Hans Mayer, alias Jean Améry, est né à Vienne en 1912. En 1938, il se réfugie en Belgique et s’engage activement dans la Résistance. Arrêté, il est enfermé au camp de Gurs, dont il réussit à s’évader. De nouveau arrêté, il est torturé par la Gestapo et déporté à Auschwitz. Ayant réussi à survivre, il écrit plusieurs livres dans lesquels il cherche à comprendre l’être humain à la lumière de son expérience de la torture et des camps. Il est déçu par les positions antisémites que prend la nouvelle génération, en Allemagne, de militants d’extrême gauche antinazis et anti-impérialistes, dont il avait vu l’émergence avec un grand intérêt. Il se suicide en 1978, à Salzbourg.
L’expérience de la torture et du camp a laissé en lui une division interne radicale, entre ce qu’il est devenu et ce qu’il était et s’imaginait être avant elle. La confiance en son corps, en ses concitoyens et dans la culture a volé en éclats.
Une solitude extrême et durable en a découlé.
Pour sortir du traumatisme, il lui fallut en penser les éléments qui la constituaient : le nazisme, Auschwitz, la culture, sa mort. Il lui fallut de même se réapproprier son corps, en reconstituer l’image intérieure. Pour rompre la relation que les tortionnaires avaient établie, de force, avec lui, il essaya d’en comprendre les éléments, mais aussi les mécanismes qui les faisaient agir, et de les considérer comme d’autres humains, monstrueux, et non plus comme des forces anonymes exerçant leur toute-puissance sur lui. Comprendre n’implique pas excuser, de même que cet effort pour s’en déprendre n’implique pas l’apaisement, l’oubli, ou la vengeance, qu’il refuse. Il chercha ainsi à retrouver son identité et à l’assumer, non à partir d’une désignation extérieure (rescapé des Les conditions éthiques du témoignage Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable1 n’est pas un témoignage sur Auschwitz, mais une tentative de définir ce que fut son expérience de torturé et de déporté, ce qu’elle a fait de lui, ce qu’il en fait. Il a voulu qu’il soit aussi une réflexion sur la confrontation d’un intellectuel à la barbarie de masse qui s’est exercée sur lui. Ce livre est aussi une démonstration en action du travail d’un intellectuel, les questions auxquelles il s’efforce avec honnêteté, rigueur et humilité de répondre, les tentations et les facilités qu’il repousse, le risque qu’il prend de choquer le lecteur, au moins de ne pas lui plaire, le courage qu’il a de s’exposer personnellement sans se protéger derrière l’autorité d’autres intellectuels reconnus, les dilemmes éthiques qu’il repère et dépasse : « Ma tâche [d’expliquer mon ressentiment] serait plus aisée si j’acceptais de cantonner le problème dans le domaine de la polémique politique. Je pourrais alors me récla- mer de […], et aboutir à des conclusions relati- vement convaincantes sans devoir passer par un long et laborieux travail intellectuel l...] Ce qui m’importe, c’est la description de l’état mental de la victime […] fondée sur l’introspection […], MXVWL¿HUXQpWDWG¶kPHFRQGDPQpGDQVODPrPH mesure par les moralistes et les psychologues […] : un travail de confession ingrat. »2 Dans ses deux préfaces (1966 pour l’édition originale, 1977 pour la deuxième édition) à ce livre, Jean Améry précise son objectif majeur : décrire « la situation de l’intellectuel dans un 1. Améry J., Par-delà le crime et le châtiment. Essai pour surmonter l’insurmontable, trad. de l’allemand par F. Wuil- L’EXPÉRIENCE DE LA BARBARIE PAR L’INTELLECTUEL ET L’ÉTHIQUE DU TÉMOIGNAGE SELON JEAN AMÉRY Daniel Oppenheim
camp de concentration. »3 Il en attend d’abord de mieux comprendre le questionnement qui le taraude depuis longtemps. L’écriture du livre répond à cette attente : « C’est pendant le travail de rédaction que tomba le voile et que je décou- vris ce qui m’était déjà apparu dans une sorte de UpÀH[LRQUrYHXVHVHPLFRQVFLHQWH. »4 Il ne s’agit pas pour Améry d’exposer des recherches ou des réflexions préexistantes à l’écriture, dont la fonction serait seulement de mise en forme.
Le livre de témoignage Améry s’efforce de trouver le juste équilibre entre l’objectif et le subjectif. Il refuse que l’intellectuel soit pure pensée, dans un rapport uniquement abstrait, extérieur à son livre : « Où est-il écrit que l’attitude éclairée doive renoncer à l’émotion ? C’est le contraire qui me semble vrai. L’esprit éclairé n’accomplira alors correctement sa tâche que s’il se met à l’œuvre avec passion. »5 Il doit y être, avec sa voix. « Ma confession et ma UpÀH[LRQRQWGRQQpO¶pWXGHTXLVXLWSOXVH[DFWH- ment la description de l’existence de toute vic- time. »6Il lui faut préciser son identité d’auteur de ce livre, mais aussi son identité en dehors du livre : « La victime nazie, à la fois juive et poli- tique, que j’étais et que je suis. »7 Partant de son expérience même, il s’adresse à tous et ses réflexions les concernent tous : « Cet ouvrage a été écrit pour une bonne cause : car il pourrait concerner tous ceux qui veulent être le prochain de leur semblable. »8 Néanmoins il précise ses destinataires privilégiés : « Pas mes com- pagnons d’infortune, ils savent. Les Allemands qui […] ne se sentent pas ou ne se sentent plus concernés. »9 S’il ne recule pas devant les susceptibilités et les risques d’incompréhension ou de rejet, il 3. Ibid., p.7.
À distance de la première édition, il réévalue son texte à la lumière du développement de ses propres idées, de celles d’autres auteurs, des connaissances nouvelles, des barbaries qui se sont développées dans le monde depuis la défaite des nazis : « Le nouvel antisémitisme ancien redresse la tête »11, avec de nouvelles générations. D’où la nécessité de réaffirmer encore plus fermement la fonction du livre dans un tel contexte : « Comme il s’agit d’un fossé moral [entre les bourreaux et les victimes, et les descendants des uns et des autres] il faut qu’il reste provisoirement grand ouvert »12 et ne pas laisser le temps le refermer, ou chercher de façon volontariste à le faire. Plus précisément, il importe « que la jeunesse allemande [...] de gauche ne glisse […] pas inconsidérément du côté de ceux qui sont ses ennemis aussi bien que les miens »13 en employant sans réfléchir les mots génériques, les « grands mots » que sont « dictature » « fascisme » pour qualifier le système politique allemand actuel et les lois et décrets que les autorités actuelles produisent. Il est d’autant plus important de leur faire connaître la réalité qui correspond à ces mots, celle du nazisme qu’il a connue et subie.
Jean Améry sait qu’il n’est pas le seul à chercher à comprendre l’expérience de la barbarie, mais il pense sincèrement que son texte garde sa valeur, sa 10. Ibid., p.
pertinence et sa légitimité. Sa position de témoin ne redouble pas celle des historiens. Son objectif n’est pas d’expliquer la Shoah et ses multiples causes, historiques, économiques, sociologiques, politiques, culturelles, mais de parler des victimes, ce en quoi il est qualifié. Mais hors de tout objectif militant ou démonstratif. Pour ce faire, quand cela lui semble nécessaire il n’hésite pas à utiliser des mots forts, non politiquement corrects : « Les bourreaux aussi crèvent, fort heureusement. »14 Ce qui n’est pas contradictoire avec son attention scrupuleuse à bien peser le sens des mots qu’il utilise, mais aussi celui des mots qu’utilisent ceux à qui il s’adresse, avant tout les nouvelles générations antifascistes et anti-impérialistes. Par exemple, il leur demande de distinguer « vigilance » et « paranoïa », de ne pas mettre dans le même sac toutes les « démocraties formelles » en les accusant d’être des « États fascistes, colonialistes, impérialistes », y compris et surtout l’État d’Israël.
L’intellectuel doit toujours se poser la question de la nécessité du livre, pour les autres et pour luimême, et être suffisamment conscient du déclic et de l’exigence qui furent à l’origine de son écriture ou de sa réédition. Pour ce livre, ce furent la crainte que la nouvelle gauche antifasciste et anti-impérialiste allemande et européenne bascule dans l’antisémitisme sous couvert d’antisionisme « Alors, pour tout contemporain de l’horreur nazie un seuil est atteint qui lui donne le devoir d’interve- nir, quelles qu’en soient les conséquences. »15 Ceci implique que ses objectifs soient clairement définis ainsi que les lecteurs auxquels il s’adresse : ce livre est « un appel à la jeunesse allemande pour qu’elle revoie ses positions »16, même si cela lui demande de faire une certaine rupture, douloureuse, avec son histoire : « Qu’aujourd’hui je doive m’élever contre mes amis naturels [...] vous fait douter du VHQVGHWRXWpYpQHPHQWKLVWRULTXHHWYRXVIDLW¿QD- lement désespérer. »17 14. Ibid., p.
Il élargit ces objectifs et les inscrit dans un ensemble plus vaste : « /HVUpÀH[LRQVFRQWHQXHV dans ce livre étaient au service des lumières [...] Le concept de lumières […] englobe bien plus que ODGpGXFWLRQORJLTXHHWODYpUL¿FDWLRQHPSLULTXH >«@LOVLJQL¿HDXVVL>«@V¶DGRQQHUjODVSpFXOD- tion phénoménologique, ressentir de l’empathie, se rapprocher des limites de la Raison [qui n’est pas] le raisonnement plat. »18 Il précise, ce faisant, sa méthode : « Je pars toujours de l’évé- nement concret, sans pourtant autoriser qu’il m’égare, je le prends comme point de départ de UpÀH[LRQV TXL YRQW DXGHOj GX UDLVRQQHPHQW HW du plaisir de raisonner, pour atteindre des sec- teurs de la pensée par-dessus lesquels règne et continuera de régner une certaine pénombre. »19 Le livre est écrit pour le lecteur autant que pour l’auteur, qui doit apprendre de l’écriture même de son livre non seulement dans la recherche et le rassemblement de données, d’informations, de savoirs, mais aussi du processus même de la réflexion. Il ne cherche pas à aboutir à un achèvement, à une clarification totale et définitive d’une question, d’une réflexion, mais à enclencher un processus et à avancer vers l’éclaircissement.
Le parcours, dont le livre est le lieu et dont il témoigne, est aussi important que le point d’arrivée, pour le lecteur autant que pour l’auteur : « Je n’étais pas au clair lorsque j’ai rédigé cet essai, je ne le suis toujours pas et j’espère ne jamais l’être. »20 Il ne s’agit pas là de fausse modestie ni d’un constat d’expérience, mais d’un des objectifs majeurs du livre. « /DFODUL¿FDWLRQVHUDLWV\QR- nyme d’affaire classée, de mise au point de faits que l’on peut acter dans les dossiers de l’histoire. C’est exactement cela que ce livre veut empê- cher. »21 Le livre apporte des informations, sur les événements du passé récent, qui ne doivent pas être oubliés ni mal connus par la génération actuelle, mais il ne se contente pas d’apporter un savoir figé, il est lui-même acte de résistance, au 18. Ibid., p. 19 19. Ibid., p. 20
présent : « Remettre en mémoire ne veut pas dire remiser dans la mémoire. »22 Car le livre, l’écriture du livre comme ensuite sa lecture par les lecteurs et sa diffusion dans la société, est un processus et un combat.
L’intellectuel XQHGp¿QLWLRQ « Si je veux parler de l’intellectuel à Auschwitz […], de “l’homme d’esprit”, je me dois DXSUpDODEOHGHGp¿QLUPRQREMHW>«@O¶LQWHOOHF- tuel en question…] Pas toute personne exerçant un métier qui fait appel à l’intelligence […] Nous connaissons tous des juristes, des ingénieurs, des médecins [...] qui sont sans doute intelligents et même remarquables dans leur spécialité, sans TX¶LOVPpULWHQWSRXUDXWDQWOHTXDOL¿FDWLIG¶LQWHO- lectuel. »23 Améry intervient dans le débat public sur la barbarie, mais aussi sur le vieillissement et le suicide, par ce livre autant que par ses autres livres, par ses actions militantes, son engagement dans la résistance, ses prises de position.
Pourtant, étrangement, il semble définir l’intellectuel par ses références intellectuelles et ses façons de penser et non par son engagement dans le débat public : « Un intellectuel […] vit au sein d’un système de références intellectuel... L’espace associatif de l’intellectuel est considérablement plus humaniste et surtout axé sur les lettres. Sa conscience esthétique est richement fournie. Ses penchants et ses aptitudes le poussent à des rai- sonnements abstraits. À toutes occasions, il peut puiser dans l’histoire des idées pour élaborer ses propres associations conceptuelles. »24 L’intellectuel à Auschwitz Lors de son arrestation puis dans les premiers temps de sa déportation, il garde précieusement ses références culturelles identitaires, il continue de penser comme l’intellectuel qu’il a toujours été. Pendant quelque temps, il peut ainsi appartenir à ces deux extrêmes de l’humain, celui de la culture et de la civilisation et celui de la bar- 22. Ibid., p. 20 : barie et du Mal. Mais il constate vite que cette double appartenance clivée redouble l’écartèlement physique que la torture a fait subir à son corps. Il reconnaît ensuite que ces deux termes sont inextricablement liés et qu’il ne peut penser Auschwitz que dans ses rapports à la culture.
La perte de valeur et d’utilité du fonctionnement intellectuel.
L’expérience de la torture et du camp le force à s’interroger sur la valeur et la consistance de la fonction intellectuelle dans de telles circonstances, et de la comparer à d’autres façons d’être et de penser : « L’intellectuel ne pouvait se faire aussi facilement à l’inconcevable que le non- intellectuel. Entraîné à questionner les phéno- mènes de la réalité quotidienne, il ne pouvait non plus souscrire à la réalité du camp qui offrait un contraste brutal avec tout ce qu’il avait jusque-là cru possible de la part de l’homme. »25 Il précise plus loin : « Nulle part ailleurs dans le monde OD UpDOLWp Q¶H[HUoDLW XQH DFWLRQ DXVVL HI¿FDFH qu’au camp […] Les énoncés philosophiques avaient perdu leur transcendance, ce n’était plus en partie que des constatations concrètes, en partie du verbiage stérile. […] La pensée ne s’accordait presque jamais de répit. Mais [...] à chaque pas elle se heurtait à ses propres fron- tières infranchissables. Ce faisant, les coordon- nées de ses systèmes de référence traditionnels s’effondraient. »26 L’extrême consistance et violence de la réalité avaient écrasé ou exclu toute possibilité de la penser, de l’imaginer, de lui donner sens. Elle ne pouvait qu’être subie, dans une passivité absolue. Tel était du moins l’objectif des nazis et de la barbarie qu’ils imposaient aux déportés. Mais ceux-ci avaient de nombreuses possibilités d’y résister.27 Améry avait déjà subi cette toute-puissance de la réalité brute dans la torture, qui avait réduit le corps à la chair déser- 25. Ibid., p. 38. 26. Ibid., p. 54-55 27. cf. D. Oppenheim. Peut-on guérir de la barbarie ?
tée de toute image consciente et inconsciente du corps : « C’est seulement dans la torture que la coïncidence de l’homme et de sa chair devient totale. »28 De même, il affirme avec insistance que l’intellectuel est désavantagé par rapport aux religieux et aux politiques : « Leur foi et leur idéo- ORJLHOHXURIIUDLHQWXQSRLQW¿[HGDQVOHPRQGH à partir duquel ils pouvaient sortir l’état SS de ses gonds. »29, « Nous, intellectuels sceptiques et humanistes, faisions l’objet du mépris aussi bien des chrétiens que des marxistes. »30 « C’est dans des cas exceptionnels que le sceptique […] devenait chrétien ou marxiste engagé. La plu- part du temps […] il disait : “voilà une illusion admirable […], mais ce n’est qu’une illusion.” »31 Il constate de même que l’honnêteté dessert, que les droits communs, installés au sommet, abusent sur les autres déportés du pouvoir que les SS leur ont délégué. Les ouvriers et les paysans résistent mieux, car leurs capacités et leur esprit pratiques correspondent mieux aux nécessités du camp, de même que ceux qui ont l’habitude du malheur et de la misère.
Le constat d’échec de l’intellectuel Ce constat est ravageur, et Améry insiste : « L’esprit à Auschwitz […] n’était d’aucune aide, ou presque. »32 De plus, il empêche l’intellectuel de trouver sa place parmi les autres déportés, ce qui le met en grand danger : « À Auschwitz, l’es- prit n’était que lui-même, et ne trouvait aucune occasion de se rattacher à une structure sociale DXVVL SUpFDLUH DXVVL FDPRXÀpH IWHOOH $LQVL donc l’intellectuel s’y retrouvait-il seul avec son esprit qui n’était rien d’autre qu’une pure et simple conscience dépourvue de toute possibi- lité de se confronter et de s’endurcir au contact d’une réalité sociale. »33 De même, de « la pen- 28. Ibid., p. 82. 29. Ibid., p. 43. 30. Ibid., p. 45. 31. Ibid., p. 47. sée analytique : […] on peut attendre qu’elle soit à la fois un soutien et un guide sur les chemins de l’horreur [...] Mais au camp […] la pensée rationnelle et analytique n’était d’aucune aide et elle conduisait tout droit à la tragique dialec- tique de l’autodestruction. »34 Améry s’efforce, au début, de préserver sa façon d’être et de penser : « L’intellectuel se révoltait devant l’impuis- sance de la pensée, car au début il s’en remettait encore à cette sagesse […] selon laquelle “ce qui n’a pas le droit d’exister ne peut exister.” [...] Peu à peu s’installait […] plus que de la résignation […] une acceptation non seulement de la logique, mais aussi du système de valeurs des SS. »35 De plus, il se fait vite rejeter par les autres déportés : « Au début [...] l’intellectuel guettait sans cesse les occasions pour l’esprit de se manifes- ter socialement, mais […] perdait d’un seul coup sa transcendance. » 36 Mais cet isolement, cette impuissance, découlent-ils de la nature même de la fonction intellectuelle ou de la façon intériorisée dont Améry en a usé ? Un intellectuel engagé se serait-il mieux adapté à ces conditions ?
Améry reconnaît que l’esprit de l’intellectuel ne peut fonctionner pour lui-même, qu’il a besoin d’un espace extérieur et d’interlocuteurs.
La trahison de la culture Améry fait un autre constat, tout aussi ravageur : « Pour l’intellectuel juif qui avait à son actif un bagage culturel allemand, quoi que ce soit qu’il invoquât, cela ne lui appartenait plus, c’était la propriété de l’ennemi. »37 Il constate l’échec de l’intellectuel – « Il s’en remettait encore à cette sagesse folle et rebelle selon laquelle “ce qui n’a pas le droit d’exister ne peut exister” »38 – ainsi que celui de la culture allemande, qu’il avait tant cherché à faire sienne, tant aimée, et ce constat qui redouble celui d’avoir fait des choix de vie erronés accentue sa détresse et 34. Ibid., p. 37-38. 35. Ibid., p. 39. 36. Ibid., p. 32.
son désarroi. Cette culture a trahi un des aspects essentiels de sa fonction : elle n’a pu empêcher la barbarie. Il affirme avec amertume, colère et dépit que la culture ne peut être d’aucun appui dans les camps, qu’elle ne soulage pas plus le déporté qu’elle ne lui donne les moyens de comprendre la barbarie qu’il subit. Bien au contraire, elle est inutile (« Ici aussi l’esprit se retrouvait à ses limites. »39), voire néfaste. De même, « toute la question de l’activité de l’esprit ne se pose plus là où le sujet sur le point de mourir de faim et d’épuisement est non seulement privé de son esprit, mais cesse même d’être un homme. »40 Néanmoins, l’intellectuel reste celui qui a « l’es- pace dans sa conscience où le bien et le mal, le noble et le vil, le spirituel et le non-spirituel [...] ont pu s’opposer l’un à l’autre. »41 L’intellectuel et la culture malgré tout ?
Mais rejeter sa culture, se dire qu’il a été trompé et qu’il s’est trompé risque de l’amputer à vif de la part la plus précieuse et essentielle de son être, de faire s’écrouler des pans entiers de son identité et de son sentiment d’appartenance à une histoire, une communauté intellectuelle, une société. Il lui faut comprendre la nature de cette culture – si les nazis ont pu l’utiliser, c’est qu’elle était disponible –, mais aussi sa passion pour elle.
Il lui faut penser les trois termes du problème que sont le nazisme (ses origines et ce qui a permis sa victoire), Auschwitz (son fonctionnement et sa propre résistance à la déshumanisation), la culture (ses caractéristiques et sa relation à elle).
Il n’accepte pas facilement de renoncer à l’esprit et à la culture, et sa passion pour eux se remet à flamber dès qu’une occasion se présente : « Ce MRXURXQJDUGHPDODGHGHO¶LQ¿UPHULHPHGRQQD une assiette de semoule sucrée [...] Empli d’une SURIRQGHpPRWLRQMHPHPLVG¶DERUGjUpÀpFKLU au phénomène de la bonté humaine. Cette pensée s’associa à l’image du brave Joachim Ziemssen de la Montagne magique de Thomas Mann. […] Ma conscience fut envahie […] de contenus de 39. Ibid., p. 53. livres, de fragments de musique et d’idées philo- sophiques que je voulais absolument considérer comme miennes. »42 Mais l’illusion est brève et sa lucidité reprend vite le dessus : « C’était un véri- table état d’ivresse dont l’origine était physique [...] Ces ivresses se soldaient par un sentiment […] de vide et de honte […] Elles étaient profon- dément inauthentiques, la valeur de l’esprit ne se conforte guère dans de tels états. »43 D’un côté l’aspect positif, qui soutient, de l’autre le contrecoup, la chute de l’illusion et la honte de s’y être laissé prendre.
Face à la mort La mort, omniprésente dans le camp, mobilise toutes les ressources physiques, psychiques, relationnelles des déportés, les confrontant à la question essentielle : comment survivre ? Améry constate sur ce terrain aussi le désavantage de l’intellectuel : « D’abord, c’était l’effondrement total de la représentation esthétique de la mort [...] Il n’y avait pas de place à Auschwitz pour la mort conçue dans sa forme littéraire, philosophique et musicale. Il n’y avait pas de pont qui reliât la mort d’Auschwitz à la Mort à Venise [...] Le détenu intel- lectuel se trouvait donc désarmé face à une mort dont toute représentation esthétique s’était effon- drée […] Il se heurtait […] à la réalité du camp […] Dans la pratique […] ce qui préoccupait l’homme d’esprit exactement comme son camarade non intellectuel, ce n’était pas la mort, mais la manière de mourir. »44 Chalamov, Delbo ou Primo Levi, avec nombre d’autres déportés, ne partagent pas cette position. Ils purent s’appuyer sur les écrivains qu’ils aimaient, tels Proust, Molière ou Dante. Il existe, au cœur même de l’humain et de la pensée, un lien essentiel entre l’impensable de sa mort et l’homme qui ne cesse de devoir la penser.
Mais cette exigence qui stimule la pensée tourne à vide dans le contexte du camp où, de même, ce lien essentiel est brisé. Améry précise : « Quand il est libre, l’homme peut, en pensée […], disso- 42. Ibid., p. 36-37.
cier la mort du vécu de la mort. […] Mais pour le détenu la mort n’avait plus d’aiguillon : ni pour lui faire mal, ni pour stimuler sa pensée. C’est ce qui explique […] que le détenu du camp – intellec- tuel ou non – ait connu l’angoisse cruelle d’avoir à mourir de telle ou telle manière, sans avoir réelle- ment peur de la mort elle-même [...] Mais ils mani- festaient [...] l’inquiétude quant à la consistance de la soupe qui allait être distribuée [...] La réalité de la vie du camp triomphait de la mort et de tout le complexe des questions dites dernières. »45 Jean Améry n’a cessé d’être un intellectuel, par la pensée et par l’action, et par sa volonté d’intervenir dans le débat public, en Allemagne et en Europe, sur l’une des questions essentielles du XXe siècle, celle de la barbarie collective. Il l’a fait à partir de l’expérience qu’il en vécut dans son corps et son psychique, sans concession, sans se protéger par une réflexion théorique et la confrontation à d’autres auteurs, ni par la crainte de s’exposer dans ce qu’il avait de plus intime, ni 45. Ibid., p. 52-53. par celle d’être brutalement contredit. Il l’a fait en interrogeant la consistance même et la valeur du fonctionnement intellectuel et de la place de l’intellectuel face à la torture et dans le camp nazi.
Son œuvre et sa méthode sont toujours d’actualité.
Ouvrages de Jean Améry : Les Naufragés, Actes Sud, 2010 (1935) ; Par-delà le crime et le châtiment — Essai pour surmonter l’insurmon- table, Actes Sud 1995 (1966) ; Du vieillissement, Payot 1991 (1968) ; Lefeu ou la démolition, Actes Sud 1996 (1974) ; Porter la main sur soi — Du suicide, Actes Sud 1996 (1976) ; Charles Bovary, médecin de campagne, Actes Sud 1991 (1978).
Le lecteur qui souhaite aller plus loin peut aussi lire :
Heidelberger-Léonard I. Jean Améry, une bio- graphie. Actes Sud 2008 Oppenheim D. Peut-on guérir de la barbarie ? Apprendre des écrivains des camps. Desclée de Brouwer 2012
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p.
- ↩ Ibid., p. 15
- ↩ Ibid., p. 17.
- ↩ avance avec prudence, pas à pas, sans chercher à masquer, ni à lui-même ni au lecteur, ses hésitations, ses doutes, ses contradictions, et il continue à s’interroger sur la pertinence de son livre « A TXRLERQHQFRUHXQHUpÀH[LRQVXUODFRQGLWRLQKX- mana des victimes du Troisième Reich ? »10, sur sa forme ou son contenu. Il refuse d’user de son autorité d’intellectuel reconnu ou de victime pour convaincre de ses affirmations. De même il refuse de proposer une réflexion achevée, définitive (à la possibilité de laquelle il ne croit d’ailleurs pas), mais il montre le déroulement de sa réflexion, espérant que celle-ci se poursuive en lui autant que chez le lecteur.