Le numéro 22 de Plurielles dont le thème est « le Juif et l’Autre » paraît dans des circonstances très particulières, celles de la pandémie du Covid-19 qui a profondément, et peut-être définitivement, modifié nos façons de vivre et aussi de penser nos représentations de l’autre et de nous-mêmes.

Au-delà des responsables politiques et des institutions, c’est le modèle économique qui nous gouverne depuis plus de quarante ans – la globalisation néolibérale – et l’idéologie qui le sous-tend qui sont mis en question, voire en accusation. Plus fondamentalement, nous assistons à un bouleversement de notre rapport à l’autre, tel qu’il a été construit par les institutions politiques modernes mais aussi par nos habitudes quotidiennes : nos modes de travail, les modalités de la rencontre et du contact – entre confinement et distance –, l’expression d’une conscience planétaire mêlée à la réapparition des frontières et à l’émergence de paniques sociales, tout cela dessine un paysage radicalement inédit.

Ce qui est valable pour les citoyens du monde l’est évidemment pour les Juifs.

Au cours de leur histoire, les Juifs ont souvent été perçus comme la représentation d’une altérité menaçante, malgré leur petit nombre (quelques millièmes de la population mondiale).

Cet autre est souvent devenu le bouc émissaire, accusé de tout ce qui dans le monde était inquiétant ou inexpliqué. On pense bien sûr aux épidémies au Moyen Âge, mais aussi aux temps modernes où les Juifs ont été présentés comme des fauteurs de guerre et les responsables de crises économiques.

Aujourd’hui où la marche du monde nous échappe souvent, nous voyons se développer des sites complotistes qui, avec la constance de l’idée fixe, accusent Israël ou les Juifs d’être à l’origine la pandémie actuelle.

L’expérience de l’altérité, la place de l’étranger et le respect qui lui est dû ont longtemps constitué un des fondements des valeurs et de la religion juive ; celles que l’on rappelle chaque année au cours de la cérémonie du Seder de Pessah. Et même après l’Émancipation et la sécularisation des sociétés occidentales et d’une partie de la société juive, cette expérience continue à être considérée comme fondatrice d’un judaïsme éthique séculier. On peut penser que la mémoire historique et/ou mythique liée au destin de leur propre peuple a joué un rôle important dans l’engagement de nombreux Juifs dans les mouvements d’émancipation nationale ou sociale des peuples et des groupes opprimés au XXe  siècle. Un engagement qui s’est parfois accompagné de déceptions car, comme le rappelle Albert Memmi, les nationalismes tolèrent mal l’altérité (c’est ce qu’il appelle « l’hétérophobie des jeunes nations »).

Depuis le passé le plus ancien, le rapport à l’autre a souvent constitué un enjeu vital pour le peuple juif. Mireille Hadas-Lebel en donne ici un exemple, qui se situe avant le christianisme : confrontés à la civilisation de l’autre, la civilisation hellénistique d’Alexandrie, les Juifs tentèrent de sauvegarder leur propre culture en adoptant la langue grecque. Philon d’Alexandrie fut un héritier éminent de cette acculturation.

À partir de l’exil, les rapports du peuple juif avec l’État, ont été profondément modifiés. Comme l’écrit Danny Trom la « condition exilique a ceci de particulier : le pouvoir politique, perdu, est désormais pouvoir politique de l’Autre ». Les Juifs sont dès lors inscrits dans une double allégeance, celle qu’ils doivent à l’Autre, le Roi terrestre et celle qu’ils doivent au « Roi des rois », Dieu. Danny Trom étudie la manière dont cette double loyauté a été élaborée par la tradition rabbinique.

À l’intérieur même de la conscience juive, l’expérience de l’altérité est fondatrice, nous rappelle François Rachline. Par sa dénomination même, le mot « juif » comporte l’idée d’un devenir et d’une impossibilité à être une fois pour toutes. La judéité du Juif serait donc cette étrangeté à lui-même, cette interrogation sur un écart avec lui-même impossible à combler.

Un destin exemplaire dans la reconnaissance de l’altérité, celui de René Cassin, un Juif français, rédacteur dans l’après-guerre de la Déclaration universelle des droits de l’homme, est évoqué par Gérard Israël, son biographe.

Nadine Vasseur évoque à partir de différents points de vue la rencontre avec l’autre. Fille d’un juif violemment laïque, elle raconte sa propre découverte

des quartiers de Juifs ultra-orthodoxes à New York, la curiosité passionnée que cette rencontre a suscitée en elle, et en dehors de tout jugement, son désir de comprendre. Comme en miroir, elle évoque deux récits et deux itinéraires de jeunes élevés dans cette tradition qui quittent leur milieu très structuré par curiosité du monde, sans haine, et gardant même un attachement. Leurs livres, Celui qui va vers elle ne revient pas (Shulem Deen) et Je suis interdite (Anouk Markovits) semblent illustrer cette question grave : comment, par des voies solitaires, devient-on un individu ?

Cependant, comme dans d’autres groupes, se créent parfois au sein du monde juif des rapports d’hostilité entre sous-groupes d’origine ou de pratiques différentes.

Une hostilité condescendante, une ligne de partage, est décrite par Elias Canetti dans la Vienne de 1915 ; elle passe entre Juifs des vieilles familles sépharades originaires de Turquie et les Juifs galiciens arrivés plus tardivement.

Comme l’écrit Martine Leibovici à partir des analyses de Norbert Elias, ellesmêmes inspirées de John Scotson, ces oppositions sont vécues comme celles entre insiders et outsiders. On retrouve d’ailleurs le même phénomène décrit par Phillip Roth dans son recueil de nouvelles Goodbye, Columbus. Guido Furci, dans son analyse de la nouvelle Eli le fanatique, montre comment un jeune avocat, Eli, chargé, par les habitants juifs intégrés du « ghetto doré » de Woodenton, de persuader de partir les nouveaux arrivants, des survivants de la Shoah, finit par s’identifier à ceux-ci et à leur personnalité de Juifs hassidiques en adoptant leur tenue vestimentaire.

On voit que le rapport à l’identité culturelle tel qu’il s’inscrit dans la mémoire et l’histoire peut engendrer des comportements complexes. Dans un émouvant entretien, un choix personnel nous est raconté par Yann Boissière qui a décidé de se convertir et de devenir rabbin du Mouvement Juif Libéral de France, faisant fusionner son destin avec celui de l’autre dans lequel il s’est reconnu.

Le peuple juif, en tant que figure de l’autre, a particulièrement fasciné Pascal, et attiré son attention tant par sa longévité que par « quantité de choses admirables et singulières » qu’il y trouve. Ce rapport est analysé ici par François Ardeven.

Gérard Haddad, lui, évoque la fascination que les Juifs ont exercée sur Lacan, qui tout au cours de sa vie s’est entouré de Juifs.

N’oublions pas que depuis plus de cent ans, en Palestine puis en Israël, l’autre du Juif, fut souvent l’Arabe palestinien, fréquemment évoqué dans la littérature hébraïque moderne, tantôt comme une figure abstraite, tantôt comme un personnage plus concret selon les époques, un sujet que traite Michèle Tauber.

Tandis que Philippe Zard propose une analyse critique de la figure de l’Israélien et d’Israël comme figure de l’autre, illégitime et non nommable, dans l’œuvre du poète Mahmoud Darwich, chantre de la Palestine.

Francine Kaufmann a retraversé l’œuvre d’André Schwartz-Bart, auteur du Dernier des Justes mais aussi de la saga antillaise dont fait partie La Mulâtresse Solitude. Elle montre que le sentiment d’appartenance à l’humanité est un thème récurrent chez un écrivain profondément juif et intrinsèquement ouvert au monde qui a consacré sa vie à combattre le racisme afin dit-il que l’on aime l’étranger pour sa différrence, appréciée comme un enrichissement.

Pour en revenir à des réalités plus immédiatement politiques et plus proches de nous, autour du thème le Juif et l’Autre, Brigitte Stora évoque, au début de ce numéro, les dangers que peut présenter une identité juive qui se construirait sur la fermeture à l’autre. Tandis que, pour évoquer un danger plus extérieur, Simon Wuhl analyse les foyers de la haine antisémite qui menacent les Juifs dans la France actuelle.

Hors dossier, Daniel Oppenheim évoque le regard sur les Juifs et non-Juifs de l’écrivain Isaac Babel dans Cavalerie rouge, sorte de chronique de la Révolution, écrite avec le don de portraitiste qui fut celui de l’écrivain.

L’Autre n’a pas fini de nous interroger, nous n’avons pas fini d’y être confrontés pour le meilleur et quelquefois pour le pire, car nous avons malheureusement dû renoncer à la croyance en une marche triomphale du Progrès.

En mettant sous presse ce numéro de Plurielles, nous apprenons qu’Albert Memmi, le fondateur et premier président de l’AJHL nous a quittés.

Avec son décès, c’est un intellectuel juif majeur, qui disparaît. Il laisse une œuvre immense aussi bien littéraire que sociologique, qui a contribué à éclairer un certain nombre de phénomènes politiques et sociétaux liés à la domination et à la dépendance. L’analyste de Portrait du colonisé (1957) et de La Libération du Juif (1966), le romancier de La statue de sel (1953), a créé des concepts majeurs comme celui de judéité, qui sert encore à décrire notre identité juive dans sa dimension intime et personnelle.

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