Premières rencontres Pendant longtemps, les habitants du royaume d’Israël n’ont connu que les Grecs d’Asie Mineure, plus exactement d’Ionie (Yawan). Le chapitre IX de la Genèse leur attribue un ancêtre éponyme « Yawan » qui serait descendant de Japhet, un des trois fils de Noé avec Sem et Cham. Il suppose une coexistence harmonieuse entre Sem et Japhet puisque ce dernier reçoit une bénédiction de Noé : « que Dieu étende Japhet et qu’il habite dans les tentes de Sem » (Genèse 9, 22).
Il faut attendre l’arrivée d’Alexandre le conquérant en Orient pour que Juifs et Grecs se découvrent réciproquement. Ces conquêtes donnent naissance à une nouvelle civilisation où la Grèce influence l’Orient dans son ensemble : c’est la civilisation que depuis Dreysen (1831) on a continué d’appeler « hellénistique ». À partir d’Alexandre (-332) jusqu’à l’époque byzantine, les Juifs de Judée ou de diaspora ont indiscutablement été exposés à cette civilisation « hellénistique ».
Ils gardent d’ailleurs un bon souvenir d’Alexandre le Grand, puisque, selon une légende attestée par l’historien juif Flavius Josèphe (Antiquités XII) et reprise dans le Talmud, le conquérant serait venu à Jérusalem et aurait rendu hommage au culte juif.
De fait, c’est plutôt à Alexandrie, la nouvelle capitale de l’Égypte fondée par Alexandre, que s’est produit le premier contact entre Juifs et Grecs. Quelques fragments d’écrits grecs datables d’environ -300 présentent les Juifs avec une certaine sympathie, voire comme des sages ou des philosophes. Tout au plus s’inquiète-t-on de leur insociabilité, car l’observance des lois alimentaires empêche la convivialité.
La Torah en grec Les territoires conquis par Alexandre sont partagés après sa mort entre ses généraux. Ainsi se créent la dynastie lagide en Égypte et la dynastie séleucide en Syrie.
La Judée reste une dépendance de l’empire lagide pendant plus d’un siècle, de -312 à -198. Un texte grec, probablement dû à un Juif établi à Alexandrie, – la lettre d’Aristée Philocrate –, rapporte que le roi Ptolémée II Philadelphe, conseillé par son bibliothécaire, aurait envoyé une délégation auprès du grand prêtre Eléazar à Jérusalem, pour lui demander des traducteurs compétents afin d’inclure le texte sacré des Juifs dans sa bibliothèque. Les soixante-douze traducteurs, six par tribu, accueillis avec tous les honneurs, auraient traduit la Torah en soixante-douze jours. Telle serait l’origine de la traduction grecque de la Bible connue sous le nom de Septante (70).
Cette nouvelle Torah en grec doit permettre aux Juifs d’Égypte de maintenir le lien avec leurs textes sacrés, à mesure que progresse leur acculturation.
Ils se réunissent tous les septièmes jours dans leur synagogue. L’épigraphie atteste en effet l’existence aussi bien dans le Delta que dans le Fayoum de tels édifices dès le IIIe siècle avant l’ère courante. Il en reste les dédicaces en grec au souverain de l’époque et à son épouse. La plus grande synagogue de l’Égypte devait se trouver à Alexandrie, mais il n’en subsiste que le souvenir dans le Talmud de Jérusalem (Soukka V, 1,55a).
La traduction des Septante, va devenir le texte sacré d’une nombreuse diaspora hellénophone avant de servir de base à la diffusion du christianisme.
Judaïsme contre hellénisme ?
Les livres I et II des Macchabées qui nous sont parvenus en grec évoquent un affrontement entre judaïsme et hellénisme sous le règne du roi grec de Syrie Antiochus IV Épiphane. Au terme de cinq guerres entre l’Égypte et la Syrie, le territoire juif était en effet passé sous le contrôle séleucide en -198. Le roi
Antiochus III avait accordé une large protection au culte juif. Les persécutions attribuées à son fils Antiochus IV en sont d’autant plus difficiles à comprendre ; jusque-là en effet les traditions des divers peuples de son empire avaient été respectées. À lire de près les livres de Maccabées, ces mesures ne furent prises qu’à la suite d’une crise politique régionale et ce n’est pas l’hellénisation volontaire de certains Juifs qui en fut la cause. Tout en présentant avec indignation la tentation de l’hellénisme qui s’exerce jusque dans l’aristocratie sacerdotale, ce texte souligne bien qu’il n’y eut pas davantage qu’un Kulturkampf parmi les Juifs : aux privilégiés bénéficiant d’un statut supérieur et attirés par le mode de vie grec, s’opposait une population provinciale, humble, fidèle à ses traditions, et choquée par l’imitation de mœurs étrangères. Ce n’est qu’après bien d’autres événements que Juda Maccabée et ses frères prirent les armes. En effet, en raison des besoins d’argent du royaume qui devait un tribut à Rome, Antiochus IV déposa le grand prêtre légitime Onias III (qui périt ensuite assassiné) au profit de son frère Jason qui offrait une forte somme pour cette charge. Un certain Ménélas en offrait une plus forte et obtint le sacerdoce à son tour. Entretemps Antiochus IV avait entrepris deux campagnes militaires en Égypte. Revenant de la seconde après avoir subi une forte humiliation de la part des Romains, il crut à une révolte de la Judée où partisans de Jason et de Ménélas s’affrontaient.
C’est seulement alors qu’il publia en représailles ce que certains appellent son « édit de déjudaïsation », lequel entraîna à la révolte des Maccabées.
La mort du roi puis celle de Juda ne mirent pas fin aux opérations militaires. Le soulèvement qui aurait pu s’achever avec la purification du Temple se poursuivit avec les successeurs d’Antiochus IV, mais il avait changé de but et de signification. La révolte pour la préservation du judaïsme était devenue l’occasion de prouesses militaires et de manœuvres politiques menant à l’agrandissement du territoire et à l’indépendance nationale. La dynastie hasmonéenne qui se forma avec les frères de Juda Maccabée vit l’émergence d’une monarchie hellénistique en Judée. Certes, le culte était rétabli, mais le faste et les intrigues des cours hellénistiques s’introduisirent à Jérusalem.
Sans qu’il fût porté atteinte à la pratique du judaïsme, des éléments grecs apparaissaient dans la vie quotidienne : l’architecture, les monnaies avec la mention de Basileus (roi) introduite par Alexandre Jannée, les noms de la famille régnante – Jean Hyrcan, Juda-Aristobule, Salomé Alexandra – et même certains rabbins tels Antigonos de Sokho. La civilisation grecque était devenue le modèle dans toute la Méditerranée orientale. Les Juifs de Judée
en retenaient tout ce qui ne s’opposait pas à leurs croyances, mais en étaient bien moins influencés que la diaspora hellénophone.
Une diaspora brillante : Alexandrie Dès le IIIe siècle avant l’ère chrétienne, il existe de nombreuses communautés juives de langue grecque en Asie Mineure surtout dans les îles grecques et dans l’Égypte des Ptolémées. Nous sommes mieux renseignés sur l’Égypte que sur toute autre région grâce aux vestiges littéraires papyrologiques et épigraphiques qui sont parvenus jusqu’à nous.
Les dédicaces de synagogues, des listes de « soldats laboureurs » incluant des Ioudaioi (Judéens ou Juifs) attestent la présence juive sur le territoire égyptien au IIIe siècle1.
Un substitut du Temple fut même créé à Héliopolis par le fils du grandprêtre Onias III, assassiné au temps d’Antiochus IV.
C’est surtout à Alexandrie que la communauté juive s’épanouit. La capitale de l’Égypte qui avait pris le relais d’Athènes et était devenue un centre culturel important avec ses institutions nouvelles telles que le Musée (sorte d’académie) et la célèbre bibliothèque.
Les Juifs alexandrins se mirent à écrire des œuvres en grec. Il subsiste ainsi des fragments d’une pièce de théâtre sur la sortie d’Égypte et une histoire biblique préservées par les pères de l’Église. C’est aussi à Alexandrie que fut rédigé un écrit sapientiel, la Sagesse de Salomon2 et ce qu’est peut-être un des premiers romans grecs, Joseph et Asenet, sur le mariage de Joseph avec la fille d’un prêtre égyptien. Le plus célèbre Juif d’Alexandrie est Philon (-20 + 50 ?), qui a vécu au moment où l’Égypte de Cléopâtre était déjà devenue province romaine.
L’œuvre de Philon nous montre à quel point un Juif de langue grecque, profondément imprégné de culture hellénique, pouvait néanmoins rester profondément juif. Maîtrisant parfaitement la philosophie grecque, notamment les œuvres de Platon, des stoïciens et de Pythagore, il met son savoir philosophique au service du commentaire biblique3 en s’appuyant essentiellement sur la traduction des Septante, vénérée de son temps. De son œuvre immense, 1. Cf. J. Mélèze, Les Juifs d’Égypte de Ramsès II à Hadrien, Paris 1991.
il subsiste surtout un commentaire de la Genèse verset par verset, réparti en divers traités auxquels la postérité s’est habituée à donner des noms latins.
Philon s’y attache à montrer le caractère universel des textes bibliques grâce à leur commentaire allégorique, qui pour lui, n’exclut pas leur vérité historique. Soucieux de rationalité, il s’emploie déjà – bien avant Maïmonide – à classer toutes les lois réparties dans la Torah à partir du Décalogue qui en fournit les grands principes.
L’œuvre de Philon ne nous est pas parvenue en entier, mais ce qu’il en reste est déjà considérable (35 volumes en édition bilingue aux éditions du Cerf). On ignore quel fut l’impact de ses écrits – peut-être fondés sur des homélies orales – en son temps.
Les circonstances historiques firent sortir Philon de l’orbite du judaïsme.
C’est ainsi que le christianisme qui avait déjà adopté la Septante, fit de Philon un « docteur de l’Église honoris causa ».
Une diaspora précaire À l’époque de Philon, cependant la diaspora d’Égypte avait de nombreuses raisons d’inquiétude.
Sa précarité était devenue manifeste avec l’arrivée des Romains. Petit à petit, elle perdait certaines de ses prérogatives, car les Romains se devaient de favoriser les Grecs locaux plus proches d’eux par leur mode de vie, et par ailleurs, de ménager la population indigène jalouse des Juifs. On trouve néanmoins, encore au début du Ier siècle, des cas de réussite sociale parmi les Juifs : ainsi le frère de Philon était « alabarque », c’est-à-dire directeur des douanes à Alexandrie, ville portuaire très active. En 41, il avait marié son fils Marcus à la fille du roi de Judée Agrippa I, Bérénice1. Il était en relation d’amitié et d’affaires avec une grande dame romaine, Antonia minor, fille de Marc-Antoine. C’était un Juif riche et respecté, toujours fidèle à ses origines, qui avait contribué à orner d’or et d’argent les portes du Temple de Jérusalem.
Pourtant, comme l’atteste l’historien Flavius Josèphe, « son fils Tiberius Julius Alexander abandonna les coutumes ancestrales ». Devenu un officier romain, il fut nommé aux plus hauts postes par Rome, procurateur de Judée puis préfet d’Égypte. En une époque troublée, il n’hésita pas à se tourner contre ses anciens coreligionnaires et en 70, c’est lui qui accompagna Titus au siège de Jérusalem. Mais Philon ne vécut pas assez pour voir cela.
Ce dont Philon fut témoin de son temps, c’est de ce que certains historiens ont appelé « le pogrom d’Alexandrie » en l’an 38. Pour flatter l’empereur fou Caligula, un gouverneur d’Égypte nouvellement arrivé, Flaccus, voulut imposer le culte de l’empereur dans les synagogues, sachant qu’il aurait l’appui de la populace égyptienne. Les Juifs furent déclarés hors la loi, réunis dans un quartier où la famine s’installa, dans des conditions d’hygiène insupportables.
Leurs notables furent publiquement humiliés ou massacrés. Le cauchemar ne fut interrompu que par la disgrâce de Flaccus, sur un caprice de Caligula.
L’alerte avait été chaude, mais la situation était loin d’être réglée. Philon comme il le rapporte lui-même, fut désigné pour conduire une délégation à Rome afin de demander à l’empereur le rétablissement des droits des Juifs.
Ils furent reçus tardivement, avec dérision. L’assassinat de Caligula mit provisoirement fin à la crise.
En 66, quand éclata le soulèvement de la cité, le nouveau préfet d’Égypte, Tibérius Julius Alexander, le propre neveu de Philon, n’hésita pas à réprimer les manifestants juifs, à Alexandrie au prix de milliers de morts.
En 132, sous le règne de Trajan, une révolte juive éclata en Égypte, en Cyrénaïque et à Chypre. Elle dura plus de trois ans et fut cruellement réprimée. Les trois communautés disparurent de la carte pour quelques siècles.
Et encore le grec Au premier siècle, la population de Judée était entourée de populations largement hellénisées, même si leur langue quotidienne était l’araméen. En Asie Mineure, les Juifs parlaient le grec, et avaient aussi, semble-t-il, admis la version grecque de la Torah pour leurs offices religieux. C’est dans leurs synagogues que l’apôtre Paul vint non tant prêcher une nouvelle religion qu’annoncer le salut grâce à la venue du Messie, en grec Christos. L’usage de la Septante dans les premières communautés chrétiennes amena les rabbins du IIe siècle à patronner une nouvelle traduction grecque de la Torah, celle du prosélyte Aquila, car disait Rabban Siméon fils de Gamliel II, la seule langue dans laquelle les livres saints pouvaient être traduits était le grec (Meguila I, 8). Les « patriarches » descendants d’Hillel qui étaient les représentants de leur peuple auprès du pouvoir romain se devaient de connaître le grec, langue administrative de l’empire en Orient. Une tradition rapporte que Rabban Gamliel II instruisait cinq cents jeunes gens qui étudiaient la Torah et cinq cents qui étudiaient la « sagesse grecque » (Talmud de Babylone, Sota 49 b).
À la fin du IIe siècle Rabbi Juda Ha-Nassi dit « Rabbi » s’exclamait : « Qu’avezvous à faire du syrien (i.e. araméen) ? Parlez ou le grec ou l’hébreu ».
La découverte de lettres du chef de la deuxième révolte de (132-135), Bar Kokhba, dans les années 50 du XXe siècle prouve que trois langues étaient pratiquées : hébreu, araméen, grec.
Le grec a aussi pénétré jusque dans la littérature rabbinique : Talmud, Midrash et Targum comprennent ensemble près de 2 500 mots grecs. Dans le Talmud seul, on en trouve 1 100. L’emprunt au grec ne concerne pas seulement les domaines de la civilisation hellémique (stade, philosophie, géométrie, théâtre) il s’étend même parfois à des secteurs proprement juifs :
Sanhedrin, pargod (voile du Temple), cohen hédiot (simple prêtre).
À Rome même, c’est le grec qui est prépondérant dans les populations juives immigrées d’Orient. Dans six catacombes juives redécouvertes au XVIIe siècle, 75 % des inscriptions funéraires sont rédigées en grec. Le grec continue de dominer dans les catacombes de Venosa, dans le sud de l’Italie au sixième siècle, puis s’amorce un retour à l’hébreu achevé au IXe siècle. * * * Il est difficile de s’imaginer qu’il fut un temps où les Juifs parlant le grec étaient plus nombreux que ceux qui parlaient l’hébreu ou même l’araméen.
Le grec jouait dans le monde méditerranéen le même rôle que l’anglais de nos jours. Il avait créé un espace de rencontre que les antagonismes religieux avec l’apparition de christianisme (et le schisme Orient-Occident) puis de l’islam ont ébranlé.
Le judaïsme a pris de l’hellénisme ce qu’il pouvait en garder. En sens inverse, c’est en adoptant la Bible à travers le christianisme que le monde grec s’est judaïsé sans le savoir. Deux exemples qui nous montrent qu’aucune civilisation ne saurait être étanche.