Le 5 octobre 2012, nous nous sommes rendus à Lukow, près de Lublin, dans le centre-est de la Pologne. La municipalité y commémorait la déportation des Juifs de cette ville survenue le 5 octobre 1942. Le nombre de Juifs y avait été important (6 000 habitants sur 12 000 avant la guerre, soit la moitié). Plusieurs municipalités ont agi de même à l’époque. En effet, durant la deuxième moitié de 1942, la plupart des ghettos des villes et bourgades de cette région furent vidés, liquidés et leurs occupants envoyés par trains entiers à Treblinka. Il n’est pas fréquent que les municipalités polonaises se remémorent la disparition de leurs voisins juifs. La commémoration de Lukow fut importante en raison de l’implication d’un jeune journaliste originaire de cette ville, Krzysztof C., qui réussit à faire venir des survivants d’Israël, des Likever. À Paris, il existe aussi une société des amis de Lukow, mais, prévenus tardivement, ils ne purent y participer.

La consultation des témoignages de la fondation Spielberg nous avait appris que Marianna A., une des dernières survivantes de cette région, était restée en Pologne après la guerre. Peut-être était-elle encore en vie ?

Nous avons été à sa rencontre dans son village, un village où elle était née en 1930, où des paysans polonais l’avaient cachée durant la guerre et qu’elle n’a jamais quitté. Son prénom initial était Blima, son père avait été cordonles quelques Juifs polonais qui avaient pu échapper à la gendarmerie allemande et à ses auxiliaires cherchaient désespérément des cachettes.

Blima se retrouva ainsi dans un trou recouvert de paille sous une porcherie. La moitié de sa famille avait été fusillée (sa mère, ses sœurs) quelque temps auparavant par la gendarmerie allemande et la Gestapo dans le bourg voisin, Serokomla, où elles s’étaient réfugiées. Son père, encore miraculeusement en vie, lui avait trouvé cette cachette.

En échange de ce refuge, le père de Blima effectuait des travaux de cordonnerie. Au début, elle était seule dans sa cachette, mais très vite on lui amena une petite compagne, plus jeune de trois ans, Dora, échappée du massacre de Serokomla.

Blima n’était plus seule. Quand son père mourut à l’été 1943, tué par les Allemands dans la battue d’une forêt voisine, ce sont les partisans juifs de cette forêt qui protégèrent les petites, en s’assurant que le fermier les gardait bien. Yad Vashem lui décernera le titre de Juste parmi les Nations.

Les deux petites filles vécurent serrées l’une contre l’autre deux ans, avec possibilité de sortir la nuit seulement, jusqu’à l’arrivée des Russes, en juillet 1944. Elles se promirent de ne jamais se quitter. Elles furent alors extraites de leur cachette et emmenées séparément dans d’autres fermes, où elles gardaient les vaches contre une petite rémunération, se voyant le dimanche. Puis leurs chemins divergèrent. En fait, elles furent monique halpern jean-charles szurek

Toute la famille de Blima avait péri. Du monde, elle ne connaissait que son village, la bourgade voisine de Serokomla, à peine la ville de Lukow, éloignée de quelque 30 km. Peu lettrée – elle n’avait fait que deux années de scolarité avant la guerre – elle resta sur place, dans ce qu’elle connaissait, acceptant ce qu’on lui offrait : un accueil comme petite bonne dans une famille de paysans pauvres. Là, elle apprit comment nettoyer une maison, cuisiner, laver le linge.

Les quelques rescapés juifs qui revenaient dans la région n’étaient pas les bienvenus. Craignant pour sa vie, la famille d’accueil lui enjoignit de se baptiser, ce qu’elle fit.

Blima devint Marianna, et elle se maria avec le fils de la maison. Elle avait 16 ans, le premier de ses cinq enfants vint au monde. « Il fallait que je sois jolie pour qu’un Polonais m’épouse ! » nous dit-elle. Ils travaillèrent dur comme ouvriers agricoles dans la Pologne communiste, partant à tour de rôle au loin pour glaner quelques sous, un mois bien souvent. Le dimanche elle allait à l’église, comme tout le village. « Mais en moimême je savais que j’appartenais à un autre peuple », dit Marianna qui gardait en elle la mémoire de ses origines et la pensée de Dora, sa compagne de cachette : où était Dora ? Où étaitelle partie ? Pourquoi ne donnait-elle pas signe de vie ? Pourquoi l’avait-elle abandonnée ? Plus que la perte de sa famille, c’était la pensée de Dora qui taraudait Marianna.

Pour Dora, ça a été Partir ! Quitter la Pologne, quitter l’Europe. La petite Dora de douze ans, aidée initialement par le Comité juif de Lukow – ce petit comité de survivants qui n’avait pas su parvenir jusqu’à Blima-Marianna –, prit toute à la création d un nouveau monde, commença une scolarité, se forma, apprit un métier, rencontra son mari, lui-même rescapé d’Auschwitz. Elle eut des enfants, une maison, des petits-enfants.

Tout ce temps, Marianna l’attendait. Ce qu’elles avaient partagé dans cette cachette ne pouvait être oublié, effacé. Un jour Dora reviendrait. Elle était persuadée qu’on l’avait oubliée.

Elle s’était mariée, avait fondé une famille, mais elle continuait de penser qu’un jour elle reverrait Dora, elles seraient à nouveau ensemble, elles se parleraient, le dialogue ne pouvait qu’être suspendu, il n’était pas possible qu’il fût rompu.

De fait, grâce à une chaîne de divers et improbables intervenants, dont nous-mêmes, Blima- Marianna et Dora furent remises en présence pendant trois jours, en octobre 2015, après une séparation de 70 ans. D’un côté, elles se tinrent la main tout le temps, d’un autre le dialogue fut difficile. « J’ai oublié le polonais, je ne le comprends plus », dit d’emblée Dora en arrivant. Elle avait fait le voyage jusqu’à Lublin, accompagnée de son mari et de sa fille. Marianna l’attendait de pied ferme, toute en reproches, avec l’autorité de l’aînée qui avait pris en main le destin de Dora dans la cachette. « Pourquoi n’es-tu pas venue plus tôt ? Et te souviens-tu de ces deux fois où notre cachette a été découverte, une fois par un paysan voisin, une autre par le maire, et chaque fois où je me suis mise en avant pour te protéger ? » Non, Dora ne se souvenait pas. « Quand tu es partie, on m’a promis qu’on viendrait me chercher moi aussi, mais personne n’est venu, on m’a oubliée ! J’ai été seule comme un chien ! » « Que serais-je devenue sans ces gens-là ? » dit Marianna en pointant son doigt vers la photo des fermiers polonais. Manière de conjurer des

de sa vie, pour elle même comme dans tous les entretiens qu’elle a eus, Marianna n’évacuait-elle pas sa propre responsabilité dans le déroulement de sa vie, une vie difficile, faite de labeur, de solitude interne, privée d’éducation ?

Dora était partie, elle. Elle a dirigé un jardin d’enfants, s’est ouverte au monde, ses cheveux sont teints, elle est habillée à l’occidentale, elle a voyagé, elle est urbaine, informée, active. C’est une Israélienne à l’image de son nouveau pays et de ses compatriotes. Marianna est restée, vêtue comme une paysanne. Elle a cultivé les champs, gardé les vaches, ramassé les pommes, mais elle n’est pas une paysanne polonaise comme les autres.

En 1993, elle a été contactée par les responsables de l’association « Children of the Holocaust », version polonaise des Enfants Cachés et elle leur a raconté sa vie. Elle s’est rendu compte qu’on l’écoutait, qu’elle était un Témoin. Un réalisateur canadien est même venu faire un film sur son histoire en 1994, et il l’a emmenée en Israël, filmer ses possibles retrouvailles familiales. Un film émouvant en est issu. En Israël, elle a aussi cherché Dora, en vain. Le dialogue avec Dora semblait bien rompu. Divers obstacles s’étaient érigés.

Marianna racontait son histoire, de plus en plus de gens l’écoutaient, fascinés par elle. En 1998, ce fut la Fondation Spielberg qui l’enregistra. Même les autorités locales de Lukow apprirent qu’il y avait là « la dernière Juive de Lukow », des journalistes, chercheurs universitaires et autres visiteurs polonais ou étrangers venaient la voir et repartaient désireux d’aider à renouer le lien entre les deux petites filles, devenues grands-mères.

Quand elles se revirent, on put observer un étrange dialogue : Marianna revenait obsessionnellement à l’époque de la cachette et Dora parlait surtout de sa vie en Israël. Elle avait apporté des photos en couleur, de ses enfants et petits-enfants, tous beaux et bronzés. Marianna aussi fit venir ses petits-enfants, chacune des femme était flanquée d’une fille attentive, engagée.

Pour Dora, cela suffisait, tout était dit, et clair.

Le deuxième jour, elle récusa le tribunal qui s’était abattu sur elle. Elle n’était pas venue pour ça et le formula clairement, retrouvant son polonais. Pour le mari de Dora, sa femme « n’a rien à cacher, elle, ce n’est pas comme Marianna… ». Il faisait sans doute allusion aux mutations d’identité de Blima. Mais Marianna n’en avait cure, revenant sans cesse à l’incessante question : pourquoi as-tu disparu si longtemps, pourquoi es-tu partie, me laissant derrière ? Elle semblait dire : n’est-ce pas important ce que nous avons vécu ensemble, ce que j’ai fait avec toi, pour toi, pour protéger la petite fille plus jeune que tu étais ?

Persistance d’une blessure impossible à guérir.

Marianna voulait voir Paris. Nous l’avons reçue, mais ce n’est pas la Tour Eiffel qui l’intéressait, ce qu’elle voulait, c’était raconter son histoire1.


  1. Ce qu’elle fit lors d’une réunion improvisée au centre Medem en avril 2014 où une assistance particulièrement nombreuse, une centaine de personnes, vint l’écouter. Il en fut de même à Nancy devant l’Association Culturelle Juive.
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