Hélène Oppenheim-Gluckman Comment un « homme ordinaire » peut-il se transformer en meurtrier de masse ? Le trauma ou les angoisses archaïques sont-ils un abord explicatif possible de cette question ? Celle-ci est tellement complexe et multifactorielle qu’il est bien sûr impossible de répondre de façon univoque.

Dans cet article je tracerai simplement quelques pistes de réflexion pour ouvrir un débat.

Bourreau ou victime ?

Pour Didier Fassin et Richard Rechtman1, la notion de traumatisme s’impose depuis les années 80 comme un lieu commun du monde contemporain.

C’est l’introduction du DSM2, le combat des féministes sur les violences faites aux enfants et aux femmes, celui des vétérans du Vietnam, décrit par Allen Young3, qui aboutit à la création du Post traumatic stress disorder (PTSD), qui vont imposer une double révolution paradigmatique du concept de traumatisme dans la société des années 1980. L’événement traumatique devient le seul responsable de la pathologie. Les vétérans du Vietnam, dont certains avaient participé aux massacres de masse et aux atrocités, deviennent des victimes, des hommes traumatisés par ce que la guerre a fait d’eux, des hommes ordinaires placés dans une situation extraordinaire. Ils passent ainsi du statut de bourreau à celui de victime.

Se pose ici la question du glissement de la position de bourreau à celle de victime dans le discours social. Celui-ci est illustré par le récent procès au TPI de Dominique Ongwen, enfant soldat accusé de crimes de guerre en Ouganda. Pour Christian Ingrao, la position de victime a justifié partiellement les massacres de l’Allemagne nazie, les Allemands se sentant victimes des puissances qui avaient vaincu en 14-18 et des Juifs infestant mortellement le corps pur de la mère patrie, tout en se sentant investis de la mission de sauver les Volksdeutsche éparpillés et minoritaires dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est, qu’ils décrivaient comme persécutés, en constituant un empire aryen pur1. Au Rwanda, les Hutus se considéraient victimes du pouvoir et de la beauté des Tutsis comme le montre Sidi N’Daye4, et en ex-Yougoslavie, les Serbes se voyaient comme les victimes des Croates fascistes et alliés des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, et indûment vainqueurs au moyen âge lors de la bataille du Champ des Merles.

Ce glissement pose la question des liens entre traumatisme et destructivité.

Des écrits littéraires, des travaux de psychologie sociale et de micro-histoire essayent de comprendre, sans réponse univoque et claire, comment des hommes « ordinaires » deviennent acteurs de massacres de masse ou bourreaux dans un mouvement d’adhésion à une idéologie ou au totalitarisme5. Les situations et les mécanismes sont multiples.

Pour Christian Delourmel, psychanalyste, dans un texte non publié, l’activation d’une « faille virtuelle ou déjà marquée » selon Yves Bonnefoy, et de la « peur sans nom » qu’elle engendre constituerait le primum movens des actions meurtrières de Macbeth. Elles témoigneraient de l‘action défensive de la fonction désobjectalisante décrite par André Green à l’égard d’une angoisse sans nom. De son côté, Daniel Oppenheim montre, dans un autre texte non publié, que Lear va plus loin que Macbeth dans l'analyse des causes 1. Christian Ingrao, Croire et détruire, les intellectuels dans la machine de guerreSS., Paris, Coll. « Pluriel». Fayard, 2010 et La promesse de l’Est, Paris, Le Seuil, 2016.

de la fureur meurtrière barbare, et que ces éléments psychiques se relient à une autre origine de la destructivité, elle aussi traumatique, le trouble social, politique, moral, dans la société comme au sein des familles. Le déchaînement de la destructivité barbare sans limites est provoqué par les deux brisures des références structurantes majeures de l'humain : l'ordre du monde (Lear se dépossède de sa royauté) et les liens enfants-parents (Lear renie Cordelia, ses deux autres filles le renient comme père). C'est le retour de la reconnaissance de Cordelia par Lear et d'Edgar par Gloucester qui y met fin, suivi par la désignation d'un nouveau roi. D’après d’autres travaux de ce même auteur1, le trauma ne découle pas seulement des caractéristiques de l’expérience traumatique, mais peut faire surgir ou ressurgir des terreurs archaïques qui peuvent inciter à une violence destructrice pour s’en défendre, les extérioriser, pour ne pas être le seul à en souffrir. Cette violence destructrice ne doit pas être confondue avec une destructivité primaire inscrite au plus près de l’instinct vital et du biologique. Ainsi pour Bianca Lechevallier, les conduites psychopathiques graves pouvant conduire à la criminalité à l’adolescence sont une tentative d’échapper « aux angoisses du vide anéantissant ». Elle décrit une destructivité narcissique avec mécanismes de clivage et d’identification projective et une destructivité dans l’adhésivité à des traces sensorielles qui implique « un collage sans mobilité à des impressions sensuelles en deçà de la perception »6.

L’expérience de terreur dans la prison de Pitesti en Roumanie entre 1949 et 1953 où les détenus opposants au régime ont été torturés avec une barbarie extrême jusqu’à ce qu’ils acceptent de torturer à leur tour d’autres détenus reste énigmatique : l’ont-ils fait pour échapper à la poursuite des tortures jusqu’à la mort, par identification à l’agresseur, ou parce que, comme le suggère Virgil Ierunca3, tout ce qui les structurait psychiquement dans leur humanité avait été détruit et qu’à mon avis il n’existait plus, dans ces 1. Daniel Oppenheim, « Pourquoi les adolescents croient qu’il est bien et légitime de massacrer les gens qu’ils ne connaissent pas et qui ne leur ont rien fait », Carnet psy, 2017, n° 207, p. 54-7. D. Oppenheim, « Malêtre et incertitude, une réponse dans les idéologies radicales ? », Intervention non publiée au colloque de la Société de Psychanalyse Freudienne « Psychanalyse dans la monde contemporain », Paris, 25-26 mars 2017.

conditions, que la pulsion de mort en roue libre ? Cette question est d’autant plus complexe que plusieurs exemples de rescapés de camps nazis, cités par Catherine Coquio et Daniel Oppenheim1, ont montré que si quelques rares enfants ou adultes se sont identifiés à l’agresseur, d’autres, pour garder leurs repères moraux et éthiques, ont refusé de tuer leurs bourreaux à la libération des camps alors qu’ils en avaient la possibilité.

Les préalables du processus génocidaire ou des massacres de masse J’esquisserai ici uniquement quelques hypothèses en m’appuyant sur les travaux de ceux qui ont essayé d’approcher les mécanismes des massacres de masse comme C. Browning, H. Welzer, C. Ingrao, A. De Swann7 et sur les travaux sur les groupes menés par des psychanalystes comme Didier Anzieu et René Kaes8.

H. Welzer, dans Les exécuteurs écrit : « Le premier stade de tous les génocides connus comporte une redéfinition de l’univers d’obligation, c’està-dire la mise au point de critères d’appartenance et de non-appartenance des individus à l’univers commun (…) il suffit qu’une seule coordonnée dans le social se décale, celle de l’appartenance sociale ou ethnique, pour qu’il y ait une redéfinition radicale de l’univers d’obligation générale »9.

Il devient donc « normal » de perpétrer des actes par ailleurs interdits selon les critères de la morale universelle. L’étranger à expulser, voire à exterminer, est celui qui vit à l’intérieur des peuples et se mélange à eux.

En Allemagne, il est considéré comme un parasite à extirper du corps de la mère patrie5. C. Ingrao, dans Croire et détruire explique qu’il attaque l’espace vital qu’il s’agit de reconstruire et de purifier dans le cadre d’un combat pour l’existence et la survie. L’angoisse de sa disparition et la lutte pour sa survie biologique et celle de son peuple justifient les massacres. De 1. Catherine Coquio, Aurelia Kalisky, L’Enfant et le génocide, Témoignages sur l’enfance pendant la Shoah, Paris, Coll. «Bouquins », Robert Laffont, 2007 ; D. Oppenheim, Peut-on guérir de la barbarie ?, Paris, Coll. « Espace du sujet », Desclée de Brouwer, 2012 et Des Adolescences au cœur de la Shoah. Paris, Coll. « Judaïsme », Le bord de l’eau, 2016.

même pour H. Welzer, les Juifs sont les premiers parasites : sans patrie ils vivent à l’intérieur des corps populaires1 et s’y diluent via l’assimilation.

Trop proches des Allemands, ils doivent être expulsés hors du groupe et devenir radicalement étrangers. Les Juifs ne sont pas le seul groupe visé.

Le projet de créer une colonie de peuplement dans l’est de l’Europe rassemblant tous les Volksdeutsch potentiellement victimes de leur entourage et risquant de s’y diluer supposait l’expulsion, le massacre ou la condition d’esclave pour 27 millions de Slaves, comme l’explique C. Ingrao dans La promesse de l’Est.

Dans Croire et détruire et dans La promesse de l’Est, C. Ingrao décrit comment les angoisses et les croyances qui justifiaient l’extermination ont pris naissance dans la défaite de 14-18 qui a introduit un « ébranlement de l’ordre du monde » sociétal et groupal. Cette guerre a eu pour conséquence d’immenses bouleversements, des deuils, des traumatismes qui ont touché toute la génération des parents des nazis alors enfant et elle a alimenté la croyance de la disparition de l’Allemagne en tant qu’entité politique et biologique.

Dans ces conditions qui auraient favorisé l’émergence d’angoisses archaïques chez un grand nombre d’Allemands, y a-t-il émergence, quand la société vacille, de ce que Fakhry Davids10 appelle notre racisme interne normal qu’il lie à la position schizo- paranoïde, la situation anxiogène fondamentale pour Mélanie Klein étant la crainte d’être détruit du dedans et le recours à des mécanismes de défense primitifs pour la maîtriser : clivage, expulsion hors de soi du mauvais, etc. ?

Les travaux de Didier Anzieu sur les groupes permettent aussi quelques hypothèses. Après la défaite de 14-18, la société allemande n’aurait plus assuré « la sécurité narcissique de base » que les individus demandent aux groupes dont ils font partie. Cette absence se retrouverait lors du massacre de May Lay au Vietnam décrit par H. Welzer où la jungle était vécue comme un espace de menace extrême intégrant un ennemi invisible. Le groupe ne jouant plus son rôle de contenant, les angoisses archaïques suscitées inévitablement par le fonctionnement de celui-ci se mobilisent encore plus que dans une situation « normale » : fantasmes que le groupe serait son propre corps ou le corps de la 1. Cf. H. Welzer, Les Exécuteurs, op. cit., p.37.

mère, angoisses corrélatives de morcellement du corps, de menace de perte de l’identité, danger d’être englouti, angoisses persécutrices, etc. Les pulsions de destruction sont mobilisées, car le « moi enveloppe du groupe »1 ne pourrait pas exercer sa capacité de liaison. Dans le massacre de May Lay au Vietnam (où le pays agresseur était une démocratie) l’ennemi est partout pour les GI’s (alors qu’il s’agissait d’une population sans défense dans ce village) et tous sont des agresseurs, y compris les bébés.

C’est ce que montre le procès-verbal de la commission d’enquête que je cite. Voici le dialogue entre un GI et un juge.

Parlant des meurtres de bébés, un GI déclare : « J’ai braqué sur eux ma M16. - Pourquoi ? - Parce qu’ils auraient pu attaquer. - Il s’agissait d’enfants et de bébés ? - Oui - Et ils auraient pu attaquer ? Des enfants et des bébés ? - Ils auraient pu avoir des grenades. Les mères auraient pu les lancer sur nous. - Les bébés ? - Oui - Les mères avaient-elles les bébés dans les bras ? - Je crois que oui. - Et les bébés voulaient attaquer ? - Je m’attendais d’un instant à l’autre à ce qu’ils contre-attaquent »2.

Pour les nazis, les non-Aryens sont des ennemis et des persécuteurs dont les Allemands seraient victimes, un danger mortel pour l’Allemagne, ce qui justifie les massacres, y compris celui des enfants, ennemis et persécuteurs potentiels3. Ce discours « fou» s’inscrit aussi dans un mouvement de projection de sa propre destructivité individuelle et groupale sur l’autre. L’illusion groupale, mode de défense par rapport aux angoisses archaïques qui surgissent dans le groupe, et qui aboutit à nier les différences entre les membres du groupe et à la fusion dans le « bon sein » de celui-ci, serait aussi un élément 1. Cf. D. Anzieu, Le Groupe et l’inconscient, op.cit., 2. H. Welzer, Les Exécuteurs, op. cit., p. 236-37.

pouvant expliquer la nécessité d’expulser l’étranger « parasite », de créer une « mère patrie » pure dans laquelle venir se loger et celle de « faire corps » dans le groupe.

Après le massacre de May Lay, les hommes ont déballé leurs rations, mangé, fumé et raconté des blagues, ce qui n’est pas sans rappeler les moments hypomaniaques et de fête avec repas collectif décrits par Anzieu dans le processus d’illusion groupale, qu’il différencie du repas totémique1.

La « promesse du règne » nazi devait amener un homme nouveau, le bonheur et ce qu’Ingrao appelle « une utopie raciale fusionnelle »11. La croyance en l’ordre et l’homme nouveau a motivé l’engagement des hauts dignitaires, des SS, des Einszatgruppen et d’une fraction de la jeunesse partie à la « conquête de l’Est ». Comment a-t-elle été partagée par un pays entier ? Il est difficile de répondre à cette question bien que plusieurs livres décrivent les processus psychiques, sociaux et politiques d’adhésion de la population au nazisme12.

Quelle est la nature de l’idéal qui justifiait les crimes de l’Allemagne nazie ? Un bref détour par les régimes communistes peut nous éclairer.

Dans Le Tchékiste13 (écrit en 1923) Sroubov liquide les opposants, accepte la liquidation de son père par son meilleur ami d’enfance, rêve de méthodes de liquidation qui préfigurent Auschwitz pour « Elle » (la révolution). Ici, l’idéal s’enracine dans le corps de la mère et de la femme confondues, éternelles, sauvages, transcendant le temps. La pulsion de mort et la pulsion de destructivité visent à la destruction des parasites internes au corps de la femme et mère pour arriver à un temps messianique sans contradiction, la société sans classe.

Dans le cas de l’Allemagne, le temps messianique est concrétisé par le Reich de mille ans avec un bonheur parfait dans un groupe purifié5. Le désir de vivre dans un groupe et un espace vital qui abolirait la mort, la différence entre vivants et morts, la temporalité, et qui permettrait une reproduction à l’identique, fut l’un des fondements de l’idéal nazi qui réha- 1. Cf. D. Anzieu, Le Groupe et l’inconscient, op. cit.

bilitait la notion de Stamm (tribu) et de Sippe (lignage, parenté)14. Il s’agit de créer une inséparable solidarité entre l’individu, la famille et la nation par l’intermédiaire du patrimoine génétique, chaque être humain étant le dépositaire complet du patrimoine génétique de son père et de sa mère, et donc de l’ensemble des aïeux des deux branches.

Dès 1935, Stamm et Sippe font partie des rituels de la cérémonie de mariage, chaque membre du couple devenant l’instrument réifié de l’exigence de la permanence et de l’identité totales, de la répétition du même, de l’abolition de la castration, de la différence des générations, du manque et de la perte. Peut-on parler ici d’un effet de l’illusion groupale qui crée un hors lieu et un hors temps et laisse place à la répétition, aux fantasmes d’absence de différenciation entre les individus du groupe et de retour à l’origine ? Hitler occupant la place du père tout-puissant en couple avec la mère patrie serait-il l’objet bon et tout puissant qui permettrait de retrouver un état de bonheur sans faille ? Ceux qui ont participé à la conquête de l’Est de l’Europe au nom de ces idéaux et dans le but de créer une grande Allemagne aryenne purifiée incluant les Volksdeutsche auraient été les plus ardents génocidaires selon Ingrao.15 Conclusion Les processus génocidaires et les tueries de masse ont nécessité l’engagement non seulement des tueurs, mais des populations à des niveaux de complicité diverses. H. Welzer cite un chiffre très troublant : sur dix-neuf millions de soldats de la Wehrmacht, seule une centaine ont aidé les Juifs au lieu de les tuer ou de les livrer aux exécuteurs3. Comment l’expliquer ?


  1. Didier Fassin, Richard Rechtman, L’Empire du traumatisme, enquête sur la condition de victime, Paris, Coll « Champs essais, Flammarion, 2007. ».
  2. Manuel statistique et diagnostic des troubles mentaux qui visait à unifier le savoir psychiatrique sous la houlette de la psychiatrie nord américaine et à contrer la psychanalyse.
  3. Allen Young, The Harmony of iIlusions. Princeton (EU) : Princeton University Press,
  4. Sidi N’Diaye, Neighbour murders in Rwanda : what mutilated bodies and killing methods tell us about historical imaginaries and imaginaries of hatred. Human Remains and Violence (Manchester University Press) 2016 ; 2 : 3-22.
  5. Harald Welzer, Les Exécuteurs, Paris, Gallimard, 2007 ; Abram De Swann, Diviser pour détruire, Paris, Le Seuil, 2016 ; Christopher Browning, Des hommes ordinaires, Paris, Taillandier, 2007 ; Zazoubrine, Le tchekiste, Paris, Christian Bourgois, 1990. Voir aussi
  6. Bianca Lechevallier, Le Souffle de l’existence, Paris, In Press, 2016, p. 148.
  7. Abram De Swaan, Diviser pour tuer, les régimes génocidaires et leurs hommes de main, Paris : Seuil, 2016.
  8. Didier Anzieu, Le Groupe et l’Inconscient, Paris, Dunod, 1999.
  9. H. Welzer, Les Exécuteurs, op. cit.,
  10. Fakhry Davids, Internal racism, a psychoanalytic approach to race and difference,
  11. C. Ingrao, Croire et détruire, op.cit., p 142-43.
  12. Cf. Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Souvenirs 1914-1933, Paris, Actes Sud, 2003; William S. Allen, Une petite ville nazie, Paris, Tallandier, 2016.
  13. Zazoubrine, Le Tchékiste, Paris, Christian Bourgois, 1990.
  14. Cf. C. Ingrao, Croire et détruire, op. cit., p 143, sq.
  15. C. Ingrao, La Promesse de l’Est, op. cit.
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