Leurs causes et leurs conséquences Daniel Oppenheim Nous vivons entourés et habités de peurs et de terreurs, réalistes ou fantasmatiques. Les terroristes, mais ils ne sont pas les seuls, savent comment les provoquer, les démultiplier et les utiliser à leur profit. Pour y résister, il est souhaitable de comprendre les causes et les mécanismes de nos peurs et de nos terreurs. Pour développer ma réflexion à distance des pressions de l’actualité, je m’appuierai sur l’expérience des enfants et des adolescents malvoyants sévères, que je connais bien. Leur handicap exacerbe et rend plus visibles les peurs et les terreurs qui existent chez tous, avec des causes et des intensités diverses, ainsi que leurs conséquences dans leurs façons de penser, de réagir et d’agir. Mais chacun est responsable de la façon dont il essaie de s’en déprendre. J’essaierai ensuite de comprendre pourquoi des adolescents, qui n’ont pas forcément connu des situations plus dramatiques que d’autres, sont aujourd’hui attirés par les terroristes.
Parmi les peurs actuelles, le terrorisme apparaît au premier plan. Mais il coexiste avec le sentiment d’insécurité quotidienne (délinquance petite et moyenne, économique, financière et sociale, solitude), auquel il faut associer les peurs des guerres, de plus en plus barbares, des dictatures, qui se répandent dans le monde, des catastrophes écologiques aux formes multiples, ainsi que celles du vieillissement et de la mort dans de mauvaises conditions, et bien d’autres encore.
La malvoyance sévère (dvs) a de nombreuses conséquences sur ceux qui en sont atteints, sur leurs façons de penser, d’éprouver des émotions, d’être au monde et parmi les autres. La destructivité, tournée contre eux-mêmes ou contre les autres, en fait partie. Elle existe sous des formes et dans des intensités diverses Les causes et les mécanismes en sont multiples Néanmoins il n’y
a pas de relation mécanique et immuable entre la déficience visuelle (dv) et les phénomènes que je décris, mais des conséquences de sévérité variable. Les parents peuvent, spontanément ou conseillés, aider l’enfant à se confronter à ses difficultés et garder sa confiance en lui et en eux. Il faut tenir compte aussi de la plasticité cérébrale, de l’usage des autres sens ou de la mobilisation des circuits préexistants pour les stimulations visuelles, qui atténuent les effets négatifs et déstabilisants du handicap.
Les peurs et les terreurs se constituent tôt, dès la révélation de la malvoyance, qui peut survenir à la naissance ou dans les premières années. Le petit enfant ne peut s’appuyer, ou pas suffisamment, sur la vue pour construire son adaptation au monde et à ce qu’il contient, objets ou vivants. L’enfant a du mal à évaluer la taille, la forme, la structure de l’espace qui l’entoure ainsi que l’emplacement et les caractéristiques de ses objets. Il fait l’expérience, dès qu’il se déplace, de leur dangerosité potentielle, quand il se cogne contre eux ou tombe. Il ne peut savoir, si elles ne signalent pas leur présence, si des personnes sont entrées dans son espace ou si elles en sont sorties. Il a du mal à reconnaître leurs comportements, leur visage, ainsi que les émotions et les intentions qui s’y inscrivent, et donc s’il peut leur faire confiance ou s’en méfier. Il s’en suit qu’il a du mal à imaginer ce que pense l’autre et à se mettre à sa place.
Les peurs naissent de nos insuffisances à percevoir le monde dans lequel nous vivons, à nous y repérer, à nous y déplacer en sécurité, à comprendre les autres, proches ou lointains, leurs façons de penser, leurs actions, à nous mettre à leur place. Diminuer ces difficultés est un travail permanent, qui concerne les individus (et ce dès l’enfance), les collectifs, les politiques, les dirigeants.
De la réalité, l’enfant malvoyant ne perçoit que le plus saillant, selon ses critères et les moyens de perception qui lui sont restés, et la représentation qu’il en a n’est pas forcément la même que celle des autres. Le décalage entre sa perception du monde et celle des autres peut aller jusqu’à la rupture, avec le risque de ne plus vivre dans le même monde qu’eux. Certains renoncent à préserver et développer cette relation (les parents de leur côté peuvent faire de même) et se développent dans une grande solitude, s’enferment dans leur monde, parfois avec des traits autistiques, ou dans une vie étriquée et précautionneuse, ou encore s’efforcent d’en prendre le contre-pied dans des conduites de risque. D’autres essaient de maîtriser la complexité excessive du monde en le réduisant à quelques éléments simples insécables figés abstraits
des éléments de savoir minimum qu’ils apprennent et additionnent comme des briques de Lego ou des entrées de dictionnaire.
Les peurs naissent aussi d’une vision tronquée, partielle du monde, qui induit des méconnaissances et des erreurs d’interprétation, ou un décalage avec les façons de voir et de penser des autres. Ce décalage sur des éléments factuels peut, avec le temps, devenir système et aboutir au sentiment d’être incompris, à des façons de penser dogmatiques et simplistes, à des relations conflictuelles, enclenchant le cercle vicieux des peurs et des agressivités.
Le sentiment d’insécurité de ces enfants les pousse à faire bloc avec un ou quelques autres enfants semblables à eux, sentiment dans lequel ils s’enferment.
Ce groupe exhibe une caractéristique unique et clivante, séparant le monde entre « eux » et « nous ». D’autres enfants, pour masquer ou fuir leur identité de malvoyants, de handicapés, qu’ils jugent honteuse, en montrent de façon caricaturale une autre, plus valorisante, comme celle de « jeune de banlieue », qu’ils habitent ou pas la banlieue, ou ils se fantasment super-héros ou superméchants – aujourd’hui gangsters ou terroristes –, jusqu’à parfois y croire.
Les groupes fermés, aux identités clivantes, et les sectes fragmentent de façon négative et non stimulante et féconde, à la différence d’autres formes de regroupements et de communautés, le tissu social. Les combattre et les interdire est vain et contre-productif si les causes à l’origine de leur constitution, les besoins auxquels ils répondent, ne sont pas compris et pris en compte.
Le bébé ou le petit enfant malvoyant perçoit bien que son développement, dont il a une intuition plus ou moins précise inscrite dans son patrimoine génétique, n’est pas ce qu’il devrait être. Il constate jour après jour ses limites et ses insuffisances, qui ne sont pas celles des autres enfants. Il perçoit aussi les attitudes inadéquates de ses parents. Alors, pour lui, l’ordre du monde s’écroule, ce monde dans lequel il avait sa place naturelle et ses parents qui en étaient les garants, qui devaient le protéger de toute souffrance. Le monde retourne au chaos, il ne sait plus à quoi se raccrocher, sur qui s’appuyer.
Le sentiment d’insécurité, à l’origine de tant de peurs, devient majeur quand, au-delà de l’addition d’éléments factuels, se fissure la confiance dans la stabilité du monde et dans la capacité des dirigeants ou de la société à la garantir.
L’enfant et plus encore l’adolescent rend ses parents (qui représentent aussi
« la société ») responsables de son malheur, et se révolte contre leurs insuffisances, qui lui font honte, leur éventuelle séparation ou leurs difficultés, dont il se sent responsable. Il se révolte aussi quand il est par eux enfermé dans une identité dans laquelle il ne se reconnaît pas : « handicapé » ou, au contraire, « normal impeccable », auquel ils imposent des exigences de travail et de réussite excessives, comme s’il devait les venger de leurs échecs, dont sa malvoyance fait partie.
Nous avons peur de perdre notre place, pas seulement par rapport aux avantages matériels et sociaux, relationnels qu’elle nous procure, mais aussi parce que nous perdrions la part de notre identité qui y est attachée. De même, nous craignons d’être assignés à une place et une identité qui n’est pas la nôtre, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas. Cette assignation est souvent le premier temps d’une exclusion, qui souvent, l’histoire l’a montré, précède une extermination. Pour combattre cette logique, il importe de ne pas se tromper d’interlocuteur ni de responsable auquel s’affronter.
Les peurs diverses que l’adolescent a de l’avenir se concentrent quand il se confronte à la fin du collège ou du lycée, ou à la recherche d’emploi, quand il constate ses difficultés ou son échec, et que s’écroulent ses espoirs, parfois excessifs, ou ceux de ses parents. Il pense qu’il a été trompé, qu’il s’est trompé lui-même, que tous ses efforts ont été faits en vain. Le risque alors est celui de l’effondrement ou de la révolte dangereuse.
L’explosion de révoltes violentes apparaît incompréhensible quand elle est celle d’individus ou de groupes considérés jusqu’alors comme raisonnables, respectueux, bien intégrés. Elle l’est moins quand est considéré le déroulement dans le temps de leur histoire, avec ses moments charnières, leurs espoirs et leurs attentes, les promesses explicites ou tacites qui leur ont été faites.
LES PEURS ET LES TERREURS. Il est souhaitable de différencier chez ces enfants malvoyants les peurs et les terreurs.
Les peurs. Elles sont celles de se cogner, de tomber, d’être écrasé en traversant une rue ou bousculé dans le métro et de tomber sur les rails. L’enfant craint aussi d’être agressé (et encore plus s’il habite un « quartier sensible »), marginalisé (mais il peut revendiquer cette marginalisation, pour ne pas la subir passivement), exclu humilié instrumentalisé (par les autres ou par ses parents) ou encore
d’être sans ressources, sans vie sexuelle, conjugale, sans enfant, etc. Contre ses peurs, il peut se révolter, déprimer, se replier sur lui-même, attaquer les autres pour ne pas se faire attaquer, pour se faire respecter, ou encore chercher à être le meilleur, parfait, inattaquable, jusqu’au moment où il en constatera le leurre.
Ces peurs ont un rapport étroit à la réalité et se révèlent assez facilement, ainsi que leurs causes, derrière les comportements inadaptés.
La malvoyance peut induire un sentiment de dévalorisation, des ruptures de continuité temporelle, familiale – en particulier pour les familles venues d’ailleurs –, de références culturelles et identitaires. Le rapport au temps est perturbé, le passé – individuel, familial ou collectif – est idéalisé, figé ou refusé, et l’avenir impensable ou craint. Un trouble identitaire en découle.
Ces enfants et ces adolescents oscillent souvent entre une méfiance systématique et une confiance excessive envers les autres pour éviter la solitude, au prix souvent de cruelles déceptions ou de dépendance. Ces éléments poussent ces enfants, comme leurs pairs voyants, mais encore plus, vers les réseaux sociaux, ce qui accentue leur déconnexion de la réalité, l’indistinction entre fiction-imaginaire et réalité.
Avant de reprocher aux enfants et aux adolescents l’usage excessif d’Internet et des réseaux sociaux, il est souhaitable de comprendre ce qui les y pousse.
C’est souvent le besoin de se sentir en sécurité, sociale et intellectuelle. D’où l’intérêt de les aider à préserver ou retrouver leurs continuités et l’identité, toujours mosaïque, qu’ils reconnaissent et assument comme la leur.
Les terreurs archaïques. Elles surviennent quand un sujet, précocement, est confronté à une situation (violente, insensée, non-intégrable dans l’ordre du monde) qui excède ses capacités à la comprendre et à la supporter, physiquement, psychiquement, socialement, intellectuellement. Elles laissent des traces durables. Elles ne sont pas seulement d’origine économique et sociale, et ne se retrouvent pas forcément dans les familles maltraitantes et les quartiers défavorisés. Cette violence peut être due à la maladie ou au handicap graves, à l’insuffisance des parents, à leur absence (autant psychique et affective que physique), à leur inadéquation majeure à ses besoins et à ses attentes. Aussi à la perte de confiance en eux quand ils n’ont pu jouer et assumer leur fonction symbolique, quand l’enfant n’existe pas ou plus pour eux dans leur vie, leur appareil psychique ou leur identité parentale, ou quand d’autres, plus toutpuissants qu’eux les ont humiliés ou détruits devant lui Ces situations et
bien d’autres confirment son idée que les adultes tuent les enfants, d’où il en conclura qu’il est en droit et en nécessité de les tuer. Citons quelques-unes de ces terreurs. Celle de l’informe, du corps ou du visage, qu’il s’agisse des siens ou de ceux d’autres, et d’abord de ses parents ; celle de la désorganisation du corps, du psychique, du monde, et le retour du/au chaos. Celle de la violence extrême, de la fin du monde, celle de perdre ses caractéristiques et de ne pouvoir être reconnu, même par les plus proches, ni de les reconnaître. Celle du vide, d’être seul au monde, nulle part, de ne pouvoir se raccrocher à rien ni compter sur personne. La détresse majeure de l’enfant est de constater que les adultes (et d’abord les parents) ont trahi la confiance absolue qu’il avait mise en eux.
Son existence dès lors ne repose plus sur rien, il est sans parents, absolument, parce que ses parents ne sont ni parents ni ses parents, et qu’il n’en est pour lui pas d’autres. La peur terrifiante de la mort, parfois justifiée, rassemblera plus tard ces éléments dispersés et leur donnera sens.
Ces terreurs s’expriment aussi dans des fantasmes, des cauchemars, des dessins (explosions de volcans, déluges, soleil qui brûle la terre, attaques meurtrières de méchants, etc.), ou dans des comportements violents comme si celui qui en est habité devait les faire subir aux autres pour le leur faire comprendre « de l’intérieur », pour ne pas être le seul, ou encore pour espérer s’en décharger sur eux et ainsi s’en libérer.
Les peurs et les terreurs peuvent conduire à la violence. Mais les peurs sont plus compréhensibles, figurables, peuvent être expliquées, pas les terreurs.
Celles-ci s’appuient sur des expériences de la petite enfance qui sont restées enfouies dans l’inconscient et qui se réactivent dans certaines circonstances (paroles ou mots, confrontation à un interlocuteur, situation, etc.) qui ont des points communs, pas forcément faciles à repérer et à comprendre, avec ce qui fut à leur origine. La prévention ou le traitement des terreurs et des peurs sont différents. Pour comprendre (pas excuser) les discours ou les actes violents, il importe de rechercher les deux.
Cette violence de l’enfant malvoyant sévère s’exprime en actes, comme relation d’emprise (physique ou psychique) sur d’autres, et elle peut, dans un second temps, procurer des avantages secondaires (racketter, se venger sur eux de son malheur, etc.) Elle peut s’exercer contre l’enfant lui-même et son corps, dans des conduites de risque ou dans l’auto-maltraitance Cette destructivité
peut toucher aussi son psychique (incapacité de penser ou d’éprouver des émotions, dispersion, rigidité et certitude, intolérance à toute contestation ou doute) ; aussi sa créativité (il est incapable de finir un dessin, un travail, ou les détruit dès qu’il sont achevés).
Plus tard, la crise de l’adolescence réactivera ces peurs et ces terreurs et la destructivité qu’ils entraînent. La violence inquiétante de certains d’entre eux découle certes de leur malvoyance, mais aussi des caractéristiques de l’histoire familiale et de celles de leur vie actuelle. De nombreuses familles, en particulier d’immigration plus ou moins récente, ont des conditions de vie difficile, souvent dans des quartiers où la violence existe dès l’école primaire : racket, brimades, bagarres, puis délinquance de degré divers, qui augmentent les peurs. Il faut aussi tenir compte des méthodes éducatives parfois violentes des parents, que ceux-ci ont eux-mêmes subies dans leur enfance et qu’ils continuent d’appliquer à leur enfant. Ces enfants et ces adolescents ont besoin d’être aidés à reconnaître les éléments multiples de cette révolte – et pas seulement les plus visibles –, les divers personnages auxquels elle s’adresse – sans les confondre ni se tromper de cible, ou de destinataire final –, à en faire un bon usage – créatif et stimulant plutôt que stérile ou destructeur –, en tenant compte du contexte, des formes, de l’intensité, du sens qu’ils lui donnent et de leurs objectifs, à court et plus long terme.
Les peurs s’atténuent quand sont compris et traités, autant que possible, les causes et les mécanismes de la violence qui les suscitent. Il est toujours utile de s’intéresser non seulement à la situation actuelle, sociale et économique, mais aussi à l’histoire familiale, parfois sur plusieurs générations, ainsi qu’aux repères identitaires. Il importe d’essayer de prévenir et de traiter la malvoyance, mais aussi d’aider les parents, et particulièrement les mères, à se déprendre du traumatisme pour accueillir leur enfant, à comprendre ses attentes et ses besoins, à y répondre, et à l’accompagner jusqu’à ce qu’il soit suffisamment autonome. Il importe aussi d’être particulièrement attentif aux moments de fragilité : celui où l’adolescent prend pleinement conscience de son handicap et de ses conséquences actuelles et futures, la fin proche de son parcours dans l’institution spécialisée, au collège ou au lycée. Car en cas d’échec, la pensée que tous ses efforts et ceux de ses parents – y compris pour certains l’abandon de la langue et des habitudes du pays d’origine – auront été vains, puisqu’il reste marginalisé ou exclu pourra provoquer effondrement ou révolte violente
La destructivité des adolescents « radicalisés ». Il est intéressant de constater que plusieurs éléments significatifs à l’origine de la violence des enfants malvoyants sévères se retrouvent chez leurs pairs « radicalisés ». Ainsi, Bonelli et Carrié1, en accord avec d’autres études, notent chez ceux-ci le rapport difficile et complexe à leur corps (handicap ou maladie chronique aux conséquences mal vécues), les trajectoires heurtées de leurs parents et de leurs familles, leur fragilité sociale, des violences intrafamiliales, l’absence d’un père, la négligence d’une mère.
L’engagement leur donne une identité forte et valorisante, qui recouvre le flou et le mal-être identitaires. Individuellement ou en groupe, ils tracent une frontière stricte entre « croyants » et « mécréants » entre eux et tous les autres. Certains sont persécutés par leurs pairs depuis leur plus jeune âge, du fait de problèmes de santé ou de particularités physiques, et la menace de mort est omniprésente, dans l’éducation parentale ou les relations aux pairs (« je vais me faire tuer »).
Les ruptures biographiques (géographiques ou familiales), d’appui, de repères identitaires, sont importantes, et il est nécessaire de s’y intéresser systématiquement. Ces ruptures de lieux, de repères identitaires, de temporalité, se trouvent chez les immigrés (première et deuxième génération, voire troisième), mais aussi dans des familles qui vivent en France depuis plus longtemps et qui ont elles aussi subi des ruptures déstabilisantes majeures : sociales, géographiques, familiales, culturelles et identitaires, en particulier en raison de l’évolution des conditions de vie. En 1955 il y avait 6 millions de paysans, ils sont 500 000 aujourd’hui. De même, nous sommes toujours, ne l’oublions pas, dans la période ouverte par la Shoah et les bombes A sur le Japon, et les enfants, plus ou moins consciemment, continuent d’entendre le message : « Tu peux tuer des millions d’êtres humains », d’autant que les génocides et les massacres n’ont pas cessé depuis le début du XXe siècle. Les parents (ou les grands-parents) qui ont vécu de tels traumatismes collectifs en ont souvent gardé des séquelles physiques, mais aussi des peurs persistantes, la perte de confiance en eux et en leur valeur, dans la société, dans l’humanité, dans ce que leurs propres parents leur ont transmis, mais aussi la haine et la destructivité intériorisée, qui peut s’exercer contre eux-mêmes, leur conjoint, leur enfant.
Certains parents négligent leurs enfants alors que d’autres privilégient l’intégration au pays d’accueil et l’intériorisation de ses normes et valeurs, souvent aux dépens de la transmission des valeurs et des repères culturels et 1. Cf. Laurent Bonelli, Fabrice Carrié, La Fabrique de la radicalité Une sociologie des
religieux. La fin du collège ou du lycée révèle trop souvent que ces efforts et sacrifices ont été vains, qu’ils restent marginalisés et dévalorisés. L’effondrement brutal de leurs espoirs et de ceux de leurs parents peut les faire basculer dans la tentation terroriste. Ces adolescents ont besoin d’une explication claire et simple (binaire) du monde, de l’appui d’un texte fermé sur lui-même, ne souffrant aucune discussion, aucun doute.
Est-il nécessaire d’ajouter que tous les enfants malvoyants, handicapés, atteints d’une maladie grave ou l’ayant été, vivant dans des conditions difficiles, ou dont les parents et les grands-parents ont subi des situations collectives violentes, ne deviennent pas des délinquants et des terroristes. Si certains de ces éléments sont présents chez des adolescents « radicalisés », ils ne constituent en rien des excuses ou des atténuations de responsabilités. Ce sera d’ailleurs éventuellement aux juges d’en décider. Mais ces constats ouvrent des pistes de réflexion pour la prévention, individuelle et collective, de la « radicalisation », loin de l’aiguillon de la peur, et pour l’aide au désengagement des « radicalisés ». Ajoutons que ces éléments sont présents aussi chez bien d’autres enfants et adolescents, qui ont connu des traumatismes majeurs ou en ont hérité (le XXe siècle a été fécond en guerres, massacres, génocides, comme le XXIe) qui ne sont pas devenus des terroristes ou des délinquants. Bien au contraire, nombre d’entre eux ont pu, sans pour autant « guérir » de ces traumatismes, développer une vie riche et créatrice, pour eux-mêmes et pour les autres1.
Terroriser. Quelles peurs suscitent les terroristes, et quel intérêt un adolescent peut-il voir en eux ? Terroriser permet de rendre figurables les peurs et les terreurs qui l’habitent, et de pouvoir passer d’une position passive (les subir) à une position active (être du côté de ceux qui font peur). Tuer ou mourir « glorieusement » contrebalance sa peur de mourir (c’est lui qui tue et les autres qui meurent).
Voir les corps exploser le rassure sur la consistance et l’unité du sien. À celui qui doutait de tout, les groupes terroristes et massacreurs proposent la certitude de la justesse du combat et de la parole qui l’ordonne. L’identité de terroriste guérit sa fragilité identitaire, de même que sa place dans le groupe terroriste remplace celle perdue, ou non acquise, dans sa famille et la société, le sort de l’insupportable solitude. La participation au combat éternel du Bien contre le Mal, qui commence avec le Prophète et qui fait advenir le temps messianique 1. Voir Daniel Oppenheim, Peut-on guérir de la barbarie ? Apprendre des écrivains des camps, Paris, Desclée de Brouwer, 2012 et Des adolescences au cœur de la Shoah, Lormont, Le bord de l’eau 2016
apaise celui qui était perdu dans le temps, l’inscrit dans une lignée mythique ready-made, lui évite de devoir chercher dans le passé les secrets de son histoire ou l’origine de son mal-être. Ses parents furent incapables de lui transmettre leur histoire, les terroristes lui en proposent une claire, linéaire, glorieuse. L’insuffisance et l’inadéquation de ses parents augmentent son sentiment d’insécurité ; le maître tout-puissant qui parle au nom de Dieu le rassure : l’ordre du monde que ses parents auraient dû garantir tient de nouveau. La certitude terroriste lui permet de sortir du doute et du désarroi face à la complexité du monde. Le dogme et les slogans la réduisent à quelques éléments simples, invariants, sans ambiguïté ni polysémie. Le groupe-secte met une frontière hermétique entre lui et tous les autres, qui lui faisaient peur. Les déshumaniser et les tuer confirme la distance radicale qui le sépare d’eux. Quand l’adolescent a le sentiment d’être sans identité (ou de la rejeter), d’avoir perdu ses points d’appui identitaires, de ne les avoir jamais eus, ou qu’ils n’ont plus de valeur, l’identité djihadiste le rassure par son simplisme auquel s’ajoute la perspective de la gloire du héros ou du martyre. Mais la réification et l’inhumain en sont le prix qu’il doit payer : il est l’outil du chef, l’homme-machine, qu’il tienne la kalachnikov ou ne soit plus que le porteur de la ceinture explosive.
En conclusion. Le monde actuel est certes inquiétant, déstabilisé et déstabilisant, et les repères solides qui permettaient aux uns et aux autres de se situer (en particulier la bipartition du monde, ou tout au moins de sa majeure partie, entre l’« Est » et l’« Ouest ») n’existent plus. Il y a un continuum, et des confusions, entre toutes les peurs, les plus locales et les mondiales, celles qui concernent les individus et celles qui concernent les groupes, les pays voire toute la planète. Nous pouvons aussi constater une relation dialectique entre les peurs données et les peurs reçues, y compris au sein de chaque individu.
Pour se débarrasser de nos peurs, pour éviter qu’elles nous entraînent dans des décisions et des actes qui ne feront, à plus ou moins long terme, que les renforcer, il est nécessaire de prendre du recul par rapport aux pressions de l’actualité et de réfléchir sur des terrains, des pays ou des périodes historiques en apparence très loin d’elles, mais qui ont de nombreux points communs avec elles. Il reste beaucoup à comprendre sur la violence majeure et sur les peurs et les terreurs qu’elle suscite, sur leurs conséquences, sur les possibilités de les atténuer suffisamment. J’espère que cet article y aura contribué.