Mais au fait… de quel Talmud parle-t-on ?
Johnny Kim ne porte pas de kippa, ne mange pas cacher, et ne va jamais à la synagogue. De toute façon, les synagogues ne courent pas les rues à Séoul. Et puis il n’y a aucune raison que Johny Kim s’impose tout ça ! Aussi élégant et inspiré de mode british que ses compatriotes croisés dans le riche et branché quartier de Hannam-Dong – celui-là même où le Chabad a établi ses quartiers en 2008, à deux pas de la luxueuse résidence du magnat de Samsung –, ce long quadragénaire asiatique n’a jamais rien eu de juif. Mais à la télévision, aux cours et conférences qu’il donne dans les écoles et les entreprises du pays, par ses publications qui, comme d’autres, se vendent comme des petits pains chauds, ici Jung Wan Kim – alias Johnny Kim – est un Monsieur Talmud.
La plupart des Sud-Coréens n’ont jamais vu un Juif de leur vie. Même s’il s’en est glissé parmi les 30 000 soldats de l’énorme base militaire américaine de Yongsan-Gu. Même si on croise de plus en plus d’hommes d’affaires, de scientifiques ou d’étudiants israéliens dans les rues de Séoul. Mais ce n’est pas grave : dans ce pays réputé pour son barbecue, son taux de suicide et ses émissions élevées de CO2, ce coin d’Asie autant chrétien que bouddhiste et où la moitié de la population se dit athée, on est ouvert à tout, surtout à ce qui peut-être perçu comme un pas de géant vers la réussite. Alors le Talmud, pourquoi pas ? « Les Coréens sont obsédés par l’éducation et l’excellence » raconte David Lévy, le nouveau Consul d’Israël à Montréal, qui a été en poste à Séoul de 2012 à 2016 : « La concurrence est énorme là-bas, les hommes travaillent 24/7 et les familles dépensent une fortune pour l’éducation. L’éducation de leur enfant souvent unique, d’ailleurs. » Dès qu’elles deviennent mères, les Coréennes
quittent leur emploi et se donnent à plein temps pour faire performer leur petit. En plus de l’école publique, la plupart des enfants fréquentent l’aprèsmidi les hagwons, l’univers fort lucratif des écoles privées, où on les bourre encore plus de connaissances. « Le gouvernement coréen a dû légiférer pour limiter les heures d’étude. Dans le métro de Séoul, il n’est pas rare de croiser tard le soir des enfants de huit-neuf ans exténués, pressurisés, qui rentrent chez eux… où ils étudient encore jusqu’à minuit ».
C’est dans cette folle course à l’excellence que la solution a été toute trouvée il y a une quarantaine d’années. Équation : malgré les persécutions, les Juifs sont toujours là et réussissent en tout; ils contrôlent les plus grosses compagnies du monde; en un rien de temps, ils ont fait surgir un pays de rêve, une nation start-up. La Corée du Sud, elle, a beau investir à coups de milliards dans son système d’éducation, elle n’a jamais eu de prix Nobel (sauf un de la paix, en 2000) alors que les Juifs en raflent 25 % (et qu’il y en a déjà 12 pour le seul petit Israël). Leur secret ? Ce n’est ni la faute à Voltaire, ni à Rousseau, mais grâce à la « méthode juive » et à un livre trapu et complexe, vieux de 1 500 ans : le Talmud ! Et un peu comme Obélix qui y est tombé enfant, les petits Coréens plongent jusqu’à plus soif dans ce chaudron magique pour acquérir à vie la puissance, la sagesse, l’art de la réussite et l’intelligence des Juifs.
En 2013, soucieuse justement de stimuler l’initiative et l’entrepreneuriat, la présidente de l’époque, Park Geun-hye, avait même choisi comme sousministre de l’Économie le professeur qui a traduit en coréen La nation start- up, cet ouvrage qui raconte la créativité de l’économie israélienne et fait la part belle au Talmud pour l’expliquer. « Elle était aussi de cette génération qui a été marquée par les récits élogieux des années soixante-dix sur Israël, dit le Consul Lévy. De tous ces Coréens qui occupent aujourd’hui de hautes fonctions, qui sont convaincus qu’il y a beaucoup à apprendre du peuple juif, et pour lesquels les mots Talmud, kibboutz ou même chutzpah n’ont pas de secret ! » Car pendant des décennies, le Talmud a eu droit de cité dans les écoles publiques sud-coréennes et a marqué les esprits. L’ancien champion olympique de patinage de vitesse Lee Kyou-Hyuk (une idole dans son pays, le porte-drapeau aux JO de 2014) a déjà confié qu’il plongeait dans le Talmud dès qu’il traversait une passe difficile. Et invité à une émission israélienne en 2011, l’ambassadeur sud-coréen de l’époque en avait même brandi un exemplaire en coréen devant des millions de téléspectateurs ahuris : «Chez nous chaque famille a au moins
un exemplaire du Talmud. Les Coréens veulent percer le secret des Juifs»… Mais aujourd’hui, c’est surtout dans les hagwons, les écoles privées de l’aprèsmidi, qu’on l’enseigne : le mot magique y est la havruta – qui a bien peu à voir avec notre tradition - et à lui seul, il garantit un pactole… Lequel des 63 traités privilégient donc les Sud-Coréens ? Est-ce la Mishna ou bien son commentaire, la Gemara ? Est-ce qu’ils abordent systématiquement le Talmud en binôme, maître et disciple se relançant sans cesse la balle pour enrichir leur étude ? Pour le gros des lecteurs, tout ceci c’est… du chinois.
Les livres qui se publient à la pelle en Corée n’ont pas grand-chose à voir avec le texte originel, mais tous les parents aiment les lire à leurs enfants. La plupart du temps, ce sont des contes et des historiettes inspirés, des how-to books à saveur philosophique, des récits épiques sur la vie de Rabbi Akiba ou Rabbi ben Zakkaï. Des ouvrages moralisateurs et abondamment illustrés qui côtoient dans les bibliothèques les fables d’Ésope ou les Entretiens de Confucius. Comme les romans Harlequin, les Talmud coréens sont partout, jusque dans les gares. En février dernier, à Séoul, il y avait 2 258 titres en circulation. Et bien sûr, les femmes enceintes ne sont pas en reste : certains ouvrages leur expliquent comment porter des bébés intelligents.
Cet engouement ahurissant a commencé il y a longtemps sous l’impulsion de deux hommes. À ma gauche, Yu Theo, un brillant étudiant que le Gouvernement coréen avait envoyé faire son PhD en Israël dans les années soixante : il a adoré et, rentré chez lui, il l’a dit, écrit, et abondamment parlé à la télévision de ce lointain pays fort et moderne. « C’est lui le messager qui a fait découvrir Israël aux Coréens, dit le Consul Lévy, lui qui a introduit l’idée que les Juifs réussissent grâce au Talmud qui stimule la pensée critique, le questionnement, l’apprentissage par la havruta… » À ma droite, Marvin Tokayer, un rabbin envoyé à la fin des années soixante au Japon par le Rebbe Menachem Schneerson pour s’y occuper d’une communauté américaine croissante, attirée par la croissance du pays. En 1971, il y a publié 5 000 ans de sagesse juive : les secrets du Talmud - un recueil de biographies de rabbins, de proverbes, de paraboles, de contes et de fables nourris d’éthique juive - qui a rapidement fait un tabac. Il s’en est vendu 500 000 exemplaires au Japon et, par les voies impénétrables du piratage, le best-seller a surgi en Corée. «Et les Coréens adorent les contes», lâche Johnny Kim, un brin moqueur.
Lui, du Talmud - le vrai -, il en a entendu parler la première fois, jeune étudiant aux États-Unis aux cours d’histoire et de culture juives que dispensait Yong
Soo Hyun, un proche ami… du Rabbin Marvin Tokayer. Né Chrétien dans un pays profondément marqué par le confucianisme – une école philosophique largement basée sur l’ordre et la discipline et qui garantit la réussite par le mérite et le travail –, il a été fasciné par le continent de liberté qu’il a découvert : « En Corée, nous avons toujours eu l’habitude d’écouter ce qu’on nous dit et de mémoriser. Point. Nous n’avons pas de culture du questionnement, nous ne maîtrisons pas l’art du débat, de l’apprentissage interactif, notre système ne leur laisse pas leur place et c’est une catastrophe. C’est cela qui est en train de changer et que nous avons appris des Juifs. » Aujourd’hui, si comme tant d’autres là-bas, il insiste dans ses cours sur les vertus de la contradiction et de la dialectique, Johnny Kim essaie aussi d’instiller à ses auditoires toute cette richesse qu’il a perçue dans la Torah et le Talmud qu’il a étudiés chaque dimanche pendant trois ans au Chabad de Séoul, avec le Rabbin Osher Litzman. Il n’en est certes pas encore à envisager sa conversion au judaïsme, mais il a les 63 traités du Talmud bien au chaud chez lui et il rêve de les traduire un jour en coréen. « Moi aussi, au début, confie-t-il entre deux gorgées de thé, je voulais essayer de percer le secret de la réussite des Juifs et j’ai été persuadé que c’était lié à leur système d’éducation. Mais plus j’ai avancé dans l’étude, plus c’est toute leur spiritualité qui m’a gagné. J’ai découvert tout l’amour qui se cache derrière les 613 commandements. Et je sais que même les gens les plus riches ont besoin de donner un sens à leur vie, de trouver un bonheur spirituel. Les Juifs l’ont trouvé, voilà le véritable secret de leur réussite. Leur clé ! Mais nous, nous sommes un peuple très matérialiste : ce n’est pas l’étude ni la sagesse ni l’amour de Dieu qui attire la majorité des Coréens vers le Talmud. C’est la clé ! » S’il s’agit seulement d’une clé… Ce n’est donc certainement pas un hasard si le Rabbin Osher Litsman, qui a créé la Jewish Embassy de Séoul en 2008, nous a ouvert grand les portes de son Chabad, mais n’est pas venu au rendezvous que nous avions fixé avec lui, Johnny Kim et moi. Comment aurait-il pu cautionner, bavardant sur le Talmud coréen, une approche aussi libertine d’un texte fondateur du judaïsme ? Car l’étude – lente, ardue, terriblement difficile – du véritable Talmud est explicitement réservée aux Juifs. Sinon on la désacralise. Elle relève intensément de la neshama, l’âme juive, c’est à elle qu’elle parle et à elle seule. Est-ce que les Sud-Coréens ont une neshama ?