Je parlerai d’abord du dialogue de celui qui a traversé une situation difficile et de celui qui se propose ou qui accepte d’être interlocuteur. J’illustrerai ces réflexions par une lecture du dernier livre d’Edmond Jabès, Le Livre de l’hospitalité.
Le dialogue Au-delà de notre interlocuteur incarné, nous dialoguons toujours, sans en être conscient, avec un étranger, réel ou imaginaire, nous-mêmes ou celui que nous connaissons bien et depuis longtemps. Il serait regrettable que notre interlocuteur se considère comme le seul et le vrai, alors qu’il n’est que l’occasion, mais précieuse, donnée à notre parole de se formuler et d’espérer arriver à bon port. Il dépend de nos façons de parler (le dit et le dire), mais aussi des façons d’entendre de notre interlocuteur que ce but soit suffisamment approché.
Nous lui parlons pour essayer de faire perdre à l’événement qui nous a troublé ou blessé sa charge excessive et traumatique, pour qu’il ne reste pas exceptionnel dans notre vie et dans celle des autres, solitaire, incompréhensible, inintégrable dans notre psychique et le sentiment que nous avons de notre identité.
Le risque est permanent du doute, du malentendu, de la mauvaise interprétation, ce qui en fait la valeur. Le cri de douleur, qui seul ne trompe pas, n’appartient pas au dialogue, à la différence de « J’ai mal » ou « J’ai eu mal ».
Le récit de ce qui fut vécu, clair ou confus, ordonné, en fragments ou en lambeaux, contrôlé sa disponibilité, son intérêt, son acceptation de la place qu’il occupe, du rôle qu’il joue. Le conflit peut survenir à tout moment. L’un en effet peut avoir le sentiment de s’être dépossédé d’un bien précieux (l’expérience vécue qui n’appartenait qu’à lui, et qu’il a si cher payée de souffrance) pour un maigre bénéfice (« je ne vous demandais que de m’écouter et de m’accepter et vous m’avez utilisé pour votre mauvaise curiosité, votre culpabilité, sans penser que vos questions pouvaient rouvrir mes plaies mal refermées, votre intérêt me mettre envers vous dans une dette que je ne pourrais payer, etc. »). Et l’autre celui d’avoir été trompé dans son attente quand sa disponibilité empathique envers son interlocuteur est si mal payée en retour, accusée de mauvaises intentions, quand il attendait des informations précises et n’a reçu qu’un récit confus, ou encore quand il se sent pris dans le piège d’une relation qu’il pensait brève et superficielle, irresponsable, et dont il ne sait plus désormais comment sortir.
Même quand ils parlent la même langue, les mots et le sens que leur donne l’un ne sont jamais exactement ceux de l’autre, chacun, chaque métier a son argot. Pour éviter le laborieux travail de décryptage, certains emploient d’emblée les mots de l’autre, pensant ainsi naïvement avoir réduit les risques d’incompréhension ou de conflit, alors que d’autres s’accrochant à leurs particularités s’obstinent à n’user que de ceux qui ne sont connus que de leur communauté ou, au contraire, des plus communs, devenus signes ET DE L’hOsPITALITÉ Daniel Oppenheim
Les façons d empêcher le dialogue d avancer, de se déployer Elles sont nombreuses : lui imposer un mode impersonnel, anecdotique, dramatique, stéréotypé, infiltré d’images et d’expressions toutes faites, de discours communs venus des media ou des séries télévisuelles ; s’adresser à tous et à personne, ou à celui supposé le moins apte à en faire bon usage ; mettre l’interlocuteur en position d’auditeur-lecteur passif, en le sidérant ou le fascinant par l’excès de dramatisation effrayante, en le figeant dans l’admiration ou la pitié. Provoquer son effroi sert à tester sa solidité, sa naïveté, son attachement ou son empathie, son savoir sur la situation, la confiance à lui accorder, ou pour ne pas être seul à souffrir, qu’il en ait sa part lui aussi ; ou encore à lui faire ressentir et comprendre de l’inté- rieur l’intensité de l’épreuve subie, etc. La parole fermée, impénétrable, indiscutable par son évidence apparente ou son autorité, ne laissant place à aucun doute, aucune ambiguïté, aucun questionnement, signifie : « c’est ainsi et pas autrement ; voici ce que je vous montre, mais vous n’en (s)aurez pas plus ». L’un peut aussi, de façon volontariste, chercher à convaincre l’interlocuteur, ou lui-même, que l’événement a bien eu lieu quand il en doute tant il fut inimaginable, à provoquer un désarroi majeur ou des périodes de conscience atténuée. Certains, se méfiant des surprises que la parole poursuivant librement son chemin leur apporterait, cherchent à la contrôler (ignorants qu’ils parlent autant qu’ils sont parlés) pour figer ce qu’ils ont vécu ou ne pas risquer de le trahir par l’oubli ou les transformations de la mémoire, ou s’engagent dans un monologue interminable comme si chaque détail avait une importance cruciale. D’autres font entendre une voix de circonstance, empruntée à un autre, voix dans laquelle il n est pas, celle d un rôle, pro fessionnel ou privé.
A bien plus de chance de transmettre authentiquement l’expérience vécue la parole issue du trouble et de la pure nécessité de la dire, sans but ni interlocuteur définis a priori – ils se découvriront éventuellement dans l’après-coup –, et qui a trouvé sa juste voix. Avant de pouvoir s’adresser à tous, elle doit s’engager d’abord dans le dialogue avec un autre, car nul ne peut s’adresser pareillement à un et à tous, et ce n’est que par la réussite de ce dialogue que la parole a des chances d’être entendue par d’autres.
Chacun des interlocuteurs doit se demander qui est pour lui l’autre, qu’est-ce qu’il lui veut, qu’est-ce qu’il attend de lui (au-delà de la première idée qui lui vient, de la première explication que celui qui a engagé le dialogue donne), mais aussi pourquoi il s’est trouvé, volontairement ou par hasard (pris au piège, par lui-même ?) dans cette position, au-delà de son éventuelle fonction professionnelle ou familiale. Aussi se demander ce qui l’intéresse dans son interlocuteur et dans sa parole, ce qu’il en attend, quels points de sensibilité ceux-ci touchent en lui.
Effets du dialogue Le dialogue contribue à ce que le sujet se réapproprie l’événement excessif afin qu’il ne soit pas une parenthèse, une page noire, un objet enkysté en lui, inaccessible (mais qui n’en produit pas moins ses effets ravageurs), qu’il ne crée pas une barrière entre la période qui l’a précédé et celle qui le suivra. Alors, réinscrit dans la continuité de sa vie et sa permanence identitaire, il pourra se dire : « oui, ça m’est arrivé, ça a eu lieu, ce récit qui se constitue dans le dialogue me convient. » Le dia-
à son tour, ne s en croyant pas le seul et unique dépositaire même si sa responsabilité est unique et impartageable. À lui de recevoir cette parole, ce récit, sans défenses excessives, sans rien en attendre, et de le transmettre avec sa propre voix, non comme objet de curiosité, de peurs ou de fantasmes, ni document anecdotique, clinique, psychologique, sociologique ou littéraire, mais comme traces laissées en lui par le dialogue. S’inscrivant ainsi dans la chaîne des témoins de l’événement, il contribue à l’élaboration d’un regard et d’un accueil collectifs justes sur tous ceux qui sont ou ont été pris dans un semblable événement.
La parole et le récit qui s’y constitue sont autant documents qu’autofiction Il faut les prendre au sérieux, mais pas au pied de la lettre, ni se tromper sur les critères d’appréciation de leur valeur de témoignage. Ils apprennent autant sur l’événement que sur le narrateur et sur son interlocuteur, qui doit être attentif à ses façons de se situer face à lui, car il n’est pas extérieur, expert ou voyeur, laissant le narrateur dans sa solitude, mais est d’emblée impliqué dans le dialogue et coresponsable de son cheminement. Il n’a pas à se demander s’il dit la vérité (sur quoi d’ailleurs ?), mais s’il parle juste.
Le récit est juste si celui qui parle est bien dans sa voix et que sa voix est bien la sienne. Le dialogue évolue si l’interlocuteur est aussi dans la sienne.
Être dans sa voix, pour l’un et l’autre, ne se fait pas d’emblée et peut demander un long cheminement.
Certains récits se concentrent sur un détail, agréable ou terrifiant, banal ou exceptionnel, facilement compréhensible ou énigmatique ; ou se dispersent, restent à la surface de l’événement, en parlent de façon métaphorique, allusive. Ces ber la monstration de sa souffrance, se présenter en héros ou en victime, préparer les pièces d’un procès, appeler à l’aide, séduire, questionner, sans forcément attendre de réponse. Le récit peut se construire d’emblée et se figer, ou ne jamais arriver à trouver son centre de gravité et sa ligne directrice, avancer de façon linéaire ou erratique. Il est d’innombrables façons de décrire un événement et l’exigence de précision peut être sans limites et c’est pourquoi le récit ne peut être qu’un document imparfait et insatisfaisant. Celui qui parle a beau parfois s’y exposer totalement, s’y mettre à nu, il reste insaisissable dans sa totalité. La valeur du récit est autre que documentaire. Le silence, qui n’est pas refus, témoigne de l’inhibition ou de l’effroi devant tant de possibilités, de la crainte de se tromper dans ses choix de tel détail, de tel enchaînement (et sans cesse de nouveaux choix se présentent), de ne pas dire le bon récit, de tromper l’interlocuteur ou de l’induire en erreur, avec des conséquences négatives en retour.
Le narrateur divisé Le dialogue se fait dans l’après-coup de l’événement et le narrateur n’est plus le même que celui qui l’a éprouvé. Il est clivé entre celui qu’il est, celui qu’il fut dans l’événement, et celui qu’il était avant, et tous trois sont étrangers les uns aux autres. L’événement fut parfois si violent qu’il n’a pu s’intégrer dans le fonctionnement psychique ou qu’il s’y est enfermé, inaccessible. L’enjeu du dialogue, qui peut être bref ou long, est d’en faire un objet psychique parmi tous les autres, et que le sujet ne soit plus divisé par ses effets, qu’il se reconnaisse suffisamment en ceux qu’il est, aussi qu’il soit reconnu par au moins un autre, au-delà de ses apparences, ses comportements, ses discours. Il peut alors trouver
Le vide est au cœur du dialogue Il est provoqué par l’événement traumatique actuel, qui, bien souvent, en a réveillé d’autres plus anciens. Cet événement excessif a provoqué ce vide de l’inimaginable et de l’impensable dans le psychique. Le dialogue est tentative de le combler, de l’habiller de paroles, d’images, de sens, mais il ne peut réussir qu’à condition d’abord d’accepter ce vide et l’horreur avant de les humaniser, de les rendre habitables, de coexister avec eux, de les accepter en soi. La possibilité et la volonté de s’adresser à un autre, non en victime ou en héros, mais dans sa nudité, dépouillé de soi-même, non recouvert de ses signes identitaires et des vêtements du trauma, sont les points de départ de ce processus. Il est nécessaire que l’autre ressente l’exigence d’occuper cette place d’interlocuteur, en dehors de toute curiosité, de tout projet, et d’abord celui d’aider. Ce n’est qu’ensuite que des mots et des images, que l’un et l’autre peuvent partager – et au-delà d’eux leurs concitoyens –, pourront humaniser ce vide. Alors le récit et le trauma n’appartiendront plus à l’un seul, mais à eux deux, et au-delà d’eux à tous.
L’approche du récit et du narrateur Même quand le narrateur et l’interlocuteur se connaissent, il est nécessaire qu’ils redeviennent des étrangers l’un à l’autre. Aussi qu’ils se déprennent autant qu’il leur est possible de tout savoir sur l’autre, ainsi que des images toutes faites et des caricatures mises en avant pour se cacher ou s’empêcher de voir et d’entendre le troublant, l’inconnu, l’insupportable. Ils ont aussi à se déprendre de tout objectif du dialogue pour qu’il soit gratuit, désintéressé, hormis le désir et l’exigence de dire et de leur rencontre et qu ils se reconnaissent et se redécouvrent, authentiques, vivants.
Le temps de cette approche peut être bref, presque immédiat, ou prendre des semaines et des mois. Mais il faut faire confiance à cette approche, dans la sincérité et l’audace, ne pas la brusquer par des manœuvres artificielles (se dire vite « ça va je sais, j’ai compris, pas besoin d’aller plus loin », ou « c’est inimaginable », et ne plus écouter), aux effets souvent catastrophiques d’écroulement de la confiance mise en l’autre et en soi. Le dialogue est aussi un affrontement où chacun se défend de l’intrusion, de l’influence, de l’emprise de l’autre sur soi, ainsi que du risque de réveil des traumatismes.
Cette approche combine le désir de connaître l’autre et le respect de son opacité nécessaire, la résistance à la tentation de tout savoir, tout comprendre. Le dialogue est alors acte de courage et, comme l’événement qui lui a donné naissance et le pousse en avant, objet vivant qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre, mais à leur rencontre, qui n’existe que dans le temps et le champ de cette rencontre.
Plus tard, la mémoire vivante et précieuse, acceptée et féconde, est autant celle de l’événement traumatique que de cette rencontre.
Edmond Jabès, dans toute son œuvre, depuis Le livre des questions jusqu’à son dernier livre, Le Livre de l’hospitalité, n’a cessé d’interroger la place de l’espace du dialogue dans la relation entre les hommes. Je prendrai appui sur ce dernier livre, celui du dialogue avec l’étranger, pour montrer la force et la rigueur de sa pensée et de son écriture.
L’accueil de l’étranger Il n’est pas relation à sens unique, entre celui qui aide et celui qui est aidé, mais relation d’ap-
n appartient ni à l un ni à l autre, mais à elle seule, et qui n’existe que le temps de sa durée. L’œuvre d’Edmond Jabès en montre le parcours rigoureux et logique, comme en témoignent ces quelques jalons : Je bâtis ma demeure, première pierre de l’espace qui sera habité ; Le Livre des questions : « Qui suis-je ? », question, toujours inquiète et insatisfaite, préalable à « Que veux-je à l’autre, pour lui, et pourquoi ? » ; Le Livre des ressemblances : « Qu’avons-nous en commun, et en différence ? » ; Le Livre des limites : la tension entre le sentiment de notre toute-puissance et celui de nos limites, entre la réalité et l’idéal ; enfin, la confrontation à l’étranger, à son livre, à l’hospitalité.
Il n’est pas nécessaire d’avoir subi les mêmes terribles épreuves qu’a parfois subies l’étranger pour l’accueillir. Mais il l’est de nous déprendre, autant que possible, de toutes nos références identitaires, de nos savoirs, de notre sentiment de sécurité, ainsi que des images que nous avons de lui. Et d’être suffisamment conscient de ce qui nous pousse vers lui.
Suivons pas à pas le parcours du Livre de l’hospitalité1.
La construction de l’espace de l’hospitalité a ses exigences Il faut être sans attente, sans projet, mais garder sa confiance absolue dans le mot et le livre, et dans leur capacité à transmettre toute expérience, même la plus terrible : « Inutile est le livre quand le mot est sans espérance. »2 Accepter les contradictions extrêmes pour ensuite s’en déprendre : « Mourir de rien après avoir vécu de tout [...] Célébrer la rose et périr d une piqûre d épine. [...] La mort est, peut être, de Dieu, la plus froide pensée. »3 Accepter la possibilité de sa mort: « Pour confirmer que j’ai cessé d’exister le jour où l’oi- seau rapace a occupé seul l’espace de ma vie et du livre. »4 L’hospitalité a son lieu privilégié, qui est double, le désert et le livre. Dans le désert, lieu dépouillé de toute séduction superficielle, anecdotique, défini par l’essentiel de ce qui le constitue, la poignée de sable, lieu où chaque grain est semblable aux autres et pourtant unique à condition de découvrir son identité irréductible, l’hospitalité est une nécessité vitale. Le livre est le lieu de l’extrême contradiction, entre sa matérialité d’objet et son accueil à tous les vocables « Dieu a menti. Il ne nous a jamais légué le livre. Il nous en a, seulement, légué le goût. »5 Ainsi : « Le désert est mon lieu […] Et ce lieu est une poignée de sable. »6 « Le pays désolé des sables, où l’hospitalité est gage de survie […] Ce pays est le livre. »7 « Le livre n’appartient à personne [...] Il n’appartient qu’aux vocables dont il se délivre, au fur et à mesure. »8 Le livre est le lieu de l’hospitalité à la condition que les vocables l’habitent dans le vif de leur invention (« Si quelque chose existe, il n’y a point création. »9), qui n’oublie pas leur origine, pas dans leur usage d’objets figés, utilisés pour la communication ou les ordres : « Dieu parle au ras du verbe. Racines. »10 Pour trouver ce lieu, il importe de respecter un ordre dans la parole et dans l’écoute, et ne pas aller 3. Ibid., p.
trop vite : « Déchiffrer le mot avant l énigme. » Dans son livre précédent, Jabès donnait ces conseils : « Puisses-tu trouver ton lieu. – Où est mon lieu ? – Au milieu de ton âme. – Comment parviendrais-je jusqu’à lui ? Pour le découvrir, me semble-t-il, une vie entière n’y suffirait pas. […] – Tu l’as rejoint […] – Coupé en deux, je me tiens, debout, devant toi. D’un côté il y a moi ; de l’autre côté, il y a moi. Au milieu, il n’y a rien. Et le maître dit : – Là est ton lieu. »12 Le désert et le livre sont hors lieux communs, ailleurs, gratuits, sans utilité pratique, situés entre d’autres lieux, d’autres objets qui en ont une. Ils sont lieux de la brisure, de la rupture causée par l’événement traumatique.
Mais ils sont aussi ceux du désir, différent de la volonté, du projet, de la nécessité de satisfaire le besoin : « Celui qui n’a pas de lieu […] fait, de son désir d’en avoir un, son vrai lieu. »13 Ce lieu n’est pas figé dans le traumatisme. Il porte l’espoir malgré toute évidence contraire. Traversé par la mort, advenue et à venir il se déprend de son emprise, en remet en jeu les effets, en désamorce le danger mauvais : « Variable espace de l’hospitalité. Deuil et puis, soudain, renaissance. »14 L’approche de l’étranger Celui qui s’y engage doit être conscient de sa responsabilité : « Solitude de celui qui appelle et de celui qui, de ne pas être dans la condition de répondre à cette voix inidentifiable, tend, indéfi- niment, l’oreille ; l’entend distinctement marteler son immense détresse et succombe aux inindénom- brables coups assénés. »15 Elle est responsabilité 11. Ibid., p.
De même il importe, pour l’un comme pour l’autre, de préserver sa capacité à douter, de résister à la tentation de la certitude, des savoirs consti- 16. Ibid., p.
tués, des a priori, qui donnent l illusion de connaître l’autre avant même qu’il se soit fait connaître : « Ne demande pas ton chemin à celui qui le connaît, mais à celui qui, comme toi, le cherche. »21 Ils rassurent, mais figent le parcours. Néanmoins, le doute ne doit pas être une fuite en avant perpétuelle, pour éviter la rencontre. « S’il te parle de vérité, parle-lui de l’eau de la rivière. S’il te parle de l’eau de la rivière, demande-lui où il s’est baigné [...] Il a vécu de cer- titude et tu comprendras pourquoi le doute a tou- jours rongé ta vie. »22 Et : « Ce qui fait le prix d’une parole n’est pas la certitude, qu’en s’imposant, elle marque, mais bien au contraire, le mot, le gouffre, l’incertitude contre lesquels elle se débat. »23 La certitude de son identité est l’une de celles qui font le plus obstacle et écran au dialogue et à la rencontre. La tentation de s’y accrocher témoigne de la crainte, légitime, qu’elle soit bouleversée par la rencontre. Il faut de même oublier les événements traumatiques qui eurent lieu, non pour nier leur réalité ou leur importance, mais pour qu’ils ne constituent pas le seul moment de la vie de celui qui les a subis, pour que son identité ne se réduise pas – pour les deux interlocuteurs – à celle de victime ou de traumatisé, pour qu’ils ne fassent pas se lever en celui qui veut accueillir l’étranger le mur – ou le vide – de l’insupportable et de l’inimaginable : « Oublie qui tu es, car, à cet oubli initial tu devras être mon hôte. »24 La rencontre L’étranger fait peur, non parce qu’il pourrait nous agresser, mais parce qu’il nous renvoie au plus étranger en nous, la pensée de notre mort.
Telle est sans doute la découverte essentielle, bou- 21. Ibid., p. 57. leversante, de la rencontre. « Dans mon esprit, ma question : “Êtes-vous la mort ?” s’adressait à un absent, si proche de moi-même, que je me prends, souvent, pour lui. »25 Cette mort n’est pas de l’ordre du visible, ce qui explique tous nos efforts pour l’imaginer, la représenter, en faire des fictions, individuelles et collectives, depuis les temps les plus anciens, pour ne pas rester seuls face à elle. Mais, en vérité, nul ne peut s’y confronter à notre place : « J’ai vu la mort, comme je vous vois. Je vois, par tes yeux, la mort que tu vois [...] Ne succombe pas à la tentation de me dérober mon regard. Garde closes tes paupières. »26 Tel est l’enjeu du dialogue : faire de chacun deux étrangers, qui ont éprouvé dans leur corps et leur psychique, de façon différente, la présence de la mort : celle qui vient vers nous et celle qui est en nous, et qui de ce parcours solidaire se sont reconnus dans leur être et dans leur humanité, dans leur identité unique et irréductible. « Tout dialogue – disait-il – est à trois voix ; voix de celui qui parle ; voix de celui qui répond et voix de la mort qui les fait, tous deux, parler. »27 Dialoguer non pour oublier la mort ou la fuir, mais pour lui donner sa vraie place en nous, entre nous.
L’effet de la rencontre, l’après-rencontre.
La rencontre n’a pas vocation d’être durable, d’ouvrir une relation. Bien souvent, nous ne pouvons rien en dire, hormis la certitude qu’elle a eu lieu. « Une chose est sûre : cet instant. »28 Comme bien souvent après un événement majeur, nous éprouvons la détresse de son achèvement et de sa perte, comme l’exil de la terre promise un instant atteinte. « Que deviennent [les vocables] une fois 25. Ibid., p. 60.
rendus à leur errance ? Notre dénuement, tel le leur, est infini. »29 Car nous ne récupérons pas ce que nous avons dû perdre pour construire l’espace de l’hospitalité et nous y rendre disponibles à la rencontre, nous ne nous retrouvons pas tels que nous étions avant elle, nous sommes devenus autres. Il reste à transmettre l’expérience de cette rencontre, pour ne pas rester enfermés dans le souvenir inoubliable de ce moment unique (« L’homme, sans le savoir, aura vécu la présence infinie de Dieu dans l’infinie absence des choses »30) ou la souffrance de sa perte, pour que la vie reprenne son cours : « La vie écrit ce que la mort a lu. (...et même dicté). »31 Pour cette transmission, le rôle de l’écrivain est essentiel, et différent de celui du témoin, qui s’efforce de dire l’événement au plus près de ce qu’il pense être la vérité à ne pas trahir. L’écrivain ne cherche pas à en maîtriser la description, bien au contraire, il ne s’oppose pas à l’oubli (« J’écris l’oubli et, au fur et à mesure, j’oublie ce que j’écris. Qui lira ce qui n’est pas à lire ? »32) qui en efface les éléments anecdotiques, et, dans la plus grande passivité, il laisse l’expérience, qui l’a traversé, s’exprimer dans les mots qui lui viennent, sa juste et unique voix : « Qu’est-ce qu’un écrivain a de primordial à dire, sinon cette chose qui est tout ce qu’il essaie de dire, mais sans s’y appliquer, sans doute pour la lais- ser, indirectement, se dire. Et comme si ce dire la protégerait d’elle-même en y redoublant les accès ; car cette chose, au tréfonds du silence, est secret du dernier mot. »33 Il le fait aussi loin que possible, au risque de l’épuisement, provisoire ou définitif, de 29. Ibid., p.
Daniel Oppenheim, Edmond Jabès. Le Livre de l’hospitalité. Construire l’espace de l’hospi- talité et de la rencontre, in Aurèle Crasson (dir.), Edmond Jabès, l’exil en partage, Paris, Hermann, 2013, p. 71-77.
Daniel Oppenheim, « Trouver sa voix, avec l’autre » in Cancer(s) & psy(s), n° 1, Érès, 2015, p. 100-108. 34. Ibid., p. 91. 35. Ibid., p. 76.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p. 90.
- ↩ Edmond Jabès, Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format, Paris, Gallimard, 1989, p. 148. non d acte, mais de présence : « Ma responsabi lité envers toi […] est comparable à celle du ciel envers les oiseaux et à celle de l’océan envers sa faune et sa flore. »16 Elle préexiste à la rencontre, qui se constitue en elle (« La responsabilité est fille du dialogue. »17), dans le développement de la connaissance et de la confiance réciproques, quand tombent les défenses, les fantasmes, les a priori, les peurs et la pitié dangereuse. Alors, les paroles ne sont plus nécessaires, les deux interlocuteurs sont tous deux dans l’espace du dialogue et de l’hospitalité. « L’hospitalité est entente silencieuse. »18 Celui qui est accueilli est unique, mais n’est reconnu que parmi tous les autres, dont rien a priori ne le distingue, pas en dehors d’eux, par la reconnaissance desquels il faut d’abord passer. « Pour avoir, par exemple, une image du grain de sable, il te faut, au préalable, penché sur tous les autres grains desquels on ne le distingue plus ; t’attaquer à l’ensemble –une poignée – pour tenter, en vain, de l’isoler. »19 Pour le reconnaître, il importe de se méfier de la séduction, de la fascination, de l’idéalisation, et du sentiment de sa toute-puissance : « Ne fais pas, de l’étoile [...] un vulgaire caillou. Tu perdrais, a priori, au change. […] L’étoile, pour toi, demeurera toujours inaccessible ; tandis que, d’un geste, tu peux, en te baissant, ramasser un caillou. »20 Il ne faut pas mélanger les catégories : l’étranger est un homme, mais il est aussi la présence en nous et hors de nous de l’hétérogène, dont la forme ultime est la mort.
- ↩ Ibid., p. 21.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ l écriture, si intimement liée à sa vie : « Il se disait qu’il était, probablement, parvenu au bout de lui- même et que son écriture, tant il avait vécu d’elle et elle de lui, allait le précéder de peu dans la mort. »34 La réussite de la rencontre et celle du texte estelle liée à la proximité de la mort, dans des relations de causalité réciproques ? Edmond Jabès semble le penser : « Tu parviendras, une seule fois, à l’expri- mer, au cours de ton existence et ce sera lors de ton ultime tête-à-tête avec la mort. »35 Nous pouvons ne pas être d’accord avec lui. La mort mise en jeu dans l’accueil de l’étranger est celle de l’étrangeté radicale qui nous habite. Edmond Jabès, tout au long de ce livre, a avancé dans le va-et-vient subtil entre elle et la mort biologique et événementielle, dont il semble avoir eu l’intuition de sa proximité. Mais la mort de l’écrivain n’empêche pas que le texte poursuive sa vie dans son parcours souterrain et sa transmission, évidente ou secrète. « Écris, sous ma dictée […] puis ferma les yeux et s’assoupit. De ce silence complice naquit le livre de l’originaire nuit qui engendra, plus tard, le livre des jours. »36 Cet article reprend et développe des réflexions abordées dans deux textes plus anciens :