J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur, mais le fait de triompher d’elle. L’homme courageux n’est pas celui qui ne ressent pas la peur, mais celui qui la vainc. Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté Écrire sur la peur ? À reculons d’abord. Sujet repoussant, voire inquiétant, la peur ne relève-t-elle pas de la démission, voire de la lâcheté ? De ceux qui, paralysés par elle, ne se dressent pas contre l’injustice, ne font rien contre le mal ? Einstein avait eu cette sentence : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Est-ce l’indifférence, la paresse ou la peur qui font que l’on regarde sans rien faire ? « Même pas mal, même pas peur ! » étaient la devise de la bravoure dans les cours de récréation. Hélas, quelques décennies plus tard, je crains fort que la peur continue à m’inspirer un sentiment de colère, l’envie d’un bras de fer, d’un défi. Pourtant, s’il nous arrive encore parfois de confondre hardiesse, témérité, fanfaronnade et courage, force est de constater qu’il n’y a pas d’équivalence entre mépriser la peur et la combattre. Et pour la combattre, il faut d’abord la reconnaître.
La montée des nationalismes xénophobes au cœur de l’Europe, la victoire des populistes aux élections italiennes, le Brexit, l’élection de Trump aux États-Unis, l’inamovibilité de la présidence de Poutine en Russie, mais aussi la popularité en Israël de Netanyahou sont autant de symptômes d’une peur i bl h f i i h ’é d
Face à la peur du terrorisme islamiste, mais aussi la peur des licenciements, de l’« invasion », de la mondialisation, du déclassement, les dictateurs et autres tyranneaux s’offrent comme remparts. La peur est leur fonds de commerce qu’ils ne cessent de brandir pour mieux immédiatement la congédier. Ils sont la protection, le coup d’arrêt, la fermeté nécessaire, le salut du peuple à condition que ce dernier veuille bien se placer entre leurs mains.
Leurs programmes se rejoignent sur la dénonciation des Autres, le refus des réfugiés, des immigrés, la défense d’une culture traditionnelle souvent mythique face à ceux qui la menaceraient. Ce peut être, au choix ou dans le même temps, les Juifs cosmopolites, champions de la mondialisation, l’islam contaminant les valeurs et les peuples jusqu’à menacer d’un Grand Remplacement, les exilés toujours, l’homosexualité, le féminin, bref tout ce qui s’ouvre à l’autre et fragilise les frontières. Face aux « dangers » et à la peur, ils prônent le retour à une pureté et une grandeur perdues. Ils proposent l’annexion, la guerre, la croisade ou le jihad, la peur est leur arme et elle se développe dans tous les communautarismes, tous les identitarismes : plus on est entre soi, plus on a peur des autres… On peut pourtant se demander si c’est la peur en elle-même qu’il faut refuser ou les « objets », voire alibis de cette peur.
Car on peut légitimement avoir peur des attentats islamistes sans s’en prendre aux réfugiés et en appeler à une croisade de l’occident chrétien, on peut dénoncer les délocalisations sans choisir la fermeture et le protectionnisme, on peut vouloir la libération ou la sécurité d’un peuple sans opter pour la disparition de l’autre.
On peut aussi avoir peur de la destruction de la planète, de l’atomisation du travail, on peut avoir peur de la solitude et de l’avenir.
Mais il faut aussi craindre que la peur continue de dominer le débat public.
Et par-dessus tout, il faut avoir peur de voir ces discours et ces régimes, désormais à nos portes, triompher partout.
Car ce qui semble s’étendre est moins la déferlante fasciste des années trente que l’érosion démocratique abstentionniste qui rend possible par consentedé l d l l
Il n’y a là rien de rassurant, rien à sous-estimer, la peur est aussi une boussole si on ne veut pas qu’elle devienne un horizon.
Attention chien méchant Longtemps j’ai eu peur des chiens. Gardiens de camps, de goulags et autres stades chiliens, les chiens, surtout les gros, ne me semblaient pas avoir toujours été les meilleurs amis des hommes. En tout cas, pas de tous. Petite, on m’expliquait, sans vraiment me rassurer, que les chiens mordaient rarement sauf s’ils reniflaient la peur chez les humains… Une implacable logique ; la peur augmente la peur et provoque la violence qui augmente la peur, un peu comme la confiance engendre la confiance (il n’est pas impossible que ce truisme se vérifie au-delà des chiens…). Mais le plus extraordinaire, à mes yeux, était que parfois les maîtres revendiquaient la méchanceté de leur chien. En avertissement. « Attention chien méchant » était régulièrement accroché sur les grilles des tristes petits pavillons de ma banlieue. Parfois un dessin d’un de ces affreux « protecteurs » pleins de crocs et de rage amplifiait encore ma stupéfaction.
Pour leur sécurité, certains avaient choisi de vivre avec des chiens méchants… Ces plaques appartiennent surtout au passé, elles sont désormais avantageusement remplacées par de méchantes caméras de surveillance qui ne préviennent même pas.
Quelques décennies plus tard, la logique de ces « chiens méchants » continue de m’échapper. Faut-il être désarmés contre sa propre peur pour décider de s’en faire une arme?
Comment peut-on installer un dictateur dans son propre jardin ? Un chien méchant pour protéger des rosiers, un tyran pour protéger une liberté à laquelle, en le choisissant, on a déjà renoncé… Les Justes : le risque de ne pas être La peur en soi n’est responsable de rien. Sentiment naturel lié à l’instinct de survie, signal du danger, elle permet la fuite ou l’affrontement. La peur ne dépend pas de notre volonté, seule la maîtrise de la peur nous revient ; il nous appartient de la gouverner plutôt que d’être gouverné par elle Et l’affronter
c’est peut-être aussi la nommer. De nos jours, le mot peur fait peur, on lui préfère celui d’insécurité. Et si la seule peur que devrait avoir un individu, c’était la peur de sa peur… « L’angoisse de l’insécurité est si présente dans les discours économiques, sociaux, politiques, la sécurité est devenue une telle valeur, qu’elle bride notre liberté tout en esquissant l’horizon totalitaire… Le risque est l’épreuve par excellence du courage et de la liberté », écrivait la si regrettée philosophe Anne Dufourmantelle.
Dans un beau livre écrit à la première personne, elle fait l’« éloge du risque » : celui de la rencontre, de l’événement, de la résistance, de la vie. Le risque serait l’incarnation du courage qui fait face à la peur, comme un moment décisif du sujet.
La peur a souvent été évoquée par ceux qui ont pris des risques. Les vrais héros comme Mandela, Manouchian ne l’ont jamais esquivée, leurs témoignages racontent ce lien entre le courage et la peur.
Comme si le courage commençait par une prise en compte de la peur, un jugement sur elle, suivi d’une décision : l’affronter. Pour ces courageux, comme pour des milliers d’autres résistants et de Justes de par le monde, il semble qu’il existe une peur plus grande encore que celle de risquer sa vie : la peur d’être un salaud. Et cette peur-là n’immobilise pas, elle engendre l’action, parie sur l’avenir, en répondant présent.
Les Justes pendant la guerre ont souvent évoqué un devoir qui s’était imposé à eux. Pourtant il n’y a rien de plus personnel que cette décision aussi silencieuse qu’irrévocable. Le combat contre la peur est, semble-t-il, aussi intime que sans merci.
Quand on prend un risque, on ne mesure pas toujours la portée de celui-ci, c’est la décision qui l’emporte. Ainsi, le sort des Justes n’a pas été le même partout dans le monde. Si en Pologne, ces derniers ont été froidement exécutés par les nazis, les Justes de France n’ont été que très rarement punis pour leur courage. Toutefois, il serait injuste de dire qu’ils ne « risquaient » rien ; ils ne savaient pas vraiment quel risque ils prenaient, ils avaient juste décidé de le prendre Après la guerre ils n’ont pas parlé de leur « courage » souvent
d’ailleurs, ils se sont reproché de n’en avoir point fait assez. Cette modestie est aussi la marque de ce courage, celui qui avoue sa faiblesse et sa peur de ne jamais être à la hauteur. Les Justes ont pris un risque, quel qu’en soit le prix, car, chez eux, la peur des méchants a été supplantée par celle d’être un méchant. Comme si le courage protégeait le sujet, le renforçait, le sauvait en lui offrant l’estime de soi et son corollaire : la capacité à aimer autrui.
Les Justes ont reconnu la peur, l’ont affrontée, tenu en laisse. Elle n’a pas eu le dernier mot.
Et si le dernier mot était un nom : Je suis Spartacus Les Justes témoignent aussi de ce lien entre le sujet, la peur et le risque du courage. C’est peut-être à travers cette façon de répondre présent que le sujet convoqué domine sa peur. « Présent », « Hineni », répète Léonard Cohen dans une de ses toutes dernières chansons. En hébreu cela signifie : « Me voici ! ».
Avant Leonard Cohen et avant les Justes, Abraham, Moïse et d’autres prophètes bibliques ont aussi affirmé cette responsabilité morale : « Me voici. Je ne m’enfuis pas, je suis là, je me tiens debout et je réponds à l’appel. » Dans le film de Stanley Kubrick, Spartacus, il y a une scène magique revue des dizaines de fois avec toujours les mêmes frissons. Les esclaves révoltés sont enchaînés, vaincus, le gouverneur romain leur offre alors une ultime grâce : qu’ils donnent le nom de Spartacus et ils éviteront la crucifixion. Kirk Douglas se dresse et dit : « Je suis Spartacus ». Tony Curtis se lève à son tour suivi de tous ses autres camarades. Chacun s’avance et dit : « Je suis Spartacus ».
Trois mots admirables : « je » « suis » « Spartacus ». Il y a cette larme de Kirk Douglas à l’unisson de la nôtre… Et ce sentiment que cette histoire n’a pas dit son dernier mot, que leur défaite ne sera jamais définitive. Qu’ils jettent les bases de l’avenir, d’un possible sursaut, d’un rappel, d’une mémoire. Au risque de leur vie.
À travers son nom, Spartacus, tous les révoltés sont nommés, comme si le collectif était constitué de courages individuels qui portent un nom propre. « Je suis Spartacus » résonne comme la résistance éternelle à l’écrasement du
Devenir et demeurer un sujet, n’est-ce pas en définitive, affronter la peur de ne pas l’être ?
Face à la peur, à la menace d’anéantissement, il y a ce « Hineni », « je réponds présent ».
La peur change de camp, elle se lit dans le regard plein de désarroi et de dépit du chef romain. Bien sûr, il y aura des morts et des crucifiés, des coups d’État et des révolutions trahies, mais le nom de Spartacus continue de résonner à travers les siècles. Les chiens méchants, leurs maîtres et les tyrans le craignent depuis toujours.