Harald Welzer, sociologue et psychosociologue, a poursuivi des recherches sur la violence de groupe qui enrichissent la compréhension de ce que sont les mécanismes psychiques individuels qui la permettent. Ces travaux sans concession et la finesse de son analyse sur les discours de ceux qui furent des acteurs du national-socialisme ou d’autres massacres ou génocides sont riches d’enseignement. Trois livres témoignent de ce travail : Les Exécuteurs, des hommes normaux aux meurtriers de masse (Gallimard 2007), Sol- dats, combattre, tuer, mourir (Gallimard 2013) et « Grand-père n’était pas un nazi ». Les méthodes que Welzer utilise, avec ces deux co-auteurs, dans « Grand-père n’était pas un nazi », la façon dont il analyse les discours de trois générations (celle d’Allemands « tout à fait normaux » qui furent enrôlés dans le nazisme, celle des enfants et celle des petits-enfants) interrogent de façon très fine les mécanismes et les modalités de la transmission d’événements historiques majeurs au sein des familles et la façon dont s’effectue une reconstruction de l’histoire familiale sur plusieurs générations. « Grand père n’était pas nazi » est issu d’un travail de recherche où sont menés à la fois des entretiens familiaux avec trois générations (celle de ceux qui ont participé au régime nazi, leurs enfants, leurs petits-enfants) et des entretiens individuels avec ces différentes générations. Par ces trois générations à travers leur dialogue et le dialogue avec le chercheur qui mène l’entretien (son contre-transfert étant aussi pris en compte dans l’étude).
Au-delà de la conclusion factuelle de cette étude (il n’y a pas de nazi dans notre propre famille alors que ceux qui ont participé à cette recherche avaient été enrôlés dans le nationalsocialisme au niveau de la première génération1), ce qui est le plus intéressant ce sont les modalités de construction de l’histoire familiale dans le dialogue intergénérationnel qui permettent une telle conclusion. Car ces modalités peuvent se retrouver dans d’autres contextes.
Au fil de quarante entretiens familiaux et de cent quarante-deux entretiens centrés sur les histoires vécues et transmises dans la famille en provenance du passé national-socialiste, les auteurs ont constaté qu’« un nombre non négligeable d’entre elles se modifient en passant d’une génération à l’autre : des antisémites se transforment en résistants et des fonctionnaires de la Gestapo prennent le statut de protecteur des juifs ». Dans 1. Ces résultats, disent les auteurs rejoignent une enquête quantitative statistique menée en 2002 : 49 % des personnes interrogées pensaient que leurs parents ou leurs grandsparents avaient une opinion négative ou très négative du nazisme, 6 % une opinion positive. Les auteurs soulignent que « paradoxalement, il semble que ce soit justement la réussite de l’information et de l’éducation sur les crimes du nATIOnAL-sOcIALIsmE ET shOAh DAns LA mÉmOIRE FAmILIALE* hélène Oppenheim-Gluckman PARIs, GALLImARD, 2002. hARALD WELzER, sAbInE mOLLER ET kAzOLInE TschUGnGnALL
certains cas où la première génération a parlé au cours des entretiens familiaux des assassinats qu’ils ont commis et de récits d’exécution, ceux-ci ne laissent aucune trace dans les entretiens individuels avec les enfants ou les petits-enfants. Ceuxci, grâce à divers mécanismes de reconstruction de l’histoire familiale, transforment leurs parents ou leurs grands-parents en « braves gens intègres ».
L’ensemble du livre décrit de façon détaillée, et grâce à une analyse très fine des entretiens familiaux et individuels, les mécanismes (inconscients, semi-conscients, inévitables) qui permettent de telles transformations. Ce qui intéresse les auteurs, c’est l’effet produit « par ce qui a été dit dans le processus de transmission intergénérationnelle » et la « façon dont les histoires se transforment en passant d’une génération à l’autre au point de prendre une toute nouvelle signification à la fin de la chaine de la transmission, les parents et les grands-parents étant présentés comme des héros de la résistance quotidienne, bien que l’histoire racontée par ceux-ci ne le laisse nullement penser ». Peu à peu, dans le fil de la transmission, émerge aussi le fait que les grands-parents ou les parents étaient des victimes2.
Les auteurs ont surtout utilisé comme fondement théorique les travaux sur la mémoire familiale, par exemple ceux de Maurice Halbwachs.
Celle-ci est fondée sur « la fiction d’une histoire familiale canonisée », toujours faite de fragments reconstruits d’une génération à l’autre. Ce qui intéresse aussi les auteurs, c’est la façon dont, au cours des entretiens familiaux, se crée un texte 2. Cette transformation des agresseurs ou des bourreaux en victimes est très bien décrite par Allan Young qui a montré, à l’aide d’une étude anthropologique, comment le concept de stress post traumatique a vu le jour à partir des revendications rédigé en commun par les divers participants (y compris celui qui fait l’interview). Le constat des auteurs sur ce texte commun est très intéressant : les participants ont avant, pendant et après l’entretien des conceptions et des versions différentes du passé, mais dans le cadre de l’entretien familial et de la situation de remémoration, se créent ce que les auteurs appellent des « solutions communicatives » qui permettent à tous les participants d’avoir le sentiment d’avoir parlé ensemble de la même chose.
Dans le processus de reconstruction de l’histoire familiale au cours des entretiens familiaux, j’ai été particulièrement intéressée par : – la façon dont un événement, parfois anecdotique, parfois non, raconté par la génération qui a connu le national-socialisme, est réinterprété de façon totalement différente par les descendants, voire par celui qui mène l’interview, interprétation qui contredit celle de la personne qui l’a vécu. – la façon dont une histoire racontée par la première génération, de façon nébuleuse, avec ses vides et la possibilité laissée à chacun de les combler à son gré, permet de conclure que l’ascendant n’était coupable de rien, voire qu’il a agi humainement, sans qu’aucun des interlocuteurs ne s’interroge sur les contradictions, les paradoxes, l’effacement de détails significatifs au cours de cette reconstruction. – l’irreprésentable pour les générations suivantes des actes de leurs ascendants et l’impossibilité d’entendre ce qu’ont fait les parents ou les grands-parents, même quand ceux-ci le racontent. « Les auditeurs des récits faits par les grands-parents peuvent écouter sans entendre ce qui est dit… Ceci conduit à une interprétation
le travail éducatif et de mémoire fait par l État allemand auprès des générations suivantes et leur connaissance de l’histoire du national-socialisme qui suscite le besoin d’attribuer à leur ascendant le « rôle du bon ». C’est, disent les auteurs, « une conséquence paradoxale de la réussite du travail éducatif sur le passé nazi ».
L’analyse des entretiens montre aussi l’importance du social et du politique dans le psychique, la transmission et la reconstruction de l’histoire familiale : – Dans deux tiers des cas, deux mécanismes permettent d’absoudre l’ascendant par rapport à son passé national-socialiste : l’« héroïsation cumulative » et la victimisation de celui-ci (par rapport aux Russes, aux alliés, aux nazis qui l’ont contraint à s’enrôler, par rapport aux bombardements, aux rationnements, etc.). Ces mécanismes s’appuient, disent les auteurs, sur la construction d’une image sociale où les « nazis » et les « Allemands » deviennent peu à peu deux groupes de personnes différentes (les Allemands étant le groupe séduit et abusé). Ils s’appuient aussi, disent les auteurs, sur la disparition de l’élément historique et politique qu’ont constitué la Shoah et le national-socialisme, comme si ce qui était aujourd’hui porté était l’image d’un crime contre l’humanité de plus en plus déshistorisé, comme d’ailleurs l’image du national-socialisme. – Ce qui est encore plus troublant et plus intéressant, c’est la façon dont, dans les entretiens, la construction du rôle de victime au fil des générations s’appuie sur les images et l’histoire de la Shoah qui sont utilisées au profit de la représentation de la souffrance des victimes allemandes.
Celles-ci, comme le soulignent les travaux de Brink cités par les auteurs, sont devenues des « icônes de la destruction » qui peuvent être intégrées à des contextes totalement différents.
Et donc, dans ces histoires où les Allemands deviennent les victimes. Ces icônes sont ce que les auteurs appellent « des Passe-Partout ». Je les cite : « on voit se dessiner une évolution dans laquelle la Shoah est, d’une manière générale, le modèle narratif de toute forme d’histoire où il est question de victimes et de bourreaux […] Une histoire de victimes paraîtra d’autant plus plausible qu’elle s’appuiera sur ce schéma narratif.
Nos interviews montrent que […] Les Allemands non juifs prennent un rôle de précurseur dans l’adaptation de ce modèle narratif lorsqu’ils se transforment en victimes du régime nationalsocialiste et de la période qui l’a suivi. » – De la même façon, les auteurs notent que les entretiens sont parcourus par les traces d’images médiatiques sur la période du national-socialisme (en particulier les films de fiction) et que ces traces sont intégrées au vécu autobiographique qu’elles aident à créer ou qu’elles sont utilisées dans la perception et l’interprétation de l’histoire familiale sous le nazisme. Ces traces étaient le plus souvent implicites pour les personnes interviewées.
Un livre à lire absolument et d’actualité par rapport aux questions politiques et sociales auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.
Oui, un livre qui montre que le travail de mémoire et de réparation de l’État n’a rien à voir avec la réalité des familles, des vraies gens…