terreur et la pitié : si les images d’élévation ne manquent pas « la cascade tombe et sa chute rayonne » (p. 54), si le « chant monte en moi comme la marée », l’espace se resserre, l’énergie se met à douter. L’horreur fait irruption dans le chant. Alors « grises sont devenues nos pensées en une nuit » (p. 61), le rossignol devient fourmi (p. 64), le gris des cendres partout domine. Et pourtant, seul un poète armé des forces qu’il s’est octroyées pouvait écrire le 30 août 1941 dans le ghetto de Wilno :

Aujourd’hui ici, Demain là-bas, Maintenant dans un cercueil Comme un habit de bois Triomphe encore ma parole (p. 71)

On a voulu, en guise de première approximation, essayer de cerner les conditions de possibilité de ce triomphe. Tenax propositi ? Dans une des entreprises poétiques les plus impressionnantes qui soient, la ténacité de Sutzkever sa persévérance, son opiniâtreté poétique ne cesse de surprendre et de bouleverser. Il a triomphé des puissances des ténèbres, celui qui écrivait en 1994 dans « une plume tinte dans l’espace » :

C’est pourquoi je dis que tu es toujours né demain et merveille des merveilles, tu es toujours d’aujourd’hui à écrire des sourires apaisants, à transmuer des formes et prier pour les hommes-oiseaux et les abreuver de soleil, (p. 415).

Peut-être le langage de Sutzkever, dans sa puissance la plus éclatante, n’est-il rien d’autre que cette espérance, toujours mise à mal, toujours recommencée, le génie de ce poète que la grandiose et fragile poursuite de la poésie elle-même.

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