Si j’étais venue en Israël en 1968, au lieu de 1969, j’aurais fait d’une pierre trois coups : j’aurais fêté les 70 ans d’Israël, les miens, et 50 ans dans le pays.

Presque un brelan d’as. Souvent quand on me demande mon âge, je réponds « le même que le pays, et je ne sais pas qui de nous deux est en meilleur état ».

C’est partagé : on a eu Israël et moi des hauts et des bas, des problèmes et des crises, mais on peut être fières de les avoir surmontés et de pouvoir célébrer sept décennies.

Je suis née à Paris trois semaines après la création de l’Éat d’Israël, rue Barbette au cœur du « pletzl » et de ses nombreux schmatologues, transformé depuis en « Marais » hyper-branché. Ma mère est née un 15 mai. Ces deux dates expliqueraient-elles l’importance que prit Israël très tôt dans ma vie ? Mes parents m’ont attribué un prénom plus-ringard-que-moi-tu meurs, en souvenir de Golda, ma grand-mère paternelle assassinée à Maïdanek en 1943. J’ai eu de la chance qu’ils aient choisi la version française : Golda en Israël des années soixante-dix aurait été lourd à porter. Mon frère s’appelle Marcel. Bien plus tard quand quelqu’un me demanda comment ma mère (pourquoi ma mère ? et mon père ?) avait choisi nos prénoms, je lui ai répondu « à cause de Proust », en me gardant bien d’ajouter qu’elle ne savait sans doute même pas qui c’était.

Israël est entré dans ma vie à l’adolescence. Mon père eut la chance de pouvoir y aller en bateau avec sa Deux-Chevaux et une caméra huit millimètres, sur le « Theodor Herzl ». Quand j’ai vu les films, d’ailleurs plutôt mauvais, avec d’interminables panoramas, l’envie m’a prise d’aller y voir de plus près. À l’âge de 16 ans, j’ai embarqué seule sur un avion d’El Al pour y passer les vacances d’été. Enfin la mer et le soleil, pas le climat maussade du Touquet habituel. Tout le monde m’expliquait que le pays avait besoin de jeunes, que je devrais venir y vivre, et je pensais « moi, une Parisienne, dans ce désert » Et pourtant en rentrant j’ai commencé à suivre des cours

d’hébreu. La guerre des Six Jours marqua un tournant, suivie de mai 1968 et les déchaînements gauchistes anti-israéliens. Impossible de rester plus longtemps en France, ma décision était prise. Après ma licence d’anglais je partirai. La France me semblait grise, conservatrice, bloquée dans ses préjugés, stagnant dans un monde dépassé, où chacune vivait sa vie sans se soucier des autres. Ici, Juives libres, nous construirons une société nouvelle, égalitaire et intègre.

En été 1969, j’ai traversé la Méditerranée sur le Dan, petit bateau de la Zim, disparu de la circulation maritime il y a longtemps. Je n’ai pas fait d’alyah, le mot me faisait peur, évoquait une trop forte rupture. Être résidente temporaire me convenait parfaitement, offrait les mêmes privilèges, et me permettrait de participer à la construction du pays, un projet de vie incomparable. Justement, dans ce pays, petit et encore peu développé, menacé de destruction par ses voisins, je me suis sentie à la fois plus juive, débarrassée de ce sentiment d’appartenir à une minorité même en n’étant pas du tout pratiquante, et en même temps j’oubliais que je l’étais, car c’était devenu une évidence. Plus besoin d’être sur mes gardes, ni d’essayer de deviner ou de chercher qui était juif lors de nouvelles rencontres, ce réflexe qui accompagnait notre vie en France.

C’est Tel Aviv qui m’avait attirée, ville entièrement juive et dotée de belles plages où j’avais la ferme intention de passer tout mon temps libre. Le kibboutz ?

Hors de question. Je hais la campagne, et il n’offrait qu’un avenir limité, car les femmes travaillaient alors à la cuisine ou avec les enfants, domaines peu attrayants à mes yeux.

En soixante-dix ans, je ne sais pas qui a le plus changé, Israël ou moi.

Nous pouvons toutes les deux nous réjouir d’avoir surmonté les guerres, les intifadas, les attentats, les missiles, les crises politiques et économiques, l’assassinat d’un Premier ministre. Nous avons aussi célébré des évènements jubilatoires, comme le retour des otages de l’avion détourné à Entebbe et la venue d’Anouar Sadate, et d’autres plus anodins comme la victoire de l’équipe de Maccabi Tel Aviv en coupe d’Europe de basket, ou la première place à l’Eurovision. Nous méritons de fêter notre anniversaire avec les honneurs qui nous sont dus.

J’ai appris à aimer ce pays, malgré la rudesse de la vie et le niveau de vie assez bas il y a presque cinq décennies La société de consommation n’avait

pas encore atteint nos frontières, mais je ne pensais qu’à consommer. Dans l’ambiance frugale, tout me manquait, les fromages français, la baguette, la crème de marrons, les articles de toilette, les vêtements à la mode. Mes parents remédiaient gentiment à ce sentiment de pénurie en écoulant des stocks de bonnes choses par l’intermédiaire de gens qui passaient par ici.

Aujourd’hui, dans ce temple de la consommation et du néo-libéralisme économique, au deuxième rang derrière les États-Unis pour les inégalités parmi les pays développés, on part à l’étranger comme autrefois on allait passer quelques jours dans une « beit havra’ha », une maison de repos qui tenait lieu d’hôtel. Il faut dire qu’une taxe de voyage, parfois plus élevée que le prix du billet d’avion, est restée en vigueur jusqu’en 1993. La surconsommation actuelle me répugne. Cette culture de « canyons », comme on appelle en hébreu ces grands centres commerciaux, m’a entraînée dans un autre extrême. Je refuse d’en faire partie, ce n’est pas facile. Je suis ravie de pouvoir manger de la bonne baguette bien de chez nous avec du fromage local de qualité, de trouver des vêtements sans tomber dans les excès de la mode ni des marques internationales. Aujourd’hui les compagnies d’aviation low-cost se partagent une bonne part du gâteau, et il est possible d’aller en Pologne pour quelques dizaines d’euros. Certaines Israéliennes s’y précipitent, pour faire du shopping ou du tourisme. Du tourisme ? En Pologne ? Dans ce cimetière ? Oui, vous avez bien lu. Pendant qu’une industrie florissante emmène des lycéennes visiter Auschwitz, des tours-opérateurs proposent même des circuits touristiques sans visites de camp d’extermination, car il faut bien épargner les âmes sensibles. Lors de mes premiers voyages en Israël avant de venir m’y installer, dans les années soixante, j’ai été comme beaucoup choquée de voir le grand nombre de Volkswagen et de Mercedes.

Dans ma famille il n’était pas question d’acheter allemand. À la différence de la Pologne, qui vire à droite et où l’antisémitisme a ressorti son venin, l’Allemagne a reconnu sa responsabilité et en a payé le prix. Mais je ne devrais pas trop m’avancer. Les actes antisémites y sont en augmentation, et la présence de nazis au Bundestag depuis les dernières élections me reste en travers de la gorge.

Dans les années soixante-soixante-dix, les Israéliens formaient une société où régnait la cohésion. À part les fanatiques de Mea Shearim, tout le monde vivait plus ou moins en harmonie, perturbée par moment par des mouvements sociaux comme les Panthères noires Tous les hommes à de rares

exceptions près, faisaient leur service militaire. Dans le film « Atalia » réalisé par Akiva Tevet en 1984, Michal Bat Adam incarne une jeune kibboutznik veuve qui entame une liaison avec un garçon de 18 ans réformé du service militaire. Tous deux représentent des « outsiders » dans la société du kibboutz où le conformisme règne de façon absolue. Depuis, la population s’est fragmentée et les analyses de société décrivent des « secteurs » : les Ashkenazes, les Mizrahim (Sépharades), les Arabes, les Druzes, les Russes, les Haredim (ultra-orthodoxes), les Éthiopiens, les nouveaux immigrants. Est-ce le destin inévitable d’un rassemblement de Juifs venus des quatre coins du monde et de minorités installées ici depuis des générations ? Israël est un pays d’extrêmes et de contrastes. Dans cette « start up nation » empire de la haute technologie, on peut encore voir dans les rues de Tel Aviv une charrette attelée à un cheval, chargée de vieilleries disparates que le conducteur tente de vendre aux cris de « alte sakhen ! », et des devantures de magasins qui n’ont pas changé depuis cinquante ans, même dans les quartiers prospères du vieux Nord.

Mais dans l’ensemble, Tel Aviv s’est métamorphosée. La population même a évolué, et après avoir sauté une génération, la mienne, les jeunes y sont majoritaires, et nombreux les pères de famille promenant leurs enfants en bas âge dans une poussette. Souvent je peste contre ces changements : les chiens omniprésents (vingt-six mille !), et leurs promeneuses qui en traînent six ou huit à la fois derrière leur vélo, ces mêmes vélos, souvent électriques, qui nous frôlent à toute allure et encombrent nos trottoirs accompagnés de trottinettes électriques et autres Segway, des dangers publics pour les paisibles piétonnes. Puis je me calme et reconnais que j’aurais du mal à trouver une ville offrant un accès aussi facile à une mer chaude, où le réseau de transport bon marché permet de se déplacer facilement, en bus climatisé (quelquefois trop) ou en taxi à un prix abordable, à pied, et même le Shabbat en sherout (taxi collectif). En même temps j’ai la nostalgie de l’époque où les gens se parlaient dans la rue sans se connaître. Il m’arrivait d’être abordée avec bienveillance : » tu portes une belle robe, elle vient d’où ? », ou d’être dérangée par des voisins frappant à ma porte pour m’apporter un plat tout juste cuisiné. Ils ont été remplacés par des yuppies quelquefois surnommées de façon péjorative « tzfonbonim », jeunes du nord de la ville riches et centrées sur elles-mêmes. Itzhak Shamir, Premier ministre, avait coutume de dire que « rien n’a changé… les Arabes sont les mêmes Arabes, la mer est la même mer » Il avait tort La mer a changé maintenant les méduses nous

envahissent au début de l’été pour quelques semaines, accompagnées d’un nouveau type de poisson vorace qui pique douloureusement les jambes des baigneuses immobiles (pour leur échapper, il faut nager ou bouger). De plus en plus de jeunes Arabes font un service civil, et le nombre de chrétiennes sous les drapeaux est aussi en augmentation. Des femmes to’aniot rabbaniot (juristes) siègent aujourd’hui dans les tribunaux rabbiniques. Depuis l’effigie de Golda Meïr dans les années quatre-vingt sur les billets de dix shekels, les femmes brillaient par leur absence sur les billets de banque. Cette lacune est corrigée. Rachel la poétesse, comme on l’appelle en hébreu (Rachel Bluwstein), vaut désormais vingt shekels. J’en profite pour recommander une visite à sa tombe au cimetière de Kinnereth, dans un cadre bucolique de rêve. Quant à Leah Goldberg, ce génie de la littérature, elle a l’honneur de figurer sur le nouveau billet de cent shekels. Dans d’autres domaines, pas de changement : l’inégalité des salaires entre hommes et femme, passée de trente à trente-deux pour cent malgré la présence accrue de femmes dans la finance et à la Knesset, ou le nombre de femmes tuées par leur conjoint chaque année qui semble même en légère hausse.

Ce qui est sûr c’est que la polarisation s’accentue. On peut maintenant trouver du « hametz » pendant Pessah à Jérusalem, à Tel Aviv les cinémas et les théâtres fonctionnent le Shabbat (sauf Habimah, théâtre national), ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques décennies. Parallèlement certains groupes religieux et « haredim » (ultra-orthodoxes) sont devenus obsédés par la ségrégation des sexes dans la vie civile et à l’armée. Comme ils ne réussissent pas à dissuader toutes les jeunes filles pratiquantes de ne pas faire leur service militaire, leurs rabbins tentent au moins d’effacer l’image de leur présence et d’imposer une ségrégation totale là où elle n’existait pas. Aux dernières élections en 2015, les partis ultra-orthodoxes (pas de désaccord entre Ashkénazes et Sépharades sur ce sujet) ont refusé d’inclure des candidates dans leur liste, alors que, fait nouveau, des femmes ultra-orthodoxes l’ont demandé avec insistance. Il est aujourd’hui question d’introduire des cours pour haredim, donc hommes et femmes séparées, dans les universités, ce qui entraînerait une diminution du nombre de professeures, sans parler des conséquences sociales. En parallèle, dans les crèches et les classes de maternelle et du primaire de Tel Aviv, les enfants vont à l’école de la diversité et viennent de familles en tous genres : monoparentales, homoparentales, et bien sûr nucléaires traditionnelles

Un petit pays, encore jeune et qui pourrait ajouter quelques records à ceux du Guiness, s’il était possible de les photographier. Je cite pêle-mêle : • Record du monde de consommation de dinde (viande et charcuterie) : chez nous c’est tous les jours Thanksgiving ! • Record du monde des couples d’hommes avec enfant(s), conçues avec une mère porteuse originaire d’Europe de l’est ou des États-Unis selon leurs moyens. • Record d’achats en ligne le « black Friday », vendredi 24 novembre 2017 • Record des pays de l’OCDE pour la densité de circulation sur les routes (en quinze ans le nombre de voitures a augmenté de soixante-neuf pour cent !) • Record du nombre de traitements de fertilité, pris en charge par les caisses de maladie pour les femmes de moins de quarante-cinq ans Pour Tel Aviv : • Choisie dans le top des dix grandes villes balnéaires du monde par le National Geographic en 2010 • Première place dans le top des onze villes les plus gay-friendly en 2015 du site WOW Travel, et parmi le top des quinze du site Hostelworld en 2017 • Fait partie des cinquante destinations-phares de 2018 choisies par le magazine Travel + Leisure • Record du monde du nombre d’appartements en location par AirBnB (au détriment des locataires à long terme, pas de quoi pavoiser) • Plus haute concentration urbaine de bâtiments de style Bauhaus.

Israël bat un autre record, dont on se passerait volontiers : il n’existe aucun autre pays dont les moindres faits et gestes sont examinés au microscope et dont la seule mention du nom provoque de tels délires et une telle hystérie d’hostilité, aussi bien à droite qu’à gauche. Mais les Israéliennes elles-mêmes ne semblent pas s’inquiéter outre mesure, puisque le pays est classé au onzième rang dans l’index du bonheur de 2017 (happiness index) ! Par moments je me demande si nous ne vivons pas comme des imbéciles heureuses, à l’heure où certains commentateurs se demandent si le plus grand danger auquel nous sommes confrontées ne viendrait pas de l’intérieur : la fragmentation, quelquefois violente, comparable à la destruction due à la haine inutile (sinat hinam) lors de la révolte contre les Romains.

Quant au cinéma à la littérature et à la musique israëliennes nul besoin

d’en faire leur panégyrique : prix de festivals attribués à de nombreux films, séries de télévision adaptées à l’étranger, écrivaines parmi les auteures de best- sellers internationaux, et musiciennes de jazz à la réputation internationale, on a le choix. J’ai entendu Yaël Dayan affirmer à un groupe du Conseil Général de la Saône-et-Loire (des Bourguignons hyper-sympas) que depuis l’arrivée massive des immigrants russes, le nombre de musiciennes suffirait à fonder un orchestre philharmonique dans chaque localité. Récemment Abdullah Al- Hadlaq, écrivain koweïtien, a déclaré dans une interview télévisée qu’Israël était un état indépendant légitime, que les Israéliens avaient droit à leur pays dans leur terre. D’après lui, aucun pays arabe n’aurait fait ce qu’Israël a fait pour la libération de Gilad Shalit. Il s’est fait traiter d’idiot et d’agent sioniste sur les réseaux sociaux, mais n’a pas été menacé de mort. Un progrès. N’oublions pas non plus cette fameuse cuisine israélienne, que personne ne sait vraiment définir, mais qui attirerait de plus en plus de fins gastronomes.

Israël reste quand même le seul endroit au monde où je peux vivre, le seul qui m’a fait vibrer. Je vibre encore quand je le parcours, que ce soit en train le long de la plaine côtière, en voiture au bord de la mer Morte, à travers les paysages désertiques à couper le souffle du Néguev, ou à pied en revivant l’histoire à Jérusalem et à St Jean d’Acre. Les balades en Galilée m’évoquent les pionnières qui malgré les conditions pénibles ont tenu bon et l’ont rendue si verdoyante. C’était quand même mieux que les pogromes.

À la fin d’un colloque organisé par Yad Vashem à la mémoire de Simone Veil et des déportés hongrois en octobre 2017, tout le monde s’est levé et a chanté l’hymne national, Hatikvah. Comme à chaque fois, le chanter en chœur m’a retourné les « kishkès » et fait venir les larmes aux yeux. C’est peut-être par certaines émotions qu’on définit son identité.

Remarque : le féminin dans le texte englobe le masculin.

Notice bibliographique Vit en Israël depuis 1969. Titulaire d’une maîtrise d’anglais de l’université Paris VII.

Militante féministe, elle a participé entre autres au groupe qui a fondé le premier centre d’aide aux victimes de viol en mars 1978 A fait partie de groupes

de femmes pour la paix. A publié des articles sur les femmes et le MLF en Israël dans des revues francophones, et le chapitre sur Israël dans un livre sur les mouvements de femmes dans le monde, publié par la revue allemande Das Argument. Membre du conseil d’administration du centre Adva, ONG spécialisée dans la recherche sur les inégalités au sein de la société israélienne.

Aujourd’hui à la retraite, après une longue carrière dans le tourisme. « Ce texte a été publié dans La revue des écrivains israéliens de langue française Continuum 14 - 2018,  consacré aux 70 ans de l’État d’Israël. »

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