N. Vasseur : Yann Boissière, vous êtes né en 1962 dans une famille française non juive. Comment définiriez-vous votre milieu familial ?

Yann Boissière : Ma famille appartient à ce qu’on peut appeler la bourgeoisie de province, j’ai grandi à Montargis. Mon père était ingénieur, ma mère a exercé divers métiers, dont celui d’expert-comptable, mais elle était par ailleurs très sensible à la littérature, alors que mon père était avant tout un rationaliste. Les valeurs prônées à la maison étaient celles de l’éducation, de la méritocratie… Je peux dire que j’ai eu une enfance extrêmement heureuse – comme disait Anatole France : les gens heureux n’ont pas d’histoire.

Je jouais au foot, je faisais de la musique, je réussissais à l’école, bref tout allait bien.

NV : La spiritualité avait une place dans votre famille ?

YB : Non aucune, s’il y avait une religion à la maison, c’était celle de l’éducation. Mon père était agnostique, voire athée. Ma mère avait été élevée chez les sœurs pendant la guerre, mais c’est avant tout parce que ses parents l’avaient envoyée à la campagne pour la mettre à l’abri des bombardements.

Elle n’était pas croyante, en tout cas ne pratiquait pas une religion particulière, mais elle avait une grande appétence pour les questions spirituelles et

plus largement intellectuelles. La religion, en tant que telle, n’était absolument pas présente chez nous. Enfant, je n’ai jamais mis les pieds à l’église, sinon pour des visites de type culturel.

NV : Dans un texte autobiographique à paraître, vous dîtes que dans votre jeunesse le mot « Dieu » vous écorchait les lèvres, c’est donc que la religion existait malgré tout pour vous, même si c’était de manière répulsive.

YB : Je veux dire que Dieu ne faisait pas partie de mon vocabulaire, tout simplement. Cela ne signifie pas que je n’en parlais jamais, mais la religion n’était pas mon « jeu de langage » comme dit Wittgenstein ; je formalisais les choses autrement. Il est vrai que dans les églises, lorsqu’il m’arrivait de les visiter, je me sentais plutôt mal à l’aise ; elles avaient quelque chose de sombre, d’humide, de moite, qui ne me plaisait pas. Il s’agit là d’un sentiment très superficiel… Disons que je me définissais comme rationnel, ce qui ne m’empêchait pas d’avoir une grande curiosité vis-à-vis des spiritualités.

D’ailleurs, je lisais énormément de choses sur un peu tout.

NV : Qu’avez-vous fait comme études ?

YB : J’ai fait des études très en zigzag. J’ai passé un bac scientifique, puis j’ai fait des études de civilisation anglo-américaine et de linguistique, j’ai aussi fait de l’histoire et de la musicologie, j’ai étudié la réalisation dans une école de cinéma, tout ça en parallèle ! Bref, un joyeux mélange. À vingt ans, bardé de diplômes en tous genres, j’ai finalement travaillé dans le cinéma, à l’époque en tant qu’assistant-réalisateur. J’écrivais aussi… NV : Et donc en 1989, vous assistez à une conférence de Pierre-Henri Salfati, un intellectuel proche du mouvement Loubavitch, sur le Cantique des cantiques, et là c’est la « révélation ». Mais peut-on parler de révélation, le concept est plutôt chrétien ?

YB : Une amie m’avait persuadé de venir : « tu vas voir, ce type est génial, il parle de philo, il parle de judaïsme, il parle de plein de choses ». Et effectivement, c’est ce qu’il faisait de manière remarquable. Il partait d’un ou deux versets de la Bible et il cheminait dans la pensée loin, large, haut. Et ça a été effectivement une sorte de révélation. Son vocabulaire était complètement étranger à ma manière de formuler les choses et pourtant je me suis immédiatement reconnu dans ce qu’il disait, c’était exactement ce que je pensais,

c’était moi. Soudain, je n’avais aucune difficulté à admettre des énoncés qui étaient à l’inverse de mes formulations habituelles, le mot Dieu, d’un seul coup, n’était plus un problème. Je ne sais pas ce qui m’a fait acheter tout ça aussi facilement ! J’aime bien utiliser l’image du panier à trente points, comme au basket : tout ce qui était lancé atterrissait dans mon panier sans aucune difficulté. J’étais comme retourné, à la manière du positif et du négatif en photographie, sans aucun jugement de valeur sur le positif et le négatif. Je me retrouvais être l’inverse de ce que j’étais, sans pour autant cesser d’être moi. J’avais le sentiment très bizarre d’une reformulation totale des choses et donc, malgré tout, d’une révolution très profonde.

NV : C’est tout de même, avant tout intellectuellement, que vous êtes bouleversé. Pour l’instant, Dieu n’a pas encore grand-chose à voir avec tout cela.

YB : Je crois que si, car je ne fais aucune différence entre l’intellectuel et le spirituel. L’intellectuel n’est pas, selon moi, quelque chose qui se comprend simplement avec son esprit, c’est une adhésion de l’être. Où se situe la démarcation ? La séduction intellectuelle que j’ai éprouvée était d’entrée de jeu plus profonde, elle me concernait tout entier et donc je la définis comme spirituelle. Le spirituel, d’une certaine manière, c’est simplement de l’intellectuel poussé jusqu’au bout. Par exemple la phrase « 2 +2 = 4, grâce à Dieu » : il n’y a pas besoin de « grâce à Dieu » pour la comprendre.

Le rationaliste s’arrête à 4, avant la virgule. Mais sans nier cette équation, mais plutôt en la complétant, on peut aussi en avoir une vision plus large : il y a effectivement quelque chose de miraculeux à ce que 2 +2 égalent 4 !

Comment ce type de rationalité est-il possible ? On peut toujours aller plus loin dans les questionnements, c’est en cela que la spiritualité se rattache à l’intellect.

NV : En écoutant P.-H. Salfati, vous vous dites, écrivez-vous : « C’est ça être juif ? C’est ça le judaïsme ? Mais c’est moi ! » Que ressentez-vous exactement ?

YB : Il s’agit plutôt de l’adhésion à un style de questionnement, à une rythmique générale, plutôt qu’à un contenu sur lequel j’avais déjà lu beaucoup de choses. Ce qui m’a plu, c’est une manière de questionner les choses, à la fois linguistique, spirituelle, intellectuelle, c’est une manière générale d’être, d’aller vers les choses.

NV : Entre être séduit par une religion, par une démarche intellectuelle, et se convertir, il y a tout de même une marge. Votre désir de conversion a été immédiat ?

YB : Il a été assez rapide. L’intellect, comme je l’ai déjà dit, joue un rôle fondamental dans ma vie, une telle séduction intellectuelle ne pouvait donc pas rester sans effet sur ma vie, elle ébranlait mes repères et me poussait à une redéfinition générale.

NV : Vous aviez déjà entendu parler de gens qui s’étaient convertis au judaïsme ?

YB : Non, mais je me suis renseigné assez vite. J’ai écrit au Consistoire qui m’a renvoyé une lettre lapidaire de trois lignes en guise de fin de nonrecevoir. J’aurais pu profiter d’une sorte de passe-droit pour une conversion orthodoxe, grâce à un ami qui était en poste à Budapest, mais l’idée ne me plaisait pas. Du coup, j’ai fait un peu de benchmarking, et je me suis finalement adressé au mouvement libéral. Le judaïsme libéral a une image assez négative France, on le voit comme un judaïsme light, une demi-mesure, quelque chose de pas vraiment sérieux. Je suis donc allé vers lui sans enthousiasme particulier. Rétrospectivement, je mesure le poids des clichés et combien ma place ne pouvait être qu’ici. J’ai fréquenté, à plusieurs reprises divers milieux orthodoxes, il est évident que ce judaïsme n’aurait pas pu me correspondre, que ce soit en termes de valeurs ou de place au sein de la société. Le judaïsme orthodoxe peut être merveilleux, offrir une forme de plénitude, mais c’est au prix d’un séparatisme social.

Il ne peut pas fonctionner autrement. D’ailleurs, historiquement, c’est comme ça que s’est constituée la position orthodoxe au XIXe siècle en Allemagne. Moi, je suis un enfant du monde, j’ai besoin de voyager dans tous les espaces de la société, je n’aurais pas pu tenir très longtemps dans ce genre de milieu.

NV : Vous faites remarquer dans votre texte que ce processus de conversion est arrivé après la mort de votre mère.

YB : Oui, bien sûr, c’est un événement comme il en arrive dans la vie de tout un chacun, qui ébranle d’un seul coup les bases habituelles de la vie et qui nous rend peut-être plus sensibles, qui parfois crée une faille par laquelle passe une lumière. Mais en même temps, je ne peux vraiment pas établir un

lien de cause à effet. Je ne pense pas que ma conversion soit la réponse à un manque, une compensation… NV : Une manière peut-être de retrouver un socle ?

YB : Oui, mais du coup, c’est un socle qui n’est pas très stable ! Il existe, je crois des socles plus évidents et plus faciles. Je ne pense pas que la conversion soit un socle qui fournisse de manière rapide et évidente une compensation à un manque. Non, pour moi, ça été, je pense, une redéfinition totale.

NV : Et votre père ?

YB : Mon père c’était fantastique, il a pris ça à sa manière d’ingénieur. Il s’est renseigné, sur la cacherout, il a fait ses petites fiches… Il a été extrêmement bienveillant.

NV : Vous parlez de cacherout, le judaïsme religieux n’est pas qu’une démarche intellectuelle, il exige aussi de respecter toutes sortes de rites, de pratiques, il faut respecter le shabbat… YB : Oui bien sûr, mais il existe tout de même des curseurs, entre le maximum et le rien ! Au début, j’étais saisi d’un véritable appétit et j’ai respecté tout cela très sérieusement, puis j’ai tout de même évolué dans ma pratique.

Les rites, pour le coup, c’est vrai que c’est très structurant ! Au début, je mettais les tefilin tous les jours, aujourd’hui il y a des matins où je ne les mets pas. Concernant la cacherout, j’adapte. Je ne mange pas d’animaux interdits, je ne mélange pas le lait et la viande, mais je n’achète pas non plus de nourriture estampillée Beth Din. Je crois n’avoir jamais été dans l’excès, mais plutôt au début dans le désir d’apprendre. Ensuite, il y a toutes sortes de circonstances qui vous font évoluer, la vie de famille, les gens que vous fréquentez… NV : Après votre conversion arrive une étape supplémentaire, puisque vous allez rapidement devenir, au sein du MJLF, directeur-adjoint puis directeur du Talmud Torah.

YB : Quand j’ai rejoint le MJLF, c’est vrai que j’ai rapidement milité. J’ai ce tropisme d’être très actif dans la vie, j’ai donc pris de petites responsabilités, je faisais des offices, j’écrivais, je donnais cours… Le président de l’époque a dû repérer que je n’avais pas les deux pieds dans le même

sabot et c’est comme ça que je suis devenu adjoint puis directeur du Talmud Torah. C’était pour moi un grand changement, car c’était un gros poste et je n’étais pas du tout habitué à ce genre de travail. J’avais toujours été freelance, que ce soit comme scénariste dans le cinéma ou comme créatif dans le marketing, c’était donc un vrai défi. Le résultat est que j’ai passé dix ans formidables ; je me suis totalement réalisé dans ce poste, au-delà de tout ce que je pouvais imaginer.

NV : Diriger le Talmud Torah, c’est avoir la responsabilité de l’enseignement religieux. Votre nom n’a jamais posé de problème dans ce contexte ?

YB : C’est sûr que mon nom suscite une curiosité, Boissière ça ne sonne pas très juif. Et Yann d’ailleurs encore moins ! Mais j’ai eu finalement assez peu de remarques, en tout cas en ma présence. Dans mon dos peut-être, ce dont je me moque royalement. Si on me pose la question, j’ai appris à y répondre le plus directement possible. D’ailleurs je ne trouve pas forcément qu’il s’agisse d’une curiosité malsaine. De toute façon, c’est ma vie, c’est mon chemin, je ne vais pas réinventer mon histoire.

NV : Ce numéro de Plurielles porte sur « Les juifs et les autres ». Du fait d’être converti, de venir d’ailleurs, vous sentez-vous aujourd’hui totalement à l’intérieur du judaïsme ou toujours un peu autre, à la fois dedans et dehors ?

YB : Je suis venu d’ailleurs, et j’ai toujours bien sûr ce logiciel en tête. J’ai ma propre définition du judaïsme, mon propre ressenti en tant que juif, un ressenti très idiosyncratique, assez original, je crois. Et de fait, au sein de communautés juives ou de discussions juives, je constate que j’ai un horizon peut-être plus large que la moyenne des gens, parce que je viens précisément de cet ailleurs. Je sais ce que peuvent penser des gens qui sont dans un autre système de pensée. C’est le cas notamment sur un sujet comme celui de l’antisémitisme qui est malheureusement très actuel avec des formes renouvelées. Mais je ne sacrifie pas à certains travers que j’ai observés dans certains milieux juifs à savoir que tout désintérêt ou toute mauvaise compréhension dérivent d’un antisémitisme. Non, ce n’est pas vrai, c’est juste que les gens s’en foutent, ou qu’ils ne connaissent pas. Et ça, je le sais, ne serait-ce que si je prends comme référence mes parents qui étaient des gens cultivés et bienveillants. Mais pour revenir à la question, je ne suis pas devenu juif

en opposition avec ce que j’étais avant. J’ai gardé en moi ce champ d’altérité, cela fait partie de ma personnalité et je le vis plutôt comme une force.

NV : Devenir rabbin, c’est encore, si j’ose dire, une autre paire de manches….

YB : C’est vrai que j’ai appuyé sur le bouton très fort ! Il est vrai aussi que très vite la question est venue sur la table. Comme je m’investissais beaucoup, que j’avais un certain savoir, un certain dynamisme, très rapidement on m’a dit : « Il faut que tu sois rabbin. » J’ai longtemps refusé au nom d’une certaine idée de la liberté, pour moi un rabbin doit quand même incarner une sorte de modèle et je craignais que cela restreigne ma liberté. Je me disais : « et si j’ai envie d’aller en boîte à 3 heures du matin avec des amis, en tant que rabbin, je ne pourrai plus le faire ! », ou d’autres situations toutes plutôt fantasmées, car c’est le genre de loisirs que je n’ai pas vraiment pratiqué. Et puis, tout de même, ça revenait régulièrement, et au bout de dix ans de ce poste merveilleux au Talmud Torah, un jour c’est devenu évident. Parce que cela signifiait une continuité, un approfondissement, c’était une responsabilité supplémentaire et bien sûr un changement assez radical de statut. Dans l’écosystème du judaïsme, le rabbin est celui qui détient l’autorité. C’est quelque chose que j’avais déjà eu l’occasion d’observer et qui d’ailleurs me gênait. Quand un rabbin tient un propos pas toujours suprêmement intelligent, le tropisme de l’autorité est si fort qu’on l’écoute. Il y a une phrase du psychanalyste Jacques-Alain Miller qui dit : « C’est fou ce que les gens ont besoin de supposer que quelqu’un sait ». Pour moi, être rabbin, de manière plus profonde, c’est être garant de l’évolution spirituelle de la communauté.

Les gens s’adressent à vous, c’est à vous que sont soumis les problèmes, les questions et c’est votre rôle de les trancher. Heureusement, nous sommes trois rabbins dans cette communauté et que nous pouvons aussi compter sur le Conseil d’administration.

NV : Et puis, en 2015, vous fondez l’association Les Voix de la paix. Cela ne vous suffisait pas d’être rabbin ?

YB : La communauté est quelque chose de très prenant, d’humainement très fort, de très dense, mais le danger est d’en devenir un peu prisonnier ; c’est vrai même dans des communautés très ouvertes sur la cité comme celleci. Toujours cette histoire de liberté et ce besoin d’horizons larges… Et puis est arrivé 2015, et le contexte d’attentats, de post-attentats, de climat communautaire difficile. Je me suis demandé ce que je pouvais faire et j’ai

eu l’idée de fonder cette association inter-convictionnelle, c’est-à-dire qu’elle réunit toutes les religions, toutes les spiritualités, et au-delà des philosophes, des gens de l’entreprise. On n’est pas seulement dans la symétrie du rabbin, du prêtre et de l’imam. Tout ce que je fais bien sûr, je le fais au titre de rabbin, mais il y a une grande différence entre n’être que le rabbin d’une communauté et, en tant que rabbin, aller parler de problèmes d’écologie, de l’entreprise ou du droit des femmes. Les contextes sont différents, les audiences sont différentes et donc le spectre beaucoup plus large.

NV : On entend souvent que le judaïsme n’a pas grand-chose à voir avec la foi… YB : C’est un peu péremptoire comme phrase, mais ce n’est pas inexact.

C’est le grand génie, si mal compris dans la culture occidentale, de la Loi, au sujet de laquelle j’ai d’ailleurs écrit un livre. La Loi, sans pouvoir entrer dans toutes les complexités du sujet, est, presque au sens psychanalytique, ce qui instaure des limites à la pensée, des limites à l’être. Tout n’est pas possible.

La Loi, c’est d’ailleurs un principe des spiritualités en général, érige la limite comme un principe constructeur. On retrouve cette idée, jusque dans le mot sainteté, dont la racine veut dire séparation, c’est-à-dire là encore limite.

Le judaïsme a eu le premier l’intuition que ce sont les limites qui donnent le prix de la vie, la valeur de l’humain. Il y a un penseur, un des ancêtres de la pensée de Moïse Mendelssohn, qui le dit très bien : « Le judaïsme n’est pas une foi révélée, c’est une loi révélée ». Il démontre aussi combien la loi donne une liberté de pensée infinie. Sur le plan social, les limites donnent lieu à des rites, à des pratiques. Un rite, qu’est-ce que c’est sinon une technique pour donner rendez-vous aux gens pour qu’ils fassent des choses ensemble ?

C’est là sa force. Et c’est pourquoi beaucoup de gens peuvent être dans une socialité juive sans nécessairement adhérer à tout un système de pensée. Il y a des gens qui viennent à la synagogue simplement parce qu’ils sont contents de retrouver d’autres juifs. Cette appartenance-là me semble en vérité plus importante qu’une foi définie en termes d’adhésion à un contenu précis, à propos duquel on s’écharpe au sujet de tel détail ou de telle interprétation.

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