« Avrom Sutzkever fut un témoin capital »
Annette Wieviorka préface à Le Ghetto de Wilno (1941-1944) Heures rapiécées, poèmes en vers et en prose -- traduits du yiddish et préfacés par Rachel Ertel » : tel est le titre d’un imposant (530 p.) volume de poèmes (introduit par un avant-propos de Patricia Farazzi) qui vient de paraître aux éditions de l’Éclat : voilà qui restera comme un événement historico-poétique.
On le sait : dans des déchaînements destructeurs, la langue et la culture yiddish furent poussées au bord de l’anéantissement. Or, c’est du fond de ces circonstances extrêmes que la poésie de Sutzkever devint ce qui demeure pour nous l’une des plus stupéfiantes manifestations de survie, de vie créatrice, et, dans le témoignage même, de générosité poétique.
Le travail poétique de Sutzkever – à l’évidence, l’un des plus puissants du XXe siècle – s’est déployé de 1936 à 1996. Il aura ouvert du dedans ces années où l’histoire même fut « hors de ses gonds » : celles de violences de masse déchaînées en même temps que systématiquement organisées.
Par sa ténacité et son ampleur propres, le travail de Rachel Ertel (essais, traductions, retraductions) répond à celles de l’œuvre de Sutzkever.
On pouvait déjà lire en français – grâce des traductions antérieures de Rachel Ertel – une partie des poèmes que Sutzkever écrivit dans le temps de l’écrasement subi au Ghetto de Wilno, puis dans la lutte où il parvint à rejoindre des partisans.
Le volume Heures rapiécées, indomptablement déployé, permet au lecteur français d’accéder aux successives étapes de l’œuvre poétique de Sutzkever – telle, d’abord, qu’elle trouva, si précocement, sa propre puissance dans les années 36-39 (avec les ensembles intitulés « Sibérie » et « Blonde aurore »),
telle qu’elle ne renonça pas au temps où la férocité nazie se donnait libre cours, telle enfin qu’elle continua, toujours en yiddish, de se réaliser (après deux ans de séjour à Moscou et un an d’errance en Europe) une fois le poète installé en Palestine en 1947 (un an avant la création de l’État d’Israël)1.
Avrom Sutzkever mourut en 2010 à Tel-Aviv. * C’est donc dans plusieurs situations successives, et en se réalisant en divers registres que Sutzkever dut et sut se faire « témoin ».
Nous, lecteurs (en) français, découvrons ou redécouvrirons inlassablement dans le déploiement multiple de ses écrits – poèmes ou proses – une pluralité de positions de parole s’intriquant avec des situations vécues dans le chaos férocement organisé par les nazis (où disparurent la mère2 et l’enfant3 de Sutzkever), puis dans les temps qui suivirent.
En 1988 avait été publié, dans la collection « domaine yiddish » aux éditions du Seuil, le recueil : Où gîtent les étoiles. Œuvres en vers et en prose traduites du yiddish par Charles Dobzynski, Rachel Ertel et le collectif de traducteurs de l’université Paris VII.
Ma mère avait oublié les lois de Murer, selon lesquelles les bébés nés au ghetto devaient être tués. Le lendemain de mon retour, l’enfant n’était déjà plus de ce monde : on avait exécuté les ordres de Murer. »
En français, c’est seulement en 1995 qu’on aura pu lire Le Livre noir, Textes et témoignages réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman1. Cet ouvrage collectif – comprenant donc un texte de Sutzkever – connut sa destinée historique propre, soumise aux écrasantes variations de la politique stalinienne.
En traduction en français encore, c’est en 2013 que parut Le Ghetto de Wilno 1941-19444 avec deux amples et indispensables préfaces, l’une d’Annette Wieviorka et l’autre de Gilles Rozier. L’historienne rappelle que « l’origine de ce texte écrit très vite comme beaucoup de témoignages de l’après-guerre est probablement la demande d’Ilya Ehrenbourg de contribuer au Livre noir ». Mais c’est là, ajoute-t-elle, « un texte plus personnel, plus libre dans son expression avec des fulgurances d’écriture, que celui, tronqué qui était destiné au Livre noir. » * C’est d’une autre manière encore, et selon d’autres exigences, que Sutzkever en vint à témoigner : dans le cadre strictement institué et formalisé du procès de Nuremberg.
Dans le n° 796-797 (août-septembre 1995) de la revue Europe, on avait eu accès, traduites du yiddish par Gilles Rozier, aux notes de Sutzkever -- un bref journal – toutes affectées de dates : de « Moscou, 16 février 1946 » au « 6 mars 1946 » (le jour où Sutzkever quitta Moscou). « Je veux (écrit Sutzkever le 17 février) parler en yiddish. Pas question d’une autre langue. J’en ai parlé à Ehrenbourg, au procureur Smirnov et à tous les autres. Je veux parler dans la langue du peuple que les accusés ont tenté d’exterminer. Que soit entendu notre mameloshn. Qu’elle retentisse et qu’Alfred Rosenberg s’effondre. Que ma langue triomphe à Nuremberg comme un symbole de pérennité ! » 1 Le livre Noir – Sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945. Textes et témoignages traduits du russe par Yves Gauthier, Luba Jurgenson, Michèle Kahn, Paul Lequesne et Carole Morozsous la direction de Michel Parfenov.
« Je veux… » ? C’est pourtant ce qui ne lui fut pas permis. Dans la note du 25 février, on lit : « Eh ! Tout à l’heure, le procureur Smirnov est venu me voir ! Je dois témoigner demain, mais en russe ! » Le 27 février, dans une très longue note datée de « Nuremberg, au tribunal, 12 h 45 », il écrit enfin : « Mon témoignage au procès de Nuremberg est terminé. Sur mes lèvres brûlent encore les mots que j’ai clamés à la face du monde et pour les générations futures. Je suis secoué jusqu’aux tréfonds. C’est sans nul doute l’expérience la plus intense de mes trente dernières années.
J’ai parlé durant trente-huit minutes (y compris les questions du procureur, le colonel Smirnov. Il est clair que la Providence a elle-même ordonné le russe dans ma bouche ». * Faut-il confronter les unes aux autres, à travers des décennies de tourmentes historiques où, menacées de désagrégation, elles auront eu à se former et reformer sans cesse, les positions de parole de Sutzkever ?
D’évidentes variations de destination auront, tout au long du trajet de Sutzkever, contribué à différencier ses divers registres d’écriture – sans les disjoindre, mais plutôt en créant, en elles ou entre elles, des tensions parfois imprévues, mais toujours inévitables.
La destination la plus contrôlée – dès lors qu’elle devait se plier aux exigences institutionnelles, tout en cherchant à se préserver de tout détournement –, ce devait évidemment être celle du témoignage à Nuremberg.
Destiner son témoignage écrit à une publication soviétique comme le Livre noir, fut une autre aventure : la contribution de Sutzkver, non moins que l’ensemble du recueil, fut livrée aux retournements cyniques de la politique de Staline.
Reprendre, comme le fit Suzkever, son récit sur le ghetto de Wilno pour en faire un volume entier et autonome, ce fut donner à son témoignage la pleine force d’affirmer ce que Sutzkever voulait déjà libérer en ses propos alors même qu’ils étaient contenus dans le cadre judiciaire : « le sentiment ardent, intense – écrit-il dans ses notes – que notre peuple vit, qu’il a survécu à ses bourreaux et qu’aucune puissance des ténèbres n’est à même de nous anéantir ».
* Et la destination spécifique des poèmes ?
Elle aura été évidente – aussi sûre que totalement ouverte –, avec ses libres suspens, et elle s’impose à la moindre lecture de la poésie de Sutzkever.
N’aura-t-elle pas, de toute sa force d’enlèvement, soutenu toutes les autres destinations ?
Dès les poèmes qui, écrits avant le temps du ghetto, devaient être réunis dans le recueil Sibérie 1, c’est une libre puissance d’accueil – fût-ce ou surtout pour des évidences élémentaires, celles d’espaces sortant d’eux-mêmes, d’étendues neigeuses, d’imprévisibles clartés – qui se chercha… et qui, en chaque poème, se réalisa.
La poésie de Sutzkever (dont les soulèvements et les dansants retournements trouvèrent leur répondant dans le travail pictural par quoi Chagall accompagna les poèmes dans le recueil Sibérie réalisé peu après la guerre) telle qu’elle se formait alors n’était-elle pas induite et soutenue par un geste lui-même élémentaire, ou « élémental », d’« adresse » – une adresse à… quiconque, et pour toujours en suspens ? (Dans « De l’interlocuteur », bref et précoce essai (daté de 1905), Mandelstam affirmait que « s’adresser à un interlocuteur concret coupe les ailes au poème, le prive d’air, de vol »… La traduction de cet essai par Léon Robel publiée dans le n° 35 de la revue Po&sie était accompagnée d’un texte de Martine Broda qu’elle avait intitulé : « “À personne adressé” : Paul Celan lecteur de L’interlocuteur » et où, entre autres citations de Celan, on pouvait lire : « je gagnai, je perdis (…) je jetai/tout dans la main de personne ». * Comment s’engendra-t-elle, comment parvint-elle à se perpétuer (et à irriguer les autres écrits de Sutzkever), la générosité de la poésie de Sutzekever ?
En elle, jusqu’au fond des situations les plus atroces – et alors qu’elle avait à défendre sa langue même, le yiddish –, ne cessa de se réengendrer la possibilité de (se) donner.
- ↩ C’est dans le n° 70 – paru en 1994 – de la revue Po&sie qu’on pouvait lire un vaste et bouleversant ensemble de poèmes de Sutzkever que Rachel Ertel avait réunis et traduits sous le titre « Poésie yiddish de l’anéantissement ». Elle reprenait là le titre d’un ouvrage qu’elle avait publié en 1993 : Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement.
- ↩ « Après chaque exécution, les Allemands ressentaient une sorte de « pitié » à l’égard des survivants. Ils offraient au ghetto les chaussures les plus mal en point ainsi que les manteaux des suppliciés. / Une fois, dans le ghetto, j’ai vu une charrette de chaussures. J’ai reconnu une pantoufle de ma mère. » Un poème (daté du « Ghetto de Vilna, juillet 1943) laisse s’imposer cette vision atroce : « Sur la chaussée du ghetto en bringuebalant/ est passée une charrette remplie de chaussures/ encore chaudes des pieds qui les avaient portées/ cadeau effroyable des exterminés et j’ai/ reconnu de ma mère la chaussure éculée/ à la bouche béante ourlée de lèvres ensanglantées. » Et, quelques vers plus loin :« Depuis, ma conscience est une chaussure tordue. »
- ↩ « Je me rendis chez ma mère (lit-on dans Le ghetto de Wilno p135). Elle m’annonça un heureux événement : ma femme avait donné naissance à un enfant à l’hôpital du ghetto.
- ↩ Éd. Denoël, 2013.
- ↩ Première partie du volume Heures rapiécées.