« J’ai peur du loup… ». L’enfant se blottit contre moi, les mains sur les yeux, en tremblant. J’essaie d’appliquer les principes d’éducation positive que j’ai appris : « Et bien tu sais, le loup dont on parle dans cette histoire n’est pas représentatif du vrai loup… Celui-ci est un loup méchant… Le vrai loup est un animal bon et très doux… Et il règne sur toute la forêt, sur les autres animaux avec bonté. » L’enfant me regarde incrédule… j’ai moi aussi du mal à me croire…. « Le Grand Méchant Dieu » : de la peur à la terreur Le souffle destructeur Il est vrai qu’il y a de quoi avoir peur de Dieu dans la Torah et le Talmud.

La menace de Sa colère est quasi toujours présente sous une forme verbale ou nominale. On trouve près de dix groupes de mots pour la désigner, qui apparaissent près de 450 fois dans l’ensemble de la Bible. Comme le méchant loup de l’histoire enfantine, Dieu détruit par un souffle que l’on entend en hébreu avec des mots dont la majorité se termine par le son [f] : « Ketsef »/ « colère », « Anaf »/ « irriter », « zaaf »/ « courroux ». « Pfffff…. » le voici qui s’échauffe et qui se prépare à détruire notre maison de paille. « Vé’hara af Ado-naï bakhem » qui est répété matin et soir dans la prière considérée comme la plus importante, le Chema, nous montre le « nez » de Dieu (« af ») qui s’échauffe si on ose s’écarter et se prosterner devant d’autres dieux. Il faut naturellement imaginer la dramaturgie liée à la lecture liturgique du passage qui, avec les « téamim », les vocalises, dramatise le passage avec une montée en puissance pour imiter cette colère et chanter la fureur de Dieu. Rappelons qu’une des traditions de Yom Kippour, Jour du Pardon, est de ne pas chanter ce passage, mais de le réciter à voix basse… pour ne pas « échauffer la bête »

(et c’est aussi le cas dans la tradition sépharade pendant toute la période des « selikhot »1 qui précèdent).

Car c’est bien une menace de destruction qui sévit derrière cette colère divine. Immédiatement après, dans la prière du « Chema », il est dit que si on s’écartait de la foi en Dieu, « Il fermerait les cieux et il n’y aurait plus de pluie et la terre ne donnerait plus sa récolte. Et vous disparaitriez rapidement du bon pays que Dieu vous donne. » La crainte, voire la terreur ressentie devant l’Être divin, est celle de l’anéantissement de la surface de la terre. Que cela soit parce qu’Il décide de « fermer les vannes du ciel » en refusant la pluie ou en les ouvrant et en déclenchant le déluge, Dieu Tout-Puissant a cette force d’avoir les éléments naturels qui lui obéissent et selon Sa volonté, de les utiliser contre nous. Il y a de quoi avoir peur… D’ailleurs si on approfondit ce registre, on peut considérer que toute l’histoire de la Bible est fondée sur la peur de l’homme vis-à-vis de la transcendance. « Loup y es-tu ? » Tout commence avec Adam et Ève qui, après le péché originel et après avoir consommé du fruit de l’arbre de la connaissance ont leurs yeux « décillés » et s’aperçoivent qu’ils sont nus. Là apparaît la première crainte de l’Homme face à Dieu. Le couple se cache immédiatement quand il entend Dieu se rapprocher. Et c’est Dieu Tout-Puissant, omniscient, qui joue au loup avec le premier homme en lui demandant « Où es-tu? » : « Ayéka ? ». L’effet sur l’homme est immédiat, il décuple le sentiment de peur. Qu’y a-t-il de pire que quelqu’un qu’on ne voit pas qui nous dit : « Où es-tu ? » alors que l’on sait qu’il nous voit… ? Hannibal Lecter n’aurait pas fait mieux pour faire dresser les cheveux sur la tête de sa victime… Résultat, la première occurrence du mot « craindre » : « vayira » par Adam qui littéralement « ne sait plus où se mettre » pour se cacher de Dieu : « J’ai entendu ta voix dans le jardin ; j’ai eu peur, parce que je suis nu, et je me suis caché. » (Genèse, 3 :9). Même technique pour la rencontre avec Caïn après le meurtre d’Abel. « Hé Hevel Ah’ih’a ? » Dieu demande à Caïn où est son frère… Cette question du « Où ? » systématique n’est pas sans rappeler le cri du loup « Ouuu » de ce Dieu qui sait tout, qui voit tout et qui pose de fausses questions, ce qui engendre une 1. Selichot, prières de repentance sur le pardon de Dieu, est la forme plurielle du mot « Seliha » signifiant «amnistie» «pardon» ou «appel»

peur viscérale chez l’être humain. La terreur, la peur, « Pah’ad » en hébreu, vient même naître d’un Dieu qui peut être meurtrier puisqu’il est capable d’anéantir des pans entiers de l’humanité. Preuve en est, l’épisode du Déluge, l’extermination de villes entières comme Sodome et Gomorrhe ou encore Babel. Toutes les épidémies lui sont imputées. Dès qu’il y a la lèpre, le choléra, la disette, c’est Dieu qui se manifeste contre le peuple, pour châtier le peuple pécheur. Cette acception de la divinité renvoie directement à la justification du « renouvellement » chrétien nécessaire pour recycler le Dieu « jaloux » de l’Ancien Testament pour le « convertir » en « Dieu Amour ». Jésus, LUI, n’est pas un loup, mais au contraire porteur d’une bonté infinie… puisqu’il apporte la bonne nouvelle messianique. En plongeant l’humanité dans une temporalité post-apocalyptique et en faisant émerger le messie qui se réincarne sans cesse, les chrétiens contournent « le loup » et sa méchanceté pour lui préférer la solution de la paix divine, portée par un Jésus qui est venu sauver l’humanité et qui se fait crucifier pour expier tous les péchés de l’humanité.

Cela n’empêchera pas les massacres qui s’ensuivront rapidement de plus de cent mille personnes lors des croisades au nom de Dieu naturellement… Qui d’autre pourrait l’exiger ?

Ces considérations d’un Dieu meurtrier pervers et presque psychopathe de l’Ancien Testament, de la « Vieille Alliance », qui est vu comme « archaïque » puisqu’elles présentent un Dieu aux instincts primaires qui tue comme bon lui semble Sa créature, reviendraient à une vision erronée et simpliste. Ce serait méconnaître non seulement la philosophie du judaïsme, mais également la langue hébraïque puisque naturellement les mots hébraïques présentent des subtilités sémantiques qu’il faut souligner.

Le Loup blanc… « Blanchir » le loup… L’invention de Satan Comment la tradition juive fait-elle pour ne pas tomber dans la caricature d’un Dieu « mangeur » d’hommes, qui ressemblerait à ce Chronos, dieu de la mythologie grecque qui se faisait un plaisir de dévorer ses propres enfants. Il fallait « blanchir » le loup et lui trouver un égal sur qui rejeter la responsabilité de la violence meurtrière. C’est ainsi que naquit « Satan » qui, au départ, n’est qu’un « ennemi », un « contradicteur », un « accusateur » avant de devenir l’ange déchu qui est à l’origine du Mal (Michna). Qu’il se nomme Azazel, Mastema Asmodée Belial dans la littérature post-biblique il devient petit

à petit, « le » Satan avec une volonté quasi « zoroastrique » de dédoublement de pouvoir. Le voici donc notre méchant loup ! Dieu n’y était pour rien, c’est le Méchant, le Malin, le Diable, Lucifer qu’il faut incriminer !…. Le voici défiant Dieu dans le Livre de Job, responsable des forces des ténèbres, et, prenant du galon, devenant un personnage important. Il est présenté comme étant démoniaque dans le livre d’Hénoch (8.1-2). Alors que l’action divine unifie, il « divise » (le mot français diable a d’ailleurs pour origine le mot latin diabolus, lui-même emprunté au grec diabolos, qui renvoie à la division).

Le voici incarnant le principe du penchant vers le Mal que la Bible désigne comme le « Yetser Hara » et qui est contenu dans chaque être humain. C’est pourquoi il arrive si bien à « séduire » et à pousser vers le Mal. À rebours, la littérature post-biblique le désigne comme le serpent tentateur qui est responsable du péché originel. On en fait même un bouc émissaire originel puisque c’est vers lui que doivent être envoyés tous les péchés du peuple sous la forme d’un bouc envoyé dans le désert le jour de Yom Kippour : « Seïr HaMishtaléa’h »1. On essaie toujours d’amadouer la grosse bête… Le Mal peut ainsi se retrouver sous la forme de monstres comme le Léviathan ou Béhémot qui peuvent être vus comme deux incarnations du loup terrible qui est là pour manger les hommes et les petits enfants accessoirement… D’ailleurs la lettre « Shin » qui est dans la racine du Satan ne veut-elle pas dire « dent » ? « Chhhhhh » : on l’entend souffler de façon démoniaque pour détruire nos foyers… Les choses paraissent maintenant plus claires. Nous l’avons donc notre loup diabolique !

Cependant est-il d’essence divine, dans le judaïsme ? Le Satan possède-t-il la moitié de l’univers comme les forces du Bien et du Mal se livrant un combat à mort, à force égale, dans la tradition zoroastrique ou dans Starwars ?

Le judaïsme est bien plus complexe dans son approche du Mal en tant que faisant partie de la Création, Satan compris. Dieu reste LE « boss » de Satan et ce dernier aura beau essayer de se révolter, il n’aura pas gain de cause et restera à la droite du Dieu Tout-Puissant qui reste UN. Même dans le Livre de Job où Satan va jusqu’à séduire Dieu avec l’idée de « tester » la foi de Job en lui faisant connaître les plus grands malheurs, de la mort de ses enfants 1. “Seïr HaMishtaléa’h”, traduction littérale en hébreu de l’expression “Bouc émissaire”.

Voir à ce propos la très belle réflexion du Rav Gérard Zyzek https://yechiva.com/index.php?option=com_content&view=article&id=996:parashat-a-harel b h h l h d k d 5 I d

au plus grand dénuement matériel, c’est Dieu qui accepte de « jouer le jeu ».

À la fin du Seder de Pâque, on chante pour terminer le rituel, une comptine qui fait état du cycle de la vie et qui s’intitule « Un Agneau », sans doute lié à l’agneau pascal. À l’origine, elle se chante en araméen « Had Gadia », mais elle se trouve adaptée en hébreu puis dans les langues vernaculaires. Au départ, c’est un père qui a acheté un agneau pour deux sous. Et voici que se déclenche un cycle infernal sur la thématique du « qui mange qui ? » avec successivement des acteurs du monde matériel, humain et spirituel de plus en plus puissants qui se poursuivent en s’avalant les uns les autres. Le chat va manger l’agneau, mais le chien va mordre le chat. Le bâton survient et frappe le chien. Mais le feu brûle le bâton. L’eau vient éteindre le feu. Le bœuf vient laper l’eau et le boucher tuer le bœuf. C’est la fin de la chaîne qui nous intéresse tout particulièrement. Car l’ange de la mort (notre cher Satan) vient tuer le boucher. Arrive alors le contenant de l’ange de la mort, Dieu qui le fait mourir… Le Saint, Béni Soit-Il, chassera des cieux Satan lui enlevant son pouvoir céleste (Ésaïe 14.15, Ézéchiel 28.16-17). Alors ? C’est qui le patron ? Dieu redevient source première de crainte et de terreur. À moins qu’il y ait un autre souffle, d’autres « dents » (la lettre « shin ») tapies dans le noir… Celles de « Ich », en hébreu signifiant l’« homme »… Car après tout, le déclencheur, c’est encore le père qui a acheté l’agneau. C’est peut-être parce que le père a choisi d’acheter l’animal, l’empêchant, lui, de manger l’herbe, ce pour quoi il a été créé, que le cycle de la violence se déchaîne… L’homme est un loup pour l’homme… On oublie souvent le troisième fils d’Adam et Ève, Seth, faisant de notre humanité des descendants d’un meurtrier. Car si l’on suit l’ordre des choses, le premier « loup » à tuer… c’est bien Caïn. D’ailleurs, loin d’être traumatisé par la fausse question de ce Dieu omniscient : « Où est ton frère ? ». Il lui répond effrontément : « Je ne sais. Suis-je le gardien de mon frère ? ».

En d’autres termes : « Puisque Tu sais tout, tu aurais dû préciser que nous sommes gardiens les uns des autres et faire en sorte que je ne tue pas mon frère. » En gros, Caïn lui répond que c’est Sa faute. Et l’Éternel, interloqué par cette « hutzpah  » (ce culot), lui pose la même question qu’il posera à Ève : « Ma Assita » : « Qu’as-tu fait ? ». Cette question posée est rhétorique puisque Dieu « craint » la réponse Elle n’est pas seulement une interrogation

sur la raison pour laquelle l’auteur a commis la faute, elle est également un constat d’impuissance… L’homme, certes est un loup pour l’homme, mais il l’est également pour Dieu qui se rend compte que Sa créature n’est pas du tout « tov meod », « éminemment bonne » comme Il avait pu le considérer au moment de sa création. Il va même jusqu’à offrir protection à Caïn après l’avoir maudit : « Aussi, quiconque tuera Caïn sera puni au septuple » (Genèse, 4 :16). On trouve ainsi une quinzaine de mots dans la Bible désignant la violence du monde et presque tous servent à désigner les troubles produits par les hommes. Le terme « hamas » par exemple que l’on retrouve plus de soixante fois dans la Bible n’est jamais relié à l’action divine, mais toujours à celle des hommes. Il revient souvent en relation avec le mot « Ra » comme le « Yetser Hara » cité plus haut désignant le mauvais penchant, la méchanceté.

L’homme permet à Dieu d’expérimenter différents états émotionnels liés à la colère puisque dès sa création, l’homme désobéit. Presque comme s’il avait été créé pour cela. Dès lors, les rôles sont inversés et c’est l’homme, cet « Ich » qui reprend son souffle pour souffler sur la « maison » de Dieu, sur son paradis, sur sa création, sur ses créatures pour les anéantir.

Manitou1 distinguait en ce sens deux craintes complémentaires : celle de l’homme face à Dieu, « Yirat Elohim », à laquelle répond celle de Dieu visà-vis de l’homme, « Yirat Shamayim ». La première crainte, celle de l’homme face à Dieu est celle de faire une faute, et la deuxième est celle de Dieu qui craint de faire du mal à son monde. C’est d’ailleurs pour cela qu’il a choisi de se « retirer » du monde au sixième jour, et de « concentrer » sa puissance pour permettre à l’autre d’exister, à l’humain d’exister. Ce phénomène appelé « Tsimtsoum », est interprété par Manitou comme cette « crainte » de ne pas laisser la place à l’autre, la puissance divine étant « Ein Sof » : infinie.

On voit comment Dieu retient son souffle créateur et destructeur – « tsss tsss » – dans les consonances du « Tsimtsoum ». « Ich » (l’homme) prend alors toute la place avec son « Chhhhh » destructeur et, d’un appétit vorace, décide d’absorber, de manger, de coloniser l’espace et de jouer au loup… Dans cette interprétation, Dieu sait se contenir, l’homme non… Cependant, c’est bien Dieu qui a créé l’homme libre en mettant en lui le « Yetser Hara ».

Donc Dieu aurait-il créé Sa créature pour la craindre ? L’homme prierait-il pour rassurer Dieu sur sa bonté humaine et sur l’assurance qu’il suivra les 1. Le Rav Yéhuda Léon Ashkenazi, plus connu en France sous le totem de Manitou, est

règles ? Pour trouver une piste de réponse à cette question du « Qui craint qui ? », examinons le mot « crainte » en hébreu.

Stupeur et tremblements… « Lupus in fabula » En Italie, on désigne par l’expression « Lupus in fabula » le fameux loup de la fable. Une croyance que l’on retrouve chez Pline veut que celui qui voit le loup en premier soit privé de voix. Ce moment qui laisse sans voix dans la Bible et qui suscite stupeur et tremblements, c’est l’instant de la révélation divine sur le Mont Sinaï. D’ailleurs en français, le mot « trembler », vient du latin « tremere », qui veut aussi dire craindre. « Tout le peuple voit les voix » (Exode, 20 :14) ; sans voix pourrions-nous ajouter, tant il est fasciné par ce qu’il voit. Le commentateur Rachi explique le caractère exceptionnel de l’épisode : « Il vit ce qui est normalement entendu, chose impossible dans un autre endroit (Mekhilta). » Ce moment exceptionnel où les deux sens principaux de l’être humain, la vue et l’ouïe se confondent, est un moment de transe particulier. Le peuple va « voir » Dieu physiquement. Cette théophanie est la première de toute l’humanité et la seule révélation faite à un peuple dans son entier (généralement il y a toujours un truchement qui raconte l’apparition). La réaction du peuple est la peur : « le peuple, à cette vue, trembla et se tint à distance ». La peur est une émotion liée à la survie de l’espèce et qui active des stratégies de défense chez l’individu devant un danger. Les peurs sont de trois ordres et sont connues en anglais comme les trois « F » par les chercheurs en neurosciences : l’immobilisation (« freeze ») devant le danger, la fuite (« fly ») et le combat (« fight »). Ce qui est intéressant ici, c’est que le peuple choisit les deux premières stratégies : l’immobilisation (« le peuple trembla ») et la fuite (« se tint à distance »). Bien sûr, il n’a pas été question de combat avec Dieu qui aurait été perdu d’avance. Cependant, il est étonnant que le peuple puisse ressentir la peur et avoir deux comportements opposés à la fois. En effet, on ne peut pas à la fois s’immobiliser en tremblant et partir.

On ne peut pas être à la fois immobile et en mouvement. C’est ici que se joue la question de l’enjeu de la peur entre Dieu et l’Homme.

Pour que le loup de la fable suscite une peur, il a fallu l’apprentissage de l’émotion « peur », il a fallu la mémorisation du mot « peur » et de sa sensation, puis il a fallu un processus de reconnaissance. La première fois que l’enfant entend le mot « loup » il n’est pas connoté négativement ou positivement

C’est le comportement observé à l’appel du mot « loup » qui va conditionner l’émotion. C’est la pantomime comportementale qui accompagne l’évocation du terme « loup » qui va créer cet « ancrage » dans le cerveau de l’enfant : loup comme source de « peur ». Pour moi, cet ancrage est-ce que vit le peuple lors de la Révélation. Les deux réactions « immobilité » / « mise en mouvement » sont en fait les deux pans de cet ancrage d’un point de vue neuroscientifique. Selon les recherches d’Andréas Lüthi et ses collaborateurs de Bâle, Bordeaux, Lisbonne, Stanford et Harvard, on découvre dans le journal « Nature » l’organisation des circuits nerveux qui coordonnent les réactions de défense et en particulier la réaction d’immobilité et la réaction de fuite. Un stimulus sensoriel externe évoquant la présence d’un danger pour l’homme va tout d’abord atteindre le thalamus. Puis, la répercussion de l’effet sera prise en charge par deux voies parallèles : la voie thalamo-amygdalienne (route courte) et la voie thalamo-cortico-amygdalienne (route longue). La première reliée à l’amygdale est une voie sous-corticale qui ne bénéficie pas de cognition. C’est-à-dire que l’activation de l’amygdale, par l’entremise de son noyau central, fait naître des réactions émotionnelles réflexes avant même que l’intégration perceptuelle ait lieu au niveau intellectuel. D’où la première réaction du peuple, l’immobilité, car le ressenti « peur » au niveau du cortex sensoriel primaire a provoqué une « impression » physique qui est la phase « corporelle » de l’ancrage. Puis, le cortex associatif va donner une représentation de l’objet pour l’encoder à l’aide de la mémoire explicite permise par l’hippocampe. La réaction de l’individu sera alors conditionnée à l’estimation du danger dont le contexte et la teneur seront archivés grâce à l’hippocampe. Second temps de la réaction du peuple : « le mouvement » qui suppose d’avoir compris l’importance du moment vécu en le mémorisant, en l’archivant et en permettant à la Révélation divine d’entrer dans un vécu psychique. C’est la seconde phase de l’ancrage : associer au ressenti d’un stimulus sensoriel une conceptualisation psychique qui permettra un conditionnement comportemental. C’est ce qui se passe avec le loup et le sentiment de peur surjoué qui peut donner lieu à une vraie peur. C’est ce qui se passe avec la Révélation qui ne joue pas seulement sur la peur, mais sur une confusion des sens de l’ouïe et de la vue qui est l’essence même du judaïsme. « Voir les voix » divines pour le peuple tout en entendant marteler que ces voix ne font qu’un, revient à avoir une conscience collective de l’unicité de la diversité du peuple juif. Le pluriel du mot voix a d’ailleurs été justifié par certains commentateurs comme le fait que Dieu s’adressa à chacun des membres de ce

peuple dans sa propre langue, à son propre niveau de compréhension selon les âges, les niveaux sociaux, culturels, intellectuels, pour que tout le monde (animaux inclus) comprennent la même chose. Le mot « crainte » « Yira » en hébreu peut aussi être traduit par « vision » puisque le verbe « voir » à la même racine consonantique. C’est ici le mot qui est employé : « Vayare Haam vayanou ou, vayaamedou merah’ok ». Littéralement, « Et le peuple voit, et ils tremblèrent, et ils se tinrent de loin ». Rachi nous explique que la réaction du peuple fut de « frémir » et de se mettre en mouvement pour reculer de « la longueur de leur camp » (Chabath 88b). Et les anges de service sont arrivés et les ont aidés à revenir, comme il est écrit : « Les anges de Tsevakoth les ont fait bouger, les ont fait bouger » (Tehilim 68, 13). » Le mot « Tsevakoth » renvoie ici à l’un des noms de Dieu en tant que Miséricordieux. Ces anges, qui vont aller « récupérer » les enfants d’Israël qui fuient, vont les « faire bouger » encore et encore. Cela me fait penser à cet enfant aux yeux bandés que l’on tourne et retourne sur lui-même jusqu’à ce qu’il perde le contrôle du sens directionnel. Cependant, ici, la Tradition dit que les anges ont fait bouger les enfants d’Israël jusqu’à les mettre dans un certain ordre, celui des lettres de la Torah pour que chaque lettre corresponde à une personne du peuple d’Israël. L’idée qui me vient en tête serait celle d’un gigantesque Rubik’s Cube que les anges auraient manipulé dans tous les sens jusqu’à arriver à la bonne combinaison. La « peur », la « crainte », est ici liée non pas à la « vue » de Dieu, mais à la « VISION » du plan divin, et la conscience du rôle à jouer. Nous sommes les lettres du livre divin… C’est ce qui est présenté comme le « Tikkoun Olam » : littéralement la « réparation du monde » qui est la part de l’homme pour parachever la Création divine. Dieu considère l’homme comme un « partenaire » à son image et en bon « leader », il partage sa vision. L’état de « transe » du peuple, avec une « vision saturée au niveau sonore », accompagnée de tremblements, de mouvements, vient ancrer le mot « Yira » directement relié à l’image mentale de la révélation. À chaque fois que la notion de « Yira » sera utilisée, ce n’est pas à une soumission aveugle à Dieu par crainte qu’il faudra se rapporter, mais au partage de la « Vision » du plan divin dans lequel l’homme à sa place.

Même pas peur… En fait, l’homme n’a jamais eu peur de Dieu ni Dieu de l’homme dans son principe. Dès sa création, l’homme désobéit et Dieu par son questionnement à Ève « Ma zoth assit » (« Qu’as-tu fait ? » Genèse 3 :13) peut être aussi

désespéré par sa créature qu’admiratif… C’est la « hutzpah » (le culot) de l’homme qui plaît à Dieu, amusé devant cette créature qui veut absolument elle aussi « faire » sa part d’action transformante dans la création. Car le peuple a accepté la Torah sur le mont Sinaï avec un « Naassé Venichmah » qui signifie « Nous ferons et nous écouterons ». Tout l’enjeu de Dieu va être de rappeler à l’homme d’écouter d’abord, de comprendre ensuite, et que l’action peut attendre. De se souvenir que le sens de la vue qui est un sens bien plus développé que l’ouïe a été un jour saturé d’écoute par « les voix » de Dieu. C’est en cela que la prière la plus importante est le « Chema » qui signifie « Écoute ». Elle se dit au lever et au coucher. « Écoute Israël, Ado-naï est notre Dieu, Ado-naï est UN ». Ici aussi, dualité entre l’ordre donné à Israël en tant qu’entité singulière (« Écoute » et non « Écoutez ») et la réponse du peuple au pluriel (« notre Dieu »). Cette écoute de l’unicité du pluriel, c’est la même qui était contenue dans la compréhension unique des multiples voix de Dieu lors de l’épisode de la Révélation. On n’est pas dans l’ordre du voir, mais dans l’écoute, dans la patience du temps de l’écoute active.

Comment pourrait-il y avoir un principe de peur dans le judaïsme alors qu’il n’y a même pas de profession de foi ? On connait le « credo » chrétien ou la « chahada » musulmane qui atteste la foi du « croyant », mais rien de tel dans le judaïsme. La seule fois où l’on trouvera « Ani Maamin » dans le Talmud c’est-à-dire « Je crois », c’est tout de suite pour y voir accolée l’annonce de la venue du Messie, mais absolument pas la foi en Dieu. Le croyant juif a d’autres choses à dire à Dieu que de Lui rappeler qu’il croit en Lui. Il faut qu’il s’occupe du travail qu’Il lui a laissé… D’ailleurs, une autre prière très importante, la « Amida » répétée trois fois par jour, se fait toujours debout, les jambes bien droites à voix basse, directement dans « l’oreille » de Dieu avec beaucoup moins de soumission que la position à genoux chrétienne ou de prosternation musulmane. Cette « hutzpah  », ce culot, peut aller jusqu’à « remettre Dieu à sa place » en lui rappelant : « HaTorah lo bashamayim hi » : « la Torah n’est plus au ciel ». En gros, « t’inquiète, je gère », ce qui provoque chez le Tout-Puissant de grands éclats de rire avec la remarque suivante : « Nishuni banay » : « Mes enfants m’ont vaincu » (Baba Metzia 59a-b). Après tout, ne nous a-t-il pas toujours encouragés à ne pas avoir peur avec l’expression « Al tirah » (« N’aie pas peur »), tout au long de la Torah ? Maïmonide en fait un des commandements de la Torah aussi important que la « crainte » de Dieu (Sefer hamitswoth lo ta’assé 58) Quand Isaac part de chez lui sans

savoir où aller, Dieu est là et l’encourage « Al tirah » (Gen. 26 :24). Quand Jacob craint de revoir son fils Joseph après vingt ans de séparation, Dieu réitère « Al tirah » (Gen. 46 :3). Moïse rassurant les enfants d’Israël poursuivis par les chars égyptiens : « Al tiraou » (Ex. 14 :13). À la toute fin de la prière de la « Amida » est prononcé ce verset « Al tirah mi pachad pitom », pour se rappeler de ne pas avoir peur d’une terreur soudaine ou d’une destruction quand cela arrive (Proverbes 3:25). Rappelons également la dernière phrase de la prière du « Adon Olam » attribué à Salomon Ibn Gabirol qui clôt l’office « Ado-nai li velo yira » : « L’Éternel est avec moi, je n’aurai pas peur ». Psaume (118 :6). Et puis enfin terminer par ce très beau texte de Rabbi Nahman de Braslav : « « kol ha’olam koulo guesher tsar m’od, veha’ikar  lo lefahed, lo lefahed kelal » : « le monde entier est un pont très étroit et l’essentiel est de ne pas avoir peur ! » Et notre loup dans tout cela ? Le « désancrage » de la terreur qu’il inspire se fera dans les temps à venir… « Alors le loup habitera avec la brebis, et le tigre reposera avec le chevreau; veau, lionceau et bélier vivront ensemble, et un jeune enfant les conduira. » (Isaïe, 11 : 6) Peut-être même qu’il lui ressemblera, ce jeune enfant, qui s’est blotti contre moi et qui avait si peur au tout début de mon article… Il s’est endormi… Nous jouerons encore au loup demain…

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