« Chaque été, ils revenaient là, vers les tables rondes, tels de vieux complices. Riches, escrocs, charlatans, naïfs pris au piège d’une illusion, jeunes filles à qui des hommes promettaient monts et merveilles ». Certes, « ils n’étaient pas nombreux », mais assez bruyants pour un « village comptant deux rues, ou plutôt une seule rue qui longeait le fleuve ». Dans ce petit centre, « on achetait, on vendait et on jouait au poker jusque tard dans la nuit ». Quant à « la pension, avec ses dépendances récemment construites, [elle] était pleine à craquer l’été. Il arrivait parfois que, faute de lit, des hôtes restent dehors toute la nuit et jouent à la lueur des réverbères. » Cela faisait bizarre : « l’endroit n’était ni bien placé ni somptueux, la rivière n’était pas particulièrement réputée, la flore était clairsemée, la plaine marécageuse, [et] pourtant les gens avaient pour les tables rondes le même attachement que l’on a pour de vieilles connaissances. » C’est ainsi que commence Les eaux tumultueuses (1988) d’Aharon Appelfeld, dont l’action se déroule à Fracht, petite localité qui – comme l’explique le narrateur – « pour beaucoup, […] évoquait cupidité et débauche, mais [qui] pour quelques fidèles[ gardait un je ne sais quoi de magique, au point que] tout ce qui existait en dehors de [son périmètre donnait l’impression d’être] gris, sans saveur ni joie »1.
Nous sommes à la fin des années 1930, et dans ce coin reculé de l’Empire austro-hongrois la maison Zaltzer est un lieu de retrouvailles idéal pour des 1. Cette citation et les précédentes sont tirées de : Aharon Appelfeld (2013), Les eaux tumultueuses, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, Paris, Éditions de l’Olivier, p. 9.
Pour l’original, cf. l’incipit de : Aharon Appelfeld (1988), אש רצפת (Rispat ’esh), Jérusalem,
vacanciers – célibataires et juifs pour la plupart – désireux, au moins une fois par an, de rompre avec leur routine, passer le temps entre amis, boire et faire l’amour.
Une année pas comme les autres, « ils ne [sont] pas nombreux à venir, au premier regard l’endroit semble désert, abandonné par ses habitants »1. En dépit de l’étrangeté de la situation, l’arrivée de Rita Braun se fait, une fois de plus, « dans un remue-ménage »2. Elle a hâte que les touristes envahissent de nouveau la pension, pour que leur vacarme lui fasse oublier, ne serait-ce que de façon passagère, l’angoisse qui l’étreint. Mais l’attente se prolonge, un orage éclate, le fleuve en crue se gonfle, se fait menaçant, finit par déverser sa boue dans la cour de l’auberge. Dans un paysage transformé par la fange, affleure ce qui reste d’un monde destiné à disparaître : une synagogue, un bar, un pont sur une rivière. Très loin, comme en rêve, quelqu’un croit apercevoir les contours d’une Terre promise : sous un ciel à nouveau ouvert, Rita se dirige vers ce mirage, vers ce pays « avec de longues plages et un soleil clair »3 dont le nom est si étrange que quelqu’un le lui fait remarquer en passant, « comme s’il [n’était pas question] d’un morceau de terre, mais d’un être jeune, fabuleux et [séduisant] »4. La trame se réduit à cela : un enchaînement d’images soustraites à l’oubli, quelques bribes de conversation, des silences difficiles à supporter – surtout le soir, juste avant de se coucher – et l’espoir qu’en allant s’installer ailleurs les problèmes n’en fassent pas de même. Le départ par lequel le récit se termine n’est pas sans rappeler celui qui clôt Badenheim 1939 environ douze ans auparavant. Là aussi, en conclusion du dernier chapitre, sous un ciel à nouveau dégagé, traversé par quelques rayons de soleil, des personnages hauts en couleurs quittent, à la fin d’une saison « pas comme les autres », leur lieu de villégiature préféré.
Ceci étant, dans ce roman l’éloignement ne s’opère pas de la même manière, ni pour les mêmes raisons. En effet, dans la gare la plus proche, une locomotive suivie de quatre wagons marchandises attend, entre autres, le vieux rabbin – inapte à interagir avec les gens qu’il côtoie, sinon dans un mélange indistinct de yiddish et d’hébreu –, Sally et Gertie – les deux plus vieilles 1. Appelfeld Aharon (2013), op. cit., p.
prostituées du coin, bien acceptées par la communauté et désormais partie intégrante du folklore local –, Léon Semitzki – musicien et conteur d’origine polonaise –, Nahum Slotzker – le yanuka, l’« enfant prodige » dont les gens du village prennent soin à tour de rôle –, le Dr. Langmann – aussi fier de sa lignée autrichienne qu’honteux de ses origines sémites et, par conséquent, inapte à comprendre pourquoi il se retrouve à partager le même destin que ses compagnons de route les plus excentriques, dans les histoires desquelles il ne se reconnaît guère… Pendant que les gens sont dirigés vers les quais et dispersés dans le train – qui, telle une apparition, se détache du paysage dont il a surgi et tressaute sur les voies –, quelqu’un a le temps de prononcer une dernière phrase, juste avant de disparaître lui aussi, avalé par la ferraille. Ses mots, qui se veulent encourageants, résonnent chez le lecteur comme une sentence funèbre : « Si les voitures sont si sales, cela signifie que nous n’irons pas bien loin ».
Cette phrase interrompt abruptement les faits relatés, nous plonge dans une ellipse, suggère la présence d’un « hors-champ » impénétrable, que seule l’intervention d’une instance extradiégétique est en mesure d’interpréter.
Elle souligne aussi, in extremis, la naïveté dont tous les protagonistes ont fait preuve au fil des pages, à l’exception peut-être de quelques artistes lunaires, des plus religieux et des plus jeunes. Ce ne sont ni l’inspiration, ni la proximité avec Dieu qui font ressortir ces derniers du lot : si bien qu’aveuglés par le mythe pervers de l’assimilation, ils finissent par se différencier de leur entourage, c’est plutôt parce qu’à l’instar des animaux ils développent un instinct hors du commun – ou alors perçu en tant que tel dans un univers fermé où chacun a tendance à penser comme son voisin. Cher à Appelfeld, le motif de « l’enfant sauvage »1, coupé du reste du monde, ne s’exprime ici que de manière très marginale ; en revanche, celui de la sensibilité accrue, résultant d’un regard le moins préorienté possible sur la réalité des choses, s’affirme sans détour. Au fond, ce n’est pas parce qu’il intervient rétrospectivement que le narrateur semble disposer d’un savoir presque totalement étranger aux protagonistes du livre ; son habileté à déchiffrer les signes, la facilité avec laquelle il établit des liens entre les phénomènes qu’il décrit, ses pouvoirs quasiment « prophétiques » – en dépit d’une focalisation pas tout à fait omnisciente – dépendent d’une finesse d’analyse que seuls ceux qui cherchent à entrer en relation avec la complexité qui les entoure avec tout
leur corps (peau, muscles, ventre, tête) semblent être capables de développer et, le cas échéant, de transmettre. « Une lumière tamisée, comme filtrée par du parchemin, éclaire les derniers jours de Badenheim », nous communique cette voix hors du temps, qui sait que les derniers jours sont vraiment les derniers, plus en raison de ce qu’elle ajoute qu’en vertu du « présent historique » dans lequel elle semble s’exprimer. Ainsi elle poursuit : « [l]es cigarettes manquent. Les gens absorbent en cachette les drogues volées. Certains sont gais, d’autres sombrent dans la mélancolie. Le silence n’est plus. Les gens se penchent aux fenêtres ou montent jusqu’aux étages supérieurs. Les pluies les plus récentes ravivent les feuilles tombées dans le jardin du Luxembourg. La vue est sublime. La Maison ressemble maintenant à un oratoire où l’on peut crier ou se taire, chacun à sa guise. De toute façon, personne ne demandera quoi que ce soit. »1 L’isolement dans lequel la micro-communauté de Badenheim est plongée chaque jour un peu plus se mesure à la pénurie de biens de première nécessité et de tabac, à l’apathie des résidents – qui, gais ou mélancoliques, finissent tous par adopter une attitude décalée par rapport aux changements en cours – et à l’attente d’instructions qui pèse sur les hôtes, essayant tant bien que mal de se préparer à l’« après », tout en ignorant ce que le lecteur, par contre, associe spontanément à l’imaginaire de la déportation. Et pourtant, un détail en apparence anodin se démarque dans les quelques lignes citées : « les feuilles tombées dans le jardin du Luxembourg », dont les couleurs ont été ranimées par les dernières averses. C’est peut-être ce tapis polychrome qui fait que, plus que toute autre chose, du haut des fenêtres « la vue apparaît comme admirable » ; cela ne fait aucun doute, c’est ce collage improvisé par terre et qui demande à être contemplé de loin que le narrateur met sous les yeux de ses personnages, comme s’il s’agissait d’y reconnaître – tel un « motif dans le tapis » – la clé d’une énigme, dont la portée est beaucoup plus universelle que ce que l’on pourrait croire.
Attentif à ce qui, dans le paysage environnant, s’annonce comme la possible résolution d’un mystère, ce conteur détaché, à la syntaxe aussi sobre qu’incisive, se limite, certes, à l’essentiel, mais tout en accordant une importance fondamentale à des données pouvant paraître superflues de prime abord. Son intention n’est pas de renverser une hiérarchie dominante, mais, 1. Aharon Appelfeld (1975), נופש עיר באדנהיים (Badenheim ‘ir nofesh), Tel Aviv, Ha-qibus
plus banalement, d’affirmer la sienne, faite d’éléments distribués dans un système dont la logique d’organisation interne échappe à ceux qui tentent de l’expliquer de manière trop rationnelle. Penchant souvent du côté de la synesthésie, les contenus de ses observations hasardent des connexions aux allures mystiques ; ils alternent entre informations nécessaires à la constitution du récit et instantanés pouvant traduire « ce que le récit [à proprement parler] ne dit pas ». Ici plus qu’ailleurs, « employer le substantif récit implique une généralisation […] au-delà ou en-deçà du roman, c’est-à-dire de la littérature, c’est-à-dire du droit de tout dire et de tout cacher, de porter preuve d’une absolue responsabilité ou d’une tout aussi absolue irresponsabilité ».
Philippe Daros le rappelle bien, « [n’importe quelle] verbalisation [en tant que] condition d’extériorisation objectivante et de communication […] ouvre à la question de ce qui est tu ». Or, « le récit comme inter-diction d’un «non-dit» », comme expérience d’une performativité intrinsèque à l’acte de « mise en forme du littéraire et, simultanément, [à l’acceptation] dans cette mise en forme d’un informe, d’un informulé, d’un [difficilement] formulable »1 se configure au même titre qu’un jeu de piste. À dire vrai, ce dernier constat apparaît comme un lieu commun de l’art en général ; sans en formaliser les multiples enjeux, Appelfeld en est certainement conscient – et c’est notamment pourquoi il s’adonne à la mise en place de narrations où les mots deviennent systématiquement dépositaires de l’« épaisseur » de l’existence, plus qu’ils ne se font trace de sa « signification » ultime.3 Cela ressort particulièrement là où les incursions de la personne qui raconte s’accompagnent d’une restitution sommaire des pensées des personnages – c’est dans l’écart entre les unes et les autres que se dessine la possibilité d’une « réponse » –, ou alors au tout début des derniers chapitres, lorsqu’il s’agit de renforcer la tension dramatique, tout en suggérant la polysémie irréductible d’associations que l’on aurait tendance à qualifier d’ « évidentes ». Prenons à titre d’exemple l’extrait qui suit : « les chiens essaient de faire une percée dans les murailles, mais ils n’en ont pas la force. Les gardes les repoussent à l’intérieur. Ils ont beaucoup maigri et font preuve 1. Pour cette citation et les précédentes, cf. Philippe Daros (2015), Variations sur un syntagme, in Claire Colin, Claire Cornillon (sous la dir. de), Ce que le récit ne dit pas. Récits du secret, récits de l’insoluble, Tours, Presses Universitaires François Rabelais, pp. 9-11.
d’hostilité envers les gens. Le maître d’hôtel les caresse doucement en leur disant que, s’ils se conduisent bien et se montrent obéissants, il les emmènera en Pologne. Tout dépend d’eux, uniquement d’eux. Il semble bien que les chiens ne comprennent pas le fond de cette affaire. La hargne donne à leurs yeux un éclat de métal poli. La nuit, ils déchirent le silence en lambeaux. Les gens font des cauchemars. Mitsi affirme que jamais elle n’a été terrorisée par des rêves aussi horribles. Salo en adoucit l’impression en mettant tout sur le compte des chiens, sans eux, on pourrait dormir tranquillement. En automne, l’air tiède est favorable au sommeil. »1 Dans ce passage, les chiens qui essaient désespérément « de faire une percée dans les murailles » sans arriver à s’échapper s’opposent au maître d’hôtel qui « les caresse doucement en leur disant que, s’ils se conduisent bien et se montrent obéissants, il les emmènera en Pologne ». Bien sûr, les uns ressentent sans comprendre l’approche du danger : ils reniflent « naturellement » la menace représentée par cet étrange « Service sanitaire » qui, dans le livre, renvoie de manière métonymique à l’ensemble des opérations conduites par le parti national-socialiste aux prises avec ce qui entrera dans l’Histoire sous le nom de « solution finale ». Le maître d’hôtel, quant à lui, n’arrive absolument pas à comprendre ce qui se passe et, comme la plupart des autres pensionnaires, n’arrive à envisager l’évacuation qui se prépare autrement que comme un simple « déménagement » collectif – d’ailleurs, son incompréhension est telle qu’en s’adressant aux animaux, il laisse entendre que les emmener avec lui représente une faveur qui se mérite. Ceci étant, si les êtres humains refoulent4 alors que les bêtes « déchirent le silence en lambeaux » avec leurs cris et leurs gémissements, ce n’est pas exclusivement en raison d’un type de perception sensorielle différent, mais aussi et surtout en vertu de la maîtrise ou non du langage. D’une certaine manière, si l’absence de ce dernier chez les chiens les empêche d’articuler leur angoisse grandissante, l’emploi qu’en font les êtres humains les protège, mais les éloigne surtout, de la vérité.
Le rapport que les personnages de Badenheim 1939 entretiennent avec le langage se manifeste de façons variées : certains remplacent les lettres et les journaux, qui ne parviennent plus dans la petite ville suite à sa mise en quarantaine, par une succession d’histoires rapportées oralement, dont chaque nouvelle version contribue à édulcorer les précédentes ; quelques-uns se mettent à l’apprentissage du yiddish, d’une part, afin de « mieux se préparer à l’arrivée en Pologne », d’autre part, car déchiffrer un alphabet inédit est sans aucun doute plus simple et sécurisant que de chercher à décoder l’actualité1 ; d’autres encore s’abandonnent à des monologues intérieurs que le narrateur décide de ne pas expliciter. Celui-ci, hanté par les souvenirs d’Appelfeld de ses dernières vacances avec ses parents, n’est pas tout à fait un alter-ego de l’auteur, mais plutôt un conteur auquel l’écrivain semble avoir cédé la place. Primo Levi l’a remarqué immédiatement et, dans un compte rendu de Badenheim 1939 (Le lance diventino scudi, 4 novembre 1981, « La Stampa ») suggère que si le livre dans son ensemble est « étrange » et « gla- çant »5, c’est non seulement en raison de la matière abordée, mais aussi de l’utilisation d’un tel procédé – redoublé, dans l’édition israélienne, par les illustrations du fils d’Appelfeld, Meir, âgé d’environ quatorze ans à l’époque de la parution du texte, mais à même d’en fournir une « interprétation par images » quelque peu compensatoire par rapport à toute prise de conscience que l’on espère pouvoir obtenir jusqu’au bout d’au moins l’un des protagonistes du roman. Trompés par la contingence, paralysés par une incapacité totale à prendre du recul par rapport à leur propre situation, les personnages véhiculent une représentation problématique et quelque peu généralisante 1. « J’ai appris le yiddish car je souhaitais expulser l’allemand qui était en moi. Je voulais être proche des gens sur lesquels j’écrivais », affirme Appelfeld lors de l’un des entretiens accordés à Keren Mock et partiellement publiés dans cet ovni littéraire qu’est Hébreu, du sacré au maternel (Paris, CNRS Éditions, 2016 ; pour la réplique reportée, cf. p. 82).
Or, le mouvement décrit ici « retourne » celui de certains vacanciers de Badenheim : si Appelfeld se dirige consciemment vers une langue dont « [l]e corps des lettres hébraïques mêlées à l’âme juive européenne semble permettre de trouver […] une forme susceptible de transcrire l’ineffable » (ibid.) – en d’autres termes un « refuge », mais aussi la possibilité d’une restitution mimétique des faits relatés ou évoqués par l’écriture –, de leur côté les vacanciers s’autopersuadent de l’éventuelle utilité de cet idiome très souvent réprimé, dans le but de se projeter vers un ailleurs moins sombre que celui qui les attend.
des victimes : pas toujours aimables, très souvent prétentieux en dépit de leur ingénuité, ils semblent se diriger docilement vers le lieu de leur propre massacre. Néanmoins, loin d’alimenter le stéréotype des Juifs incapables de se défendre ou de réagir de façon déterminante face aux injustices dont ils sont la cible et face aux actes de barbarie perpétrés à leur encontre, Appelfeld dépeint plutôt ce qui est de l’ordre d’une « violence du calme » susceptible de concerner tout un chacun. « Qu’il s’agisse de camps de concentration nazis, des goulags de l’Est, des tortures en Amérique latine, au Chili, de crimes individuels (et des criminels si vite baptisés monstres), on aime se persuader [que ce sont] là [des] anomalies, des tragédies, des drames », observe Viviane Forrester dans un essai tout aussi « glaçant » que Badenheim 1939. « Or le drame, la tragédie, c’est justement qu’il n’y en a pas », poursuit-elle, « que leurs modèles sont intériorisés, acceptés, vécus et propagés dans le refoulement et la résignation par [le plus grand nombre, au point qu’on en vient à désigner comme exceptionnel, scandaleux, ce qui n’est que forme exacerbée, ostensible, du quotidien ». Le scandale c’est qu’il n’y en a pas, ou alors « qu’il y a scandale à désigner comme rare, stupéfiant, ce qui (mais moins spectaculaire, moins abrégé, et parfois moins brutal) est partout répandu dans le temps, dans l’espace [jusqu’à] se fondre avec le calme ambiant ».
Car « le scandale – et c’est un scandale – détourne du scandale véritable qui est permanent, indiscernable, fondamental en somme »1 ; ce qui revient à établir un système d’équivalences risqué entre « tranquillité » et « brutalité inaperçue », « quiétude » et « horreur latente »6.
Dans Le lance diventino scudi (Que les lances deviennent boucliers), Levi souligne aussi cet autre aspect fondamental de l’entreprise littéraire d’Appelfeld ; une fois l’intrigue reprise dans les grandes lignes, il isole les perspectives critiques permettant de mieux en orienter la lecture. S’il est vrai que Badenheim 1939 peut faire l’objet de plusieurs interprétations, il 1. Pour cette citation et les précédentes : Viviane Forrester (1980), La violence du calme, Paris, Seuil, p.
est tout aussi évident qu’il apparaît en premier lieu comme une tentative de thématiser le « je ne veux pas voir » que la génération précédente a opposé à la menace hitlérienne. Levi nuance ses propos de manière significative en insistant non seulement sur la question du « refoulement », mais aussi sur l’emploi du verbe « vouloir ». Dans ses mots, il n’est pas question de « ne pas pouvoir » – du moins ce n’est pas cela qui retient d’abord son attention –, il s’agit vraiment de « ne pas vouloir », laissant entendre par là l’existence d’un choix tacite et partagé que les personnages finiront par subir. Loin de se concentrer uniquement sur les Juifs, Levi introduit dès le début de son intervention l’idée qu’il défendra par la suite avec le plus de vigueur : après avoir fait allusion au monde de papier de Badenheim – inspiré d’un univers réel, mais issu malgré tout d’une « construction » –, il se réfère à l’humanité toute entière, à ses contemporains, auxquels il reproche en même temps une forme de myopie commode et le refus d’aborder sans médiation les menaces qui pèsent sur eux. C’est cette deuxième voie, axée sur la mise en valeur d’un livre dont l’une des caractéristiques principales est son irréductible « actualité », que Levi décide de développer au moyen d’une analyse de moins en moins « littéraire » à mesure que l’on progresse dans le texte.
Son but étant, entre autres, de montrer que les personnages d’Appelfeld ne sont pas plus sots que la majorité des gens, juifs ou non, Levi parvient non seulement à proposer un regard différent sur les vacanciers de Badenheim, mais aussi et surtout à faire de cette espèce d’entité collective, « plausible plus qu’authentique » – pour reprendre l’expression qu’il avait utilisée luimême afin de décrire l’épopée des partisans protagonistes de son roman historique, Maintenant ou jamais (1982) –, une catégorie ontologique de notre modernité occidentale. « Nous aussi aujourd’hui, comme hier les Juifs de Badenheim mangeons des pâtisseries et organisons des festivals de musique alors que le «Service sanitaire» est au travail », met en garde Levi ; ce à quoi il ajoute : « cependant la situation présente diffère en ceci que la menace ne concerne plus seulement un groupe mais l’espèce humaine, elle ne se propage plus d’un centre de pouvoir unique et pervers, elle se niche plutôt dans l’équilibre précaire dans lequel nous nous sommes habitués à vivre »1. En pleine Guerre Froide, dans un contexte profondément marqué par la course à l’armement nucléaire, la peur d’une « apocalypse atomique » concentre en 1. Pour cette citation et les précédentes : Levi Primo (1997), op. cit., pp. 935-938 (nous
elle une série d’autres peurs trop souvent minimisées ; elle intervient dans le discours de Levi de manière obsédante, et sert de prétexte pour entamer une réflexion qui trouve à son tour une résonnance hic et nunc. « On discourt volontiers d’apocalypses et de fléaux quand ils nous paraissent loin, parfois même en plaisantant, comme dans le Docteur Folamour. Ce film [de Kubrick] était amusant, mais aujourd’hui on serait mal à l’aise en le regardant », explique Levi avant de préciser : « en revanche, lorsque les dangers approchent, on se comporte exactement comme à Badenheim »1, en d’autres termes on s’applique à bâtir un système de défenses tel qu’il nous coupe radicalement du réel. Parler de la menace atomique – ou de la crise migratoire massive, de la tragédie syrienne, du danger représenté par la Corée du Nord, à une époque où les rapports entre les États-Unis et la Russie semblent tout aussi tendus que dans les années 1980, bien que pour d’autres raisons – serait pour Levi « un signal modérément positif ». Bien sûr, « les conférences, les tables rondes, les manifestations » aident à sensibiliser davantage l’opinion publique ; toutefois, pour que les mots se traduisent en action, il est indispensable, insiste-t-il, d’aborder ces sujets « dans les salons, à table, entre amis ou avec des inconnus »2. Oui, parce que si l’objectif est de rendre le problème concret, alors il faut contrer par tous les moyens l’éventualité que la parole éloigne, transfigure de manière douteuse, fasse abstraction justement ; il est nécessaire d’intégrer au quotidien des analyses susceptibles de remplacer les slogans creux, tout comme les simplifications, voire les instrumentalisations politiques qui en sont à l’origine. Discuter de la pluie et du beau temps – comme cela se fait à Badenheim ou dans la maison Zaltzer de Fracht – permet de s’évader, certes, mais c’est aussi une pratique périlleuse (et dans le monde dans lequel nous vivons on ne le sait que trop), car en ne discutant que de la pluie et du beau temps on se déshabitue d’échanges plus engagés – au risque de conférer au langage un pouvoir aussi mystificateur que celui sur lequel le « Service sanitaire » (entendu dans son acception la plus paradigmatique) s’appuie sans cesse pour avancer dans ses démarches.
- ↩ Aharon Appelfeld (2007), Badenheim 1939 (traduit de l’hébreu par Arlette Pierrot), Paris, Seuil – Éditions de l’Olivier, p. 143. Cette édition, aujourd’hui de référence, reprend la traduction – revue et corrigée – parue en 1986 sous le même titre aux éditions Belfond.
- ↩ Ibid. 3. Ibid., p. 188.
- ↩ Sur les notions d’« épaisseur » et de « signification », nous renvoyons entre autres à :
- ↩ Confortés dans l’idée que l’intégration s’était raffermie davantage suite à l’engagement militaire d’un grand nombre de Juifs aux côtés de leurs compatriotes européens pendant
- ↩ Cf. Primo Levi (1997), Opere, œuvres complètes rassemblées par Marco Belpoliti,
- ↩ L’écrivain suisse-alémanique Fritz Zorn (de son vrai nom Fritz Angst – notons que par le biais de son pseudonyme l’auteur a voulu transformer la « peur » en « colère ») s’est exprimé sur ces couples faussement antinomiques avec une finesse et une intelligence négalables. Cf. Fritz Zorn (1977), Mars, Munich, Kindler ; mais aussi l’avant-propos d’Adolf Muschg [disponible en français chez Gallimard (1979) dans la traduction de