(juillet 1988) La chambre était simple et propre. Je la trouvais belle, aussi, ce qui peut paraître étonnant pour un lieu où la maladie conditionne tout le décor. Oui, je la trouvais belle, avec ses murs d’un bleu si pâle et cette fenêtre si large qui semblait être comme une invite pour l’arbre dehors, dont les branches bougeaient doucement dans la petite brise de cet été déjà fort engagé… À la vue de ces feuilles vertes, presque à portée de main, je m’avisai avec étonnement que la chambre de ma mère devait se trouver au rez-de- chaussée de l’hôpital, ou, à tout le moins, au premier étage, ce qui, depuis une semaine, ne m’avait jamais frappé.
Étrangement, parmi les affichettes qui indiquaient les noms et grades des responsables du service, les règlements de l’hôpital et autres notes habituelles à ces lieux, il y avait une reproduction d’un tableau de Manet très, très célèbre, et dont je n’arrivais pas à retrouver le nom. Un tableau de Manet ! Qu’est-ce que ma mère pouvait comprendre à un tableau de Manet ? Savait-elle même la place, l’importance d’une peinture dans la vie d’un homme, d’une société ?
Deux lits. Un seul était occupé. Par ma mère. Elle me regardait avec ce sourire de bonheur qu’elle avait toujours lorsque j’arrivais à la maison après une longue absence, ou bien les soirs de Pessah quand nous étions tous réunis. Tous au complet.
Je me forçai, moi aussi, à rendre son sourire à ma mère. C’était le huitième jour de son hospitalisation. – Alors, Maman, comment te sens-tu aujourd’hui ?
Sans répondre, ma mère continuait de me regarder. Elle était pleine d’un bonheur si intense qu’une angoisse m’envahit parce que, je le savais bien,
j’étais le centre et la cause de ce bonheur. Et cette responsabilité m’était un fardeau très lourd à porter.
Puis, la voix douce laissa tomber : – Mon fils, quand tu es là, tout va toujours très bien. Mais tu sais, je ne voudrais pas que… Elle s’interrompit et tourna la tête vers la fenêtre, vers l’arbre qu’on apercevait et qui bougeait doucement dans la brise. Je me sentis d’un seul coup libéré. – Qu’est-ce que tu ne voudrais pas, Maman ? – Non, rien. De toute façon, ce que je voudrais, maintenant, ça n’existe plus, ça n’a plus d’importance… El rhècha darethi ! Cette manière de mêler sans crier gare l’arabe et le français avait toujours été sa façon de communiquer avec nous. Mais, depuis notre arrivée en France, le français prenait une place plus importante.
Ma mère continuait de fixer la fenêtre et son visage avait cette transparence que j’admirais lorsque j’étais tout petit, il y avait… Il y avait bien longtemps. Seigneur, me dis-je, songeant à l’âge que j’avais aujourd’hui, quand j’étais petit, ça veut dire quoi ? En tout cas, ça fait près de quarante ans. À cette époque-là, mes conversations avec ma mère, c’est vrai, se faisaient toujours dans cette langue judéo-arabe qui était sa langue à elle. Mais depuis des années, surtout depuis notre arrivée en France, ma mère tentait de s’exprimer dans ce français laborieux, émaillé çà et là d’expressions arabes qui surgissaient lorsque l’émotion était trop forte. Elle jetait alors autour d’elle des regards furtifs comme si elle avait craint que l’on ne s’offusquât de son accent ou de ses fautes. Bien sûr, ce n’était pas cette façon de parler qui me faisait souffrir, mais cette attitude de culpabilité ou cela la plongeait. Si bien que, pour la réconforter en quelque sorte, je me surprenais à parler en arabe plus souvent que je ne le faisais lors de mon adolescence. – Maman, as-tu besoin d’autre chose ? Ouach tchrabi, ya M’ma ? J’avais posé cette question d’un air détaché, en déposant près d’elle la veste de laine et la petite tasse à café qu’elle m’avait réclamées la veille. Les fleurs, elle les avait en horreur. « C’est pour les morts, les fleurs, avait-elle coutume de dire, c’est pas pour les vivants ! »
« De toute façon, ce que je voudrais, maintenant, ça n’existe plus, ça n’a plus d’importance… » La phrase qu’elle avait laissé échapper un instant plus tôt me terrifiait, je ne savais pourquoi. Je voulais comprendre, mais dans le même temps, je pressentais que les mots qu’elle dirait allaient me faire mal : – Eh ! bien, dis-moi, Maman, qu’est-ce que tu désires et qui n’existe plus maintenant ? Et d’abord, ça ne veut rien dire du tout, cette façon de parler !
Je sentais bien toute l’absurdité de mon comportement. Je posais une question et, dans la même phrase, je lui demandais de n’y pas répondre.
Bon, je savais bien que je n’aurais pas dû laisser transparaître mon anxiété, mon agacement.
Ma mère me regardait toujours sans rien dire. Je n’arrivais pas à m’ôter de la tête qu’elle était en train d’emmagasiner des images comme on empile des vêtements dans une valise avant de partir en voyage. Partir en voyage ! cette pensée me fit frémir. Dans le couloir, de l’autre côté de la porte, un chariot passait. On entendait des flacons tinter, une infirmière rire. Ça, c’était le présent de cette journée-là, tout ce qui était simple, prosaïque. Ma mère tourna à nouveau les yeux vers la fenêtre, vers l’arbre qui bougeait, vers le printemps, dehors, vers le reste du monde. Soudain, comme si ce qu’elle me demandait n’avait qu’une importance secondaire, elle dit : – Dis, Gabriel, tu as tout ce qu’il te faut à la maison ?
Je restai interloqué. Elle n’avait pas coutume de me donner mon prénom.
Elle disait toujours « mon fils », ou « mon Gaby », ou encore ya guelbi. Sans attendre ma réponse, elle reprit : – Je veux dire dans TA maison ?
Elle avait insisté sur ce possessif comme pour bien différencier la maison où j’avais vécu avec Daniella de celle où je vivais depuis mon départ. De celle où je vivais seul. Et derrière ce « TA », il y avait Daniella, bien sûr, enfin, l’absence de Daniella. Je le savais. Elle ne prononçait jamais le prénom de la femme que j’aimais. Qu’elle avait tant aimée, elle aussi. Tout simplement, parce qu’elle avait accepté, dès le premier jour, la réalité de notre rupture, sans pour autant la comprendre. Ma mère savait beaucoup de choses même si elle donnait cette impression d’innocence naïve propre aux petites filles.
Elle savait par exemple qu’on ne quitte pas une épouse juive comme l’était
Daniella, pour une aventure quelconque avec une autre femme. Il y avait aussi l’absence d’enfant, dont elle ne pouvait pas ignorer qu’elle était une obsession pour Daniella comme pour moi-même. Et puis, il y avait mon travail d’écrivain, ce qui, pour M’ma Ouarda, n’était pas un métier. Sans parler de ce choix de la littérature de science-fiction qui s’était imposé à moi de lui-même, l’incroyable succès de mes trois premiers livres, et ce qui s’en était suivi, la télé, le cinéma, tout cela faisait de moi, aux yeux de ma mère, un être énigmatique, sinon même un peu fou. Pourtant, sans trop me poser de questions, elle avait accepté en bloc ma façon de vivre. Mais mon départ brutal de mon foyer, ça, elle n’arrivait pas à se l’expliquer. M’ma Ouarda savait d’instinct qu’une vie à moitié publique bouleverse l’autre moitié, la moitié privée, mais elle se gardait bien de porter le moindre jugement sur moi. Elle avait coutume de dire : avec toutes tes idées compliquées, tu ne vois pas ce qui te crève les yeux. Elle avait bien raison. J’avais les yeux crevés.
J’étais parti un jour, comme ça, un matin très tôt. C’était un samedi, un chabbath bien sûr, comme disait implacablement Daniella. Je ne pouvais plus supporter les contraintes inhérentes à ce jour-là, les mots, les gestes qui étaient l’apanage de la religion telle que la vivait Daniella. Je savais que j’étais issu de tout ce fatras, mais que j’étais un autre aussi. Un autre qui dérangeait Daniella, l’effrayait même. Son comportement religieux, dans sa rigueur, avait fini par m’éloigner de ce qui, pour moi, n’avait toujours été qu’un folklore attendrissant. J’étais parti. Les coutumes alimentaires, les gestes des fêtes, toute la musique de ma prime enfance, s’étaient comme pétrifiés dans un ensemble d’interdits, d’obligations, d’idées convenues qu’il ne fallait pas discuter. Tout ce qui allait de soi lorsque cela venait de ma mère, ou de mon père, ou de mon oncle, m’était devenu insupportable, les années passant.
C’était une sorte de théâtre qui détonnait dans ce vingtième siècle, surtout lorsque je me retrouvais, après la mort de mon père et celle de mon oncle, comme le seul acteur mâle de la pièce. Peu à peu, la femme que j’aimais avait disparu derrière ce rideau de scène, devenu frontière. Insensiblement, un autre homme était né en moi. Et un matin, j’étais parti. – Tu le sais bien, Maman, j’ai tout ce qu’il me faut. Je suis grand maintenant, je sais gérer une maison.
Je me rendis compte que j’avais mis plusieurs minutes à rassurer ma mère quant à ce qui pouvait manquer dans ma maison. Elle m’a regardé bizarrement, comme si elle se demandait bien pourquoi je lui parlais de ma maison. Puis, la phrase insolite arriva, incompréhensible, sans lien apparent avec ce qui l’avait précédée, ni avec ce décor qui nous entourait : – Plus tard, mon fils, dans cinq ans, dans dix ans, viens me voir… Trouve un peu de temps, Ya Guelbi, même si tu es loin… Je ne comprenais pas. Je ne voulais pas comprendre. Ma mère venait-elle de me fixer un rendez-vous ? « Plus tard, répéta-t-elle, plus tard mon fils, dans cinq ans, dans dix ans… » Elle me regardait. Je me dis qu’elle se retenait de me demander quelque chose qui lui manquait, si bien que je répétai la question que je lui avais posée in instant plus tôt : – Tu as besoin de quelque chose, Maman ? – Non, non. Ou peut-être, oui, un petit café seulement. Je ne sais pas si ici… – Mais oui, Maman, il y a une machine dans le couloir. C’est tout près.
J’y cours, et tu vas le boire dans la tasse que je t’ai apportée.
La machine était en panne. Il me fallut descendre jusqu’à la cafétéria du rez-de-chaussée. Bien sûr, il y avait du monde. J’ai dû attendre mon tour, puis je suis remonté avec mes deux verres en plastique, à pas mesurés, pour ne pas renverser le café, songeant que je transvaserai l’un d’eux dans la tasse de porcelaine et que ce geste serait en même temps ridicule et attendrissant.
Arrivé aux abords de la chambre de ma mère, je surpris une agitation, un affolement parmi les infirmières. Celle qui me connaissait bien, une dénommée Véronique, me fit signe de loin, m’invitant même à courir. Je me précipitai sur ses pas dans la chambre. Ma mère me regardait arriver avec mes deux verres dans les mains. Elle eut un sourire, une ébauche de sourire plein de tendresse. Puis son regard s’immobilisa, devint vide. Il y a des secondes, comme ça, qu’on pourrait presque numéroter. La première, la deuxième, la troisième… Oui, il y avait bien eu un regard jusqu’à la huitième seconde, je crois, peut-être jusqu’à la neuvième. Mais dans la dixième, plus rien. Il n’y avait eu plus rien. Plus rien, non plus, dans la onzième, ni dans les suivantes qui continuaient pourtant de s’égrener sans ma mère à jamais.
En dehors de ma mère, pensai-je curieusement. Plus rien. J’avais bêtement posé mes deux tasses de café sur la table de nuit. J’étais essoufflé comme si j’avais couru durant des heures. Je fis mine de m’asseoir, puis me relevai.
Tout cela, ces gestes, ces regards, la respiration, c’était juste avant les sonnettes tirées, les boutons sur lesquels l’infirmière s’était mise à appuyer frénétiquement, juste avant les alarmes inutiles que tout cela déclenchait dans ma vie plus que dans l’hôpital, avant la course éperdue de Véronique dans les couloirs, à la recherche du médecin, d’un interne, de n’importe qui avec une blouse blanche, capable d’interrompre le cours des choses.
Juste avant que toute préoccupation ne devînt obsolète, et que les mots du « Chema Israël » ne fussent montés à mes lèvres sans même que je m’en rendisse compte, et comme sans mon accord.
L’infirmière Véronique, revenue près de moi dans la chambre, attendit respectueusement que se terminât la prière que je murmurais, interdite de me voir poser ma main droite sur mes yeux, puis elle me toucha doucement le bras : – Je dois vous dire, Monsieur, que j’étais seule auprès d’elle jusqu’au dernier moment. Elle a prononcé des mots qui restent pour moi un mystère. – Quoi donc ? Qu’a dit ma mère ? – Elle m’a fait un signe de la main, puis elle m’a souri, et elle a dit : B et A, ça fait BA. Je lui ai alors demandé ce qu’elle voulait dire par là. Elle a tourné la tête vers la porte et elle a ajouté : Le chat est couché et… C’est à cette seconde que vous êtes arrivé, et c’est alors qu’elle s’en est allée. – Merci, Véronique, merci. Je crois savoir ce qu’elle a voulu vous dire. Je dois vous dire que ma mère… que ma mère… ne savait ni lire, ni écrire.
Discrètement, l’infirmière sortit de la chambre. B et A, ça fait BA. Je pris la main encore tiède de M’ma Ouarda. M’ma Ouarda. Ainsi, Ya M’ma, ta route se termine dans cette petite ville du sud de la France.
Un jour, il y a bien longtemps, tu me regardais travailler sur la table de la salle à manger, là-bas, à Constantine, et tu as dit brusquement : – Mon fils, est-ce que c’est difficile d’apprendre à lire ?
J’ai levé les yeux vers toi, stupéfait de n’avoir pas pensé moi-même à cette éventualité. Et tout de suite, j’ai menti :
– Mais non, Maman, je suis sûr qu’en un mois ou deux, si on s’y met tous les deux, je pourrais te… J’avais quoi, treize ou quatorze ans, peut-être... Je suis allé acheter un livre de cours préparatoire, avec plein de grosses lettres et d’images naïves.
Mais le livre ne contenait plus la leçon du B et A ça fait BA. C’était déjà la méthode machin, globale ou quoi encore... Des sons, je crois, associés à des mots entiers. Il n’y avait pas d’alphabet, ou presque pas, seulement des bruits évidents et idiots. Je me suis armé de patience, j’ai pris tous mes souvenirs en main : – Regarde, Maman, tu vois ? Ça, c’est un B qui se prononce bé, et ça, c’est un A qui se prononce A tout simplement. Si je mets le B devant le A, on ne prononce plus Bé et A, mais on prononce BA.
Un jour, il y a bien longtemps, Maman… J’avais voulu, j’avais essayé.
Mais ce jour-là, le ragoût de fèves commençait à brûler. Tu as couru pour tout éteindre. – Mon fils, je crois que ce n’est pas à mon âge que… Un autre jour, j’ai repris le livre d’images. Il y avait un chien assis sagement à côté d’un chat couché et endormi. On avait séparé les trois mots : chien, chat et couché, et soigneusement souligné le groupe de lettres C et H qui leur était commun. En face, on avait écrit le son « CHEU ». J’ai essayé encore cette fois-là, mais l’oncle Robert était arrivé à cet instant. Il avait éclaté de rire : ça alors ! l’école à la maison ! Allez, sers-moi plutôt une anisette avec une olive, ou bien je vais mourir de soif sur place !
Je crois bien que je n’ai plus jamais essayé de t’offrir le monde, ma mère. J’avais honte. Je suis resté avec ces questions dans le ventre comme des poignards.
Gabriel releva la tête. Il avait relu d’un seul trait, ces pages qu’il avait écrites, il y avait dix ans, dans un de ces cahiers à spirale qui sont plus hauts et plus larges que les cahiers scolaires. Oui, c’était le jour où il s’était soudain décidé à mettre noir sur blanc tout ce qui l’avait fondé, tout ce qui l’avait fait, depuis le premier cri. Comme si une vie relatée dans ses moindres détails et confiée à des lecteurs inconnus, pouvait l’aider à mieux vivre la sienne. Incroyable présomption ! Et d’abord, avait-il eu l’honnêteté de tout consigner ? Il sortit de sa serviette les autres cahiers à spirale, les considérant
d’un air songeur. Oui, est-ce qu’on arrive vraiment à tout raconter ? « Je l’ignore encore, se dit-il, c’est là une énigme que l’auteur de romans de science-fiction que je suis ne peut encore résoudre. » Et voilà qu’il revenait du petit cimetière de Farioule où il avait rendu une étrange visite à une pierre tombale. Voilà qu’il était revenu s’asseoir sous ces platanes qu’il avait tant aimés aux premiers mois de l’exil, c’est-à-dire plus de trente-cinq ans auparavant. Il se sentait submergé par une amère culpabilité. Tout à l’heure, devant la tombe de M’ma Ouarda, il n’avait pas eu le courage d’obtempérer à la mascarade de la prière. Il s’était tenu tout droit durant de longues minutes, songeant seulement et curieusement à cette tentative avortée d’apprendre à lire à sa mère. Une tentative vieille d’une trentaine d’années.
Gabriel remit les cahiers dans sa serviette avant de répondre au serveur qui s’approchait.