À l’opposé de cette stratégie où l’angle ontologique permet le minimalisme, la poésie de Sutzkever bouleverse par son geste, plus nietzschéen encore en raison de sa plus forte tonalité affirmative que la pure construction théorique de Kertész ; celui-ci se tournera d’ailleurs, en bonne logique, vers Kant, dans la mesure où sa position était bien une « critique » de la raison esthétique, une réflexion sur les « conditions de possibilité » conjointes de la vie et de l’art, ajoutant, en quelque sorte, le beau à l’espace et au temps.
Loin donc de la linéarité, voire de l’adhésion contrainte du « pas à pas », aboutissant à une prose au « réalisme subjectif » post-flaubertien, ce qui frappe dans les poèmes de Sutzkever est, pourrait-on dire, le « geste auguste » du lyrisme. Comme si « l’anéantissement » n’avait pas réussi à polluer la source même de la vie. Loin d’une économie du tarissement, nous avons 1 CNRS, CELLF, Sorbonne Université.
Campos et C. Royer, Lignes, mai 2017, p. 157-168.
le sentiment d’être toujours dans la dimension du surgissement, dans le sourdre de la source, si l’on veut. La force de création semble intacte. Ce miracle s’explique sans doute par l’âge – Kertész n’a que quinze ans quand il est déporté à Auschwitz par les nazis hongrois et allemands ; Sutzkever, lui, au même moment, a déjà près de trente ans. Le lecteur de l’anthologie de toute une vie, offerte par Rachel Ertel, ne peut s’empêcher de voir dans les premiers poèmes de Sutzkever, dans l’émerveillement de la neige, comme la strate de splendeur immarcescible qui rendra à jamais inopérante la tentative barbare de déprimer les génies, en plus de décimer les familles. Le poète avait eu le temps de prendre sa respiration, il semble avoir de l’air sibérien plein les poumons. Cette résistance, la plus profonde, omniprésente dans cette poésie, il l’exprime lui-même à travers la métaphore traditionnelle du souffle, à laquelle il recourt souvent et donne une nouvelle jeunesse – car tout est jouvence dans ces poèmes en réponse à l’anéantissement, tout en est contreseing de courage et de joie. Rien n’est plus explicite que ces vers de « rue juive » : j’ai fait vœu dans la nuit des marécages de ne pas laisser le serpent tentateur couper mon souffle (p. 154).
Il ne s’agit d’ailleurs pas seulement de rebond et de résilience, mais aussi d’une promesse de reconstruction, enracinée dans l’oxygène inépuisable, par un souffle démiurgique1. L’union insolite, mais de toute beauté, de l’image du souffle de la vie, indissociable de celui de la poésie, avec celle du temple permet de saisir la puissance têtue du regain :
Je n’ai pas pris le temps de construire un temple de mon souffle. (« frère-jumeau », p. 388) C’est sur la vie comme souffle, dans son mouvement et sa matérialité insaisissable, mais aussi sa fragilité même que repose paradoxalement le 1 Voir par exemple « et le souffle d’un homme de la contrée / laisse suspendue dans les airs une tente » (p. 4), ou encore « nuit. le souffle du poète fait naître chemins et routes » (p. 21).
monument poétique – en une réécriture délicate de l’impériale emphase horatienne et son fameux exegi monumentum aere perennius. Que le souffle relaye le verbe forme un déplacement riche de sens. En reliant les deux topiques du souffle et du temple en une vision à la frontière entre l’alliance de mots et l’alliage miraculeux, Sutzkever fait plus encore : il tisse le lien entre le passé, le présent et l’avenir, entre le temple des origines et celui des pionniers et des promesses, entre le premier filet de vie, le halètement des victimes1 et le grand souffle de l’histoire en reconstruction. On pourrait se laisser porter longtemps par ces deux motifs, le souffle et le temple, à travers le recueil3, et observer leur lien constant avec le levier de la survie abondante enclenché avant – et dans – la destruction, en même temps qu’admirer leur oscillation constante entre métaphorique intime et référence commune, patrimoniale. Tantôt, c’est l’image tendre du souffle qui apparaît : les silences échangent des regards, et moi j’ai caché mon visage pour ne pas les troubler de mon souffle. entre les doigts écartés je vis : immobile un serpent à la tête d’argent (« silences », p. 169) Tantôt, le temple est la blessure qui, encore chaude, semble hésiter entre atome de mémoire et première pierre, la métaphore incrémentant alors du même geste solidité et dimension référentielle : du temple incendié jusqu’aujourd’hui j’ai gardé une braise chaude dans une plaie cachée (« miroirs des rochers », p. 164 sq.)
L’élément édificateur, unissant métamorphose par le regard et construction par le verbe, était déjà présent, telle la neige des origines, avant même la destruction, comme dans « chants sylvestres » : et dans la métamorphose de la nature je tisse toute une maison de connaissance. en tout se révèle mon créateur profond et grand. (p. 25) C’est dire si l’instinct de construire est ancien et s’il s’est renforcé avec les épreuves du temps – tant aussi « ce qui ne me tue pas me rend plus fort ».
- ↩ Voir « étendu dans le cercueil », p.
- ↩ « Style, mémoire, destin : Kertész et Nietzsche », « Kertész » Lignes, éd. C. Coquio, L.
- ↩ La liste d’occurrences serait trop longue ici. Notons en passant : « mon souffle, ma malédiction » (p. 113) ou encore « de ton souffle ranime les escarbilles éteintes des âmes » (p. 83), « mon souffle a fondu le tenailles » (p. 118), « dans la poignée des jours captifs de ton souffle » (p. 124), « couvert par la moitié de Jérusalem/ le souffle » (p. 284), « je cherche ta voix dès la première aube bleue / pour donner un sens au dernier souffle » (p. 299), « nous allons, souffle contre souffle, / nous rencontrer /dans l’abîme » (p. 305). Inversement, l’étouffement menace : « je souhaite dire une prière […] je ne sais à qui. / elle me suffoque » (p. 72).
- ↩ (« je reconnais ta pupille / ton souffle, / ta lumière »).