Dans ma famille, on déteste les religieux, grenouilles de bénitiers, prêtres en soutane, barbus et femmes voilées et, d’une aversion particulière mêlée de sarcasmes, hommes à papillotes et femmes à bas épais traînant en poussette des ribambelles de marmots.
Je me souviens qu’enfant, lorsque nous habitions sur le boulevard Magenta non loin du Sentier où mon père avait son atelier, une famille de nos voisins attendait régulièrement le samedi que quelqu’un de l’immeuble appuie à leur place sur la sonnette pour leur ouvrir la porte. Mon père que « cette hypocrisie », comme il la qualifiait, rendait fou de rage avait mis au point une stratégie diabolique : il entrebâillait à peine le battant puis, s’étant faufilé à l’intérieur, le claquait brutalement derrière lui pour ne pas permettre aux voisins d’entrer. « Pour qui ils me prennent ? Pour leur Shabbes Goy ? » s’énervait-il encore la porte de notre appartement renfermée. Croiser de ces familles en noir, au teint pâle, aux vêtements souvent râpés, ces petits garçons « déguisés, les pauvres » avec leurs papillotes entourant leur visage enfantin aux cheveux ras, ces hommes dont les tzitzis dépassent du veston (« Ils ne pourraient pas les mettre dans leur pantalon, qu’est-ce qu’ils ont à s’exhiber ! »), jugés « Shmoutsek » (sales), « arriérés », avait le don de le faire sortir de ses gonds.
Il fut poursuivi par le sort, puisque, à peine avait-il déménagé à sa retraite vers la partie chic du 17e arrondissement, que celui-ci allait devenir au fil des ans, le quartier abritant la plus importante communauté juive de France, au sein de laquelle vit toujours une proportion importante de juifs pratiquants, dont certains d’obédience orthodoxe. Depuis les attentats de novembre 2015, la yeshiva qui se trouve au coin de sa rue a ôté tout signe distinctif de
sa façade et s’est dotée de verres teintés opaques, empêchant de voir ce qui se passe à l’intérieur. J’en sais gré aux propriétaires, eu égard aux nerfs de mon père qui ne pouvait passer devant sans éructer « Qu’est-ce qu’ils ont à krertz (geindre) toute la journée en se balançant d’avant en arrière comme des idiots ! » N’ayant moi-même que peu d’attirance pour la religion et n’ayant reçu aucune éducation religieuse, j’ai toujours trouvé étrange la colère sans borne que suscitent chez mon père ces croyances et ces attitudes qu’il se targue de mépriser. C’est que sa colère, je l’ai compris peu à peu, puise sa virulence à être mêlée de honte. Que le mot juif puisse à la fois désigner ces silhouettes comme surgies d’un autre siècle, aux pratiques d’un autre temps, et luimême qui se veut moderne, libéré des entraves de ses ancêtres, résonne en lui comme une insulte. Pire encore, comme une menace. « Nous ne sommes pas les mêmes juifs » semble-t-il répéter à l’envi. Et sans doute n’a-t-il pas tort. N’étaient les souvenirs qui lui reviennent le grand âge venant, de la joie de sa mère allumant les bougies pour Shabbat, fière qu’elle était de savoir son mari et son fils à la synagogue tandis qu’elle-même achevait de préparer le repas.
Il m’aura fallu atteindre la cinquantaine pour savoir que mon père lisait l’hébreu et connaissait les prières. Tel n’aurait pas été son destin si, après son exclusion de l’école communale où il était inscrit à Berlin, ses parents n’avaient eu d’autre choix que de l’inscrire dans une école juive. La montée du nazisme, l’arrestation de ses parents puis leur assassinat, sa propre déportation dans les camps devaient le brouiller à jamais avec Dieu et plus encore, on ne sait pourquoi, avec ses fidèles. Jusqu’aujourd’hui j’évite avec lui tout sujet ayant trait à la religion, telle est la blessure que celle-ci éveille à tout coup en lui, en même temps qu’une inépuisable fureur. Ma seule bévue fut de lui offrir pour son dernier anniversaire un coffret de la série Les Shtisel, croyant que ce « Downton Abbey chez les juifs ultra-orthodoxes de Jérusalem » comme le dit la publicité, pourrait lui plaire. En ayant vu un épisode, il me le rendit, n’ayant que faire, me dit-il, « de toutes ces histoires de rabbins ». Que des hommes en caftan et des femmes au crâne nu sous leur foulard, puissent connaître, comme tout un chacun, des destins brisés, des rivalités familiales, puissent voir leur couple aller à vau-l’eau, avoir peur de la vieillesse et de la solitude, aient envie de vivre et d’aimer, que le scénario de cette série soit l’un des plus merveilleux qui soit, ne l’intéressait
en rien. Pour lui que passionnaient tant de choses humaines, cette part-là de l’humanité était vouée à rester à jamais hors de son champ.
Quelques années plus tôt, prudente, je m’étais dispensée de lui raconter qu’au hasard d’un projet de livre, j’avais été amenée à explorer les quartiers haredim de New York et la curiosité passionnée qu’ils avaient suscitée en moi. De Crown Heights, centre du judaïsme Loubavitch américain à surtout Borough Park, surnommé par ses habitants « The jewish capital of United States and a kosher utopia », j’ai arpenté des rues bordées de maisons en brique, un quartier circonscrit par des fils métalliques dans le ciel, formant un erouv, prolongeant de manière symbolique l’espace de la maison pour permettre aux habitants de circuler les bras chargés pendant le shabbat ; j’ai assisté à la veille de Pessah à la fabrication du pain azyme dans une atmosphère pleine de ferveur, croisé des hommes et des femmes dont aucun de manière ostensible ne voulait croiser mon regard, j’ai entendu des êtres que tout séparait de moi parler la langue yiddish de ma grand-mère. J’aurais voulu comprendre, tout me semblait opaque. D’une manière analogue et en même temps inverse de celle de mon père, je m’interrogeais sur ce que ces juifs qui m’étaient totalement étrangers pouvaient avoir de commun avec moi. Je ne le sais toujours pas.
M’entretenant avec mon guide, orthodoxe lui-même, mais dont l’obédience moins stricte permettait qu’il s’entretienne avec une femme (sans aller toutefois jusqu’à pouvoir me serrer la main), je me souviens l’avoir interrogé sur la manière dont les hommes et les femmes se rencontraient dans ce monde où tout était fait pour les séparer depuis l’enfance. Ils se rencontraient, je m’en doutais, par des mariages arrangés sur la procédure desquels il m’avait donné toutes sortes de détails. Devant mon air perplexe et sans doute plus que réticent, il m’avait ensuite raconté que sa propre fille, qui serait, elle, libre de choisir son époux sans arrangement d’aucune sorte, avait des amies qui s’étaient mariées selon ces codes ancestraux et que ces dernières lui avaient dit qu’elles la plaignaient de sa liberté. Cette anecdote, un instant, fit vaciller mes certitudes. Une part de moi pouvait comprendre ces jeunes femmes. Chaque manière de vivre ne va-t-elle pas toujours de pair avec une part de renoncement ? Que ce soit à la liberté, ou à un ordre qui nous rassure ? Des phrases, des sensations éparses, suspendaient mon jugement, tout absorbée que j’étais à regarder.
Mes pérégrinations new-yorkaises m’avaient en même temps révélé l’existence d’un organisme créé au début des années 2000 et dont l’activité depuis n’avait cessé de croître. L’association Footsteps (qu’on pourrait traduire par « franchir le pas ») s’adressait et s’adresse encore aux membres des communautés ultra-orthodoxes souhaitant s’émanciper de leur milieu d’origine pour rejoindre la société mainstream. Quitter un monde enserré dans des codes immuables et dont la vie, jusque dans ses moindres activités, se déploie à l’écart du monde laïque relève du parcours du combattant.
Les témoignages mis en ligne sur le site de l’organisation nous en laissent entrevoir la difficulté colossale. À ceux qui sont partis, il a fallu la force de rompre avec le monde de leur enfance, plus encore d’accepter d’en être bannis à jamais. Puis le courage de plonger dans un monde qui leur est totalement inconnu, tant les échos qu’ils en percevaient jusqu’alors étaient ténus.
Dans le monde ultra-orthodoxe, on n’écoute pas la radio, on ne regarde pas la télévision, on n’a accès par Internet qu’aux réseaux communautaires, on ne va pas au cinéma, on ne prend pas les transports en commun autres que ceux régis par sa communauté et bien sûr, on ne connaît rien aux relations sociales, professionnelles et mêmes amoureuses qui régissent le monde extérieur. Une des scènes les plus frappantes du merveilleux livre de Shulem Deen, Celui qui va vers elle ne revient pas, sur lequel je reviendrai, montre le narrateur lors de sa première escapade à Manhattan. Le jeune haredi ne s’y est jusqu’alors jamais aventuré et le voilà soudain saisi par l’envie irrépressible d’entrer dans un bar. Mais comment commande-t-on à boire ? Que consomme-t-on dans ces lieux ? Comment faut-il s’y comporter ? Ce sont aussi tous ces gestes minuscules que Footsteps apprend à ceux que l’on appelle « out of the derech » (« Ceux qui ont quitté le chemin », en un mélange d’anglais et d’hébreu).
J’ai tenté en vain de rencontrer les responsables de Footsteps qui, trop sollicités par d’innombrables demandes, ne purent me recevoir. Et c’est finalement par deux livres, parmi les plus beaux qu’il m’ait jamais été donné de lire, que j’ai découvert l’odyssée de ceux qui ont quitté la route.
D’abord celui d’Anouk Markovits qui, sous le titre français Je suis interdite (J.-C. Lattès, 2003), raconte l’histoire d’une jeune fille qui fut élevée en France dans la communauté très fermée des Satmar, un mouvement hassidique originaire de Transylvanie. Le roman raconte aussi, et peut-être davantage encore, l’histoire de sa sœur adoptive Mila, une jeune rescapée
de la Shoah. Tandis qu’Attar, l’héroïne en même temps qu’un double de l’auteur dont le parcours fut analogue, se prend de passion pour les livres et pour le savoir jusqu’à refuser le destin qui lui est prescrit, Mila, elle, accepte de son plein gré celui qui l’attend. Attara rompt, jeune fille, avec sa famille pour se construire une autre vie. Elle ne reverra jamais son père qui la bannit. Mila, quant à elle, fait un mariage religieux, mais aussi d’amour avec un jeune Satmar avec lequel elle vit dans le quartier hassidique de Williamsburg à Brooklyn. Une tragédie, dont elle est à la fois la victime et pour partie l’auteur, brisera le destin de Mila.
Je laisse au lecteur le soin de découvrir par lui-même cette histoire poignante d’une profondeur infinie. Car par-delà la force du récit, ce qui fait de ce livre un texte inoubliable réside avant tout dans le point de vue de l’auteur. Anouk Markovits, comme Attara, connaît le monde hassidique de l’intérieur, elle le porte inscrit dans sa chair, et elle nous le fait partager avec une grande précision, mais surtout une immense délicatesse. Celle qui a brisé ses liens avec ce monde lui porte, de manière surprenante, un regard plein d’empathie. Sans jugement, ni non plus de complaisance, sans rien perdre de sa lucidité, mais avec cette connaissance intime et fraternelle que l’on a pour les siens. Comme Anouk Markovits l’expliqua à l’occasion d’une interview : « D’un côté, j’avais fait des choix personnels qui rejetaient le milieu duquel je venais et, de l’autre, je savais que les gens qui choisissent de rester dans ces milieux ne sont pas des intégristes fous, mais des gens comme nous, pleins de désirs et de conflits. » J’avais lu auparavant d’autres livres ayant pour cadre le milieu hassidique, le très beau roman L’Élu de Chaïm Potok notamment, mais celui d’Anouk Markovits était pour moi le premier à donner à voir le milieu ultra-orthodoxe avec ce mélange de distance et de bienveillance que seule autorise la lutte qu’on a menée pour le quitter.
L’auteur de Je suis Interdite parle assez peu de cette lutte et de ses déchirements. Ceux-ci sont, au contraire, le sujet central du livre de Shulem Deen cité plus haut. Celui qui va vers elle ne revient pas (éditions du Globe, Prix Médicis essai 2017) n’est pas un roman, mais le récit autobiographique d’un enfant, puis d’un homme, élevé dans la communauté Skver, l’une des plus fermées (plus fermée encore que les Satmar, c’est dire !) du monde ultra-orthodoxe new-yorkais. L’immense ouvrage de plus de 400 pages nous plonge dans le dédale ahurissant et, par bien des aspects, fascinant de cette communauté presque totalement isolée du monde ; il nous en
révèle la rigidité, la brutalité, mais aussi les moments de partage et de ferveur, le réconfort et la douceur parfois de certaines relations humaines, à commencer par celle que l’auteur entretient avec sa femme, qu’il dut épouser sans l’aimer alors qu’il avait 19 ans. La compréhension mutuelle des deux époux, contraints à cette union sans joie, la famille qu’ils forment avec leurs cinq enfants, constituent l’une des grandes beautés de ce livre, qui en contient d’innombrables autres. Shulem Deen va partir. Sans le préméditer, mais parce qu’un mouvement irrépressible de sa conscience va le conduire peu à peu à faire sécession. Quelques événements joueront le rôle de déclencheur, comme d’entendre pour la première fois une émission de radio qu’un ami lui fait écouter en cachette. Dès lors sa curiosité pour le monde, sa quête de ce qui est autre, ne pourra plus s’arrêter. Comment et pourquoi échappe-t-on à l’emprise de son milieu, par quels chemins jamais dessinés avant soi trouve-t-on sa route ? En un mot : comment, par des voies solitaires, devient-on un individu ? C’est ce que raconte en creux ce livre époustouflant, dont l’enjeu dépasse de loin le seul cadre des communautés haredim. Shulem Deen n’avait pas prévu de quitter sa femme et ses enfants.
Ce sont les autorités religieuses qui l’y ont contraint.
Depuis plusieurs années qu’il est parti, il ne les a jamais revus, sinon un bref instant, s’imposant de force au mariage de sa fille où il n’était pas invité. Pourtant, rien dans son livre ne laisse transparaître de colère. Auteur du blog Hasidic Rebel, puis du site Unpious.com qui donnait la parole aux hassidiques marginaux (aujourd’hui clos), il n’a pourtant jamais exprimé de haine à l’encontre de sa communauté d’origine et a plusieurs fois témoigné de son attachement, de sa nostalgie même, pour certains moments de cette vie qui lui manqueront à jamais.
Mystère et complexité insondables de l’âme humaine, de ce que l’on fuit, de ce qui nous manque et de ce que l’on poursuit. Mystère aussi grand que la colère de mon père.