Français. Juif. Français juif. Juif français. Poète français. Poète juif. Juriste et haut fonctionnaire de l’État français, engagé « dans la cité ». Théoricien et novateur du vers libre. Militant de la cause ouvrière. Militant juif. Militant sioniste. Tous ces fils tissés ensemble fondent la vie d’André Spire. Alors Spire, intellectuel juif ? Il se serait, nul doute, senti à l’étroit dans une définition aussi sommaire, trop exiguë pour un être rebelle lancé dans des voies si différentes, suivies ensemble, mêlées inextricablement, et qui faisaient de lui - engagement citoyen et œuvre littéraire – un alliage insolite, à la fois profondément de son époque et essentiellement atypique.

Un portrait succinct tient de la gageure.

Contentons-nous d’un bref survol.

André Spire est né à Nancy dans une famille juive lorraine, française depuis le XVIIIe siècle, de la moyenne bourgeoisie où les familles Nathan et Spire, profondément républicaines, étaient depuis longtemps impliquées dans la vie de la cité. Son grand-père, président du Bureau de bienfaisance de la ville, son père avocat puis notaire, conseiller municipal, associés à la tête d’une fabrique de chaussures, auraient sans doute trouvé naturel que le fils en reprenne les rênes. Mais sa jeune sensibilité formée à proximité d’enfants d’ouvriers et un éveil politique socialisant puis socialiste (mais jamais inféodé à un parti) au contact des penseurs de la solidarité et de la question sociale du XIXe siècle lui dictent de ne pas devoir son confort au travail des autres ni de ne jamais devenir un notable. Des études de droit et de sciences politiques le mènent au Conseil d’État où il entre le 1er janvier 1894. sociale hérité de sa famille, il se lance dès 1896, en ces temps où n’existait guère de législation du travail, dans l’action au service de la cause ouvrière et du sauvetage d’ouvriers victimes d’accidents du travail, de maladies ou du chômage. Il crée avec René Bazin, un collègue, La Société des visiteurs, association philanthropique d’un genre nouveau qui, grâce à un réseau de visites à domicile et de services (conseils médicaux et juridiques, bureaux de placement et prêts gracieux), cherche à faciliter la réintégration dans le monde du travail.

Les années qui suivent le début de l’affaire Dreyfus voient l’émergence du mouvement des Universités populaires. Spire se mêle à cette généreuse entreprise idéaliste de rapprochement des milieux cultivés et du prolétariat pour le partage de la culture classique et scientifique, visant à l’éveil de la conscience ouvrière et syndicale pour l’obtention de meilleures conditions de vie et d’une législation du travail. Fin 1899, il crée L’Enseignement mutuel avec Daniel Halévy une Université populaire (UP) dans le XVIIIe arrondissement de Paris, dont ils assument l’organisation des activités et le contenu jusqu’en 1906. Et parallèlement, à la même époque, il se lie avec Charles Péguy, collabore à ses Cahiers de la Quinzaine, et à plusieurs autres revues de gauche.

Spire semble donc avoir le profil d’un de ces Juifs Fous de la République décrits par Pierre Birnbaum, patriotes et républicains, qui, incarnant les idéaux de la Révolution française, se mettaient au service du pays corps et âme dans les plus hautes fonctions de l’État, de l’Armée, de l’Administration, de l’Université1. Oui, mais c’eût ANDRÉ SPIRE (1868-1966) Marie-Brunette Spire

été pour lui faire abstraction de sa révolte contre la bourgeoisie et de l’Affaire Dreyfus.

Le capitaine Dreyfus, arrêté en novembre 1894, est dégradé publiquement le 5 janvier 1895.

Or la semaine suivante Spire se bat en duel pour relever par les armes l’honneur juif. Il était au Conseil d’État depuis un an lorsque La Libre parole, le virulent journal antisémite d’Édouard Drumont, qui se nourrit de dénonciations et de calomnies, met en cause le 9 janvier le nombre de jeunes auditeurs juifs reçus au Conseil à la faveur, prétendait-il, quand l’entrée s’y faisait exclusivement sur concours.

Sur-le-champ, Spire réplique par l’envoi d’une lettre au journal provoquant l’échange de témoins. On ne plaisantait pas avec l’honneur en ce temps-là. Le 12 janvier 1895, il se bat à l’épée avec l’auteur de l’article. Tout jeune il avait déjà connu provocations et accrocs antisémites. En 1886, l’année de son baccalauréat, paraissait La France juive du même Drumont. « À partir de cette date, racontera-t-il, on est toujours sous les armes. Et mes parents qui n’étaient que des Juifs tièdes au point de vue religieux, mais fiers, au milieu de leurs relations mondaines nancéiennes, non juives, et malgré de vieilles amitiés familiales remontant à près d’un siècle, se sentent alertés, en état d’insécurité2. » Maurice Barrès, son aîné au lycée de Nancy, avait cité son père « au nombre de ces barons de l’industrie qui sucent le sang de leurs ouvriers3. » « Bagarres, injures, gifles, échanges de témoins4. » Son duel se situe donc au tout début de l’Affaire, après la campagne antisémite de 1892 contre la présence d’officiers juifs dans l’armée, 2. André Spire, Souvenirs d’un militant juif. 1934. Texte inédit.

Dans l’atmosphère électrique de l’Affaire débutante, Spire fait régulièrement de l’escrime en salle d’armes, ce qu’il continuera en 1910- 1912 lors de la recrudescence d’antisémitisme à la veille de la Première Guerre mondiale. Si son devoir de réserve de haut fonctionnaire l’empêche longtemps de s’associer aux premières protestations en faveur de la révision du procès de Dreyfus, il signe dans L’Aurore du 27 novembre 1898 celle contre l’arrestation du colonel Picquart, et envoie sa démission d’officier de réserve au ministre de la Guerre qui demande sa révocation du Conseil d’État sans pouvoir l’obtenir.

Un faisceau d’influences et d’événements, de lectures, de rencontres, de découvertes vont alors converger pour faire bientôt de l’homme engagé dans la cité qu’il est un champion du réveil identitaire juif (historique et culturel, non cultuel) et un héraut des idées sionistes, le sortant de la trajectoire annoncée d’israélite au service de son pays. « J’étais redevenu un Juif avec un grand J » écrira-t-il plus tard à propos de cette direction de vie soudain changée5. Les Juifs côtoyés dans sa province et à Paris, assimilés, confortablement installés, heureux de leurs droits acquis, étaient pour la plupart peu distinguables de ces bourgeois qu’il abhorrait : des êtres frileux, mettant en sourdine une partie d’eux-mêmes, très « comme il faut », très « juste-milieu », craintifs d’attiser le réveil de l’antisémitisme par des situations ou des positions trop voyantes. De compromis en compromission, se calquant sur la bourgeoisie française non-juive, modèle de réussite sociale, affadis en israélites quelquefois honteux, ils avaient perdu vitalité et authenticité à force de marcher la main devant leur nez dira t il citant l’écrivain anglais Israel

Zangwill qu’il découvre peu après avoir lui-même rencontré le prolétariat juif de Londres, vibrant d’une vie intense et authentiquement juive malgré des conditions misérables.

À l’instar des Juifs français, il voue une immense dette de gratitude aux philosophes des Lumières, aux révolutionnaires de 1789, au courageux abbé Grégoire et son essai sur La Régénération physique, morale et politique des Juifs (1789), aux idéaux de Liberté, d’Égalité, de Fraternité, mais il en détecte vite les insuffisances, et leur part d’ombre : l’émancipation généreuse et libératrice était aussi un leurre, puisqu’en faisant des Juifs des hommes libres et égaux, elle les amputait d’une partie d’eux-mêmes, les dépersonnalisait, dissolvait l’« âme juive », laminant ce qui leur restait d’identité collective. De toute façon, avertissait-il, au cas où les Juifs seraient tentés d’oublier leur spécificité, si atténuée fût-elle, les autres se chargeraient de la leur rappeler, comme les campagnes antisémites et les bouleversements de l’Affaire venaient de le démontrer si violemment. Un Juif ne peut donc et ne doit jamais baisser la garde. Et c’est là qu’il se révèle à contre-courant de sa génération et de ce qu’on a appelé le francojudaïsme, cette fusion universaliste des idéaux de la République et des valeurs morales du judaïsme avec une passion pour la France.

C’est en poète qu’il se rebelle, non pas d’abord en « intellectuel » militant. En 1908, rassemblant des textes écrits dès 1904-1905, il lance un brûlot provocateur - et novateur, car en vers libres -, des Poèmes juifs, qu’il enrichira jusqu’à leur édition définitive de 1959, poèmes aux titres souvent évocateurs : L’ancienne loi, Rêves juifs, Écoute Israël, Exode, et Assimilation, dont voici les derniers vers : « Tu es content ! Tu es content !

Tu es content, tu es content !

Tes cheveux frisent à peine, ma foi !

Et puis tous les chrétiens n’ont pas les cheveux raides ! [...] Tu es content, tu es content !

Les chrétiens te prient à toutes leurs fêtes !

Tu sais t’y tenir presque aussi mal qu’eux !

En habit, en tennis, en smoking, en jaquette Tu sais y glousser : « délicieux », « admirable », Avec le même chic que le dernier d’entre eux.

Tu es content, tu es content !

Ils t’emmènent, quand ils vont finir la soirée, Là où tous leurs plaisirs vont se terminer !

À pleine main, à pleines bouches, Ils s’amusent, ils vont leur train...

Mais toi, que fais-tu dans ton coin ?

Que fais-tu dans ton coin, gauche et triste, Plein de pitié, plein de mépris ?

Juif ! tu manques d’estomac !

Tant de souplesse, de contrainte, Tants d’essais, pour en rester là ?

Tiens-toi bien, fais comme les autres, Ou l’on va rire de ton nez !

Et chasse donc ta brave vieille âme Qui jusqu’ici vient te chercher. » C’est sous forme elliptique et avec la force du cri qu’il s’adresse à ses contemporains - vignettes satiriques, caricatures sarcastiques et cinglantes, apostrophes, incitations lyriques, appels épiques, pour susciter un sursaut de dignité, réveiller une l

ne peut se commander que si l’on commence par se respecter soi-même. Certains poèmes chantent aussi la beauté et la grandeur du « peuple juif », de la « nation juive », termes qui situent également leur auteur à contre-courant, et qui contiennent les thèmes et les fils conducteurs de sa vie à venir.

La véritable émancipation, dit-il en ce début de siècle, c’est la reconquête de soi, la reconstitution d’une identité juive individuelle et collective, et l’indispensable (re)construction d’un foyer juif.

Le sionisme fut le lent, tenace et solitaire combat de Spire, non plus seulement à travers ses poèmes, mais aussi dans de nombreux articles et prises de position publiques. Il fut souvent désavoué et combattu par ses contemporains non-juifs, mais surtout par les Juifs, qui, s’affirmant universalistes et français, étaient hostiles à toute forme d’affirmation autre que spirituelle et religieuse et à tout autre pays que la France, Alliance Israélite Universelle et Rabbinat en tête.

Désormais - depuis les années 1905-1909 –, il va mener de front des vies parallèles : son métier de juriste à l’Office du Travail puis au Ministère de l’Agriculture (occupé surtout de législation sociale et ouvrière avec enquêtes sur le terrain, en France et en Angleterre), sa vie d’écrivain (essais, critiques), de poète (recueils successifs de poèmes, travail théorique sur la versification française et la phonétique expérimentale qui culminera dans son ouvrage devenu classique, Plaisir poétique et plaisir musculaire, Corti, 1949), et sa vie de militant juif.

Après la mort de Theodor Herzl, par souci d’efficacité et de realpolitik, Israel Zangwill fait scission avec l’Organisation sioniste mondiale et crée en 1905 la Jewish Territorial Organisation, (ITO), sionisme sans Sion comme il le définit (a-Zionist Zionism), qui vise à fonder un pays là Spire le rejoint aussitôt et se fait le porte-parole et le propagateur du Mouvement territorialiste en France6. Pourtant, tout « territorialiste » qu’il était, il assiste au Congrès sioniste de Bâle en 1911 et en 1913 à celui de Vienne.

De cette époque date son intense activité en faveur du sionisme, à la fois dans la presse juive (entre autres L’Écho sioniste, La Renaissance du Peuple juif) et non juive (Le Mercure de France, L’Opinion, La Revue de Paris, Les Cahiers idéalistes). Dans ses présentations historiques, analytiques, politiques du sionisme en milieu juif français, mais également non-juif, il lui faut être prudent : convaincre les uns sans effaroucher les autres par excès de nationalisme, ne pas susciter en eux le spectre de la double allégeance et prévenir les objections. « Le but du Sionisme, précise-t-il, est de créer en Palestine pour le peuple juif un foyer garanti par le droit public. Il n’est donc fait que pour les Juifs qui ne peuvent ou ne veulent pas continuer à résider dans leurs patries actuelles. » Convaincu que « la question juive » et un pays juif seraient un enjeu essentiel lors des pourparlers de paix, dès la déclaration Balfour proclamée en 1917, il crée avec un ami la Ligue des Amis du sionisme, et son bulletin, Palestine nouvelle, qui est, pendant les débats de la Conférence de la Paix l’organe officiel à Paris de l’Organisation sioniste. En 1919, servant « d’agent de liaison entre [le] Gouvernement et les représentants officiels du Sionisme », il est le porte-parole des (peu nombreux) sionistes français à la Conférence de la Paix, s’opposant au barrage des antisionistes conduits par Sylvain Lévi, le futur président de l’Alliance israélite universelle (AIU)7. Puis, la paix signée, il fait une tournée de conférences dans l’est 6. Les deux mouvements, Territorialisme et Sionisme, se rejoignirent après la Déclaration Balfour en 1917.

de la France et en Suisse, et en 1920 il accompagne Haïm Weizmann en Palestine pour négocier avec le Haut Commissaire français en Syrie la question des frontières syro-palestiniennes. En 1925 il part pour la Bessarabie et la Transylvanie, chargé d’une mission à la fois pour le Ministère de l’Agriculture et son service de main-d’œuvre étrangère et pour la Conférence Universelle Juive de Secours dont il est membre du comité. Il s’agit alors de sauver des ouvriers agricoles juifs persécutés en les plaçant en France dans les départements déficitaires en main-d’œuvre agricole (Gers, Comtat venaissin), et les préparer à un éventuel départ en Palestine.

L’opération réussit, déclenchant dans L’Action française une campagne de calomnies contre « L’invasion juive en France » du « rebut de la pouillerie juive8 ». En 1924-1925 il est aussi très engagé aux côtés d’Albert Cohen dans la préparation et la création de la prestigieuse Revue juive qui n’eut, finalement, qu’un an d’existence.

Pendant les années qui suivent et la montée des périls nazis pour les Juifs d’Europe, on note sa présence au sein de nombreux organismes protestataires, entre autres le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA, 1934), mais surtout depuis le milieu des années 1920 son activité militante s’exerce au sein de comités tels que la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA), le Comité pour la défense de la liberté de pensée, le Comité pour la protection des intellectuels juifs persécutés, et le Comité national de secours aux réfugiés allemands victimes de l’antisémitisme et des persécutions hitlériennes auquel il participe activement en créant dans la région de Blois un placement agricole de jeunes émigrés allemands. Au cours de ces mêmes années 8. L’Action française, 6 août 1925. et sous la pression des menaces qui couvent, il se mobilise - et tente de mobiliser - autour de l’urgente nécessité (prévue dès 1914 par Max Nordau et Israël Zangwill et remise sine die par la déclaration de guerre) de réunir un Congrès juif mondial élu démocratiquement, qui se voudrait, dit-il, « la représentation globale du Peuple juif, du Peuple juif considéré comme une entité, c’est-à-dire comme un être collectif9 ». Mais, déplore-t-il, les comités juifs sont bien souvent inefficaces à force d’inertie, d’éparpillement des énergies, d’incapacité à s’unir, de querelles internes. Pourtant, si l’histoire ne se répète pas pareillement, l’Affaire lui avait appris qu’elle peut avoir de singuliers retournements et qu’il faut savoir s’y préparer.

Je n’ai donné ici que quelques images de Spire militant juif, engagé hors des sentiers battus dans la France de son temps, à la fois fédérateur et franc-tireur. C’est ainsi que s’incarnait sa mission d’« intellectuel » juif, en homme du concret, « dévoré par l’action » comme il se décrit lui-même. Au soir de sa longue vie, il tenait essentiellement à cette composante de son activité, et c’est à juste titre qu’il est considéré comme précurseur du courant de la renaissance culturelle juive des années 20. Mais loin de s’être cantonné à ce rôle d’intellectuel et de militant, il laisse une œuvre qui a marqué des écrivains et poètes aussi différents qu’Apollinaire ou Paul Éluard, Albert Cohen, Saint-John Perse, Senghor.

Plus récemment, des écrivains tels que Georges- Emmanuel Clancier ou Henri Meschonnic lui ont consacré de belles études, attestant sa place dans l’histoire littéraire de la France.


  1. André Spire, Souvenirs à bâtons rompus, « Les Juifs au Conseil d’État », p.
  2. Souvenirs à bâtons rompus, ibid., p. 127.
  3. le duel de Drumont contre le capitaine Crémieu- Foa et celui du marquis de Morès qui s’était soldé par la mort du capitaine Armand Meyer fin 1894.
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