Lentement, et sans grande attente de retour, la situation des juifs d’Europe devient irrespirable.
L’effondrement des valeurs et symboles qui ont reconstruit l’après-guerre, les « unes » incessantes ou obsessionnelles sur Israël, le retournement pervers de la mémoire de la Shoah, la chute molle, flasque de ce qui aurait pu être l’éthique d’une nouvelle Europe, entraînent, lames après lames, la dislocation de l’« être » juif sur le continent. L’exemple des juifs hongrois en est d’une certaine manière l’exemple et l’épitomé1.
Vaillants, quelquefois jusqu’à l’abnégation, supporteurs de la Nation hongroise, les juifs furent tour à tour, honnis, admirés jusqu’à la chute de l’Empire Austro-Hongrois. Puis de plus en plus écartés et quelques années seulement plus tard massivement gazés, y compris dans les territoires fraîchement reconquis à partir de 1938 sur la Slovaquie, la Roumanie et la Serbie, où ils avaient continué à honorer leur patrie d’origine. 80 % des juifs hongrois furent assassinés en quatre mois, tandis que l’autre versant de l’Europe commençait d’être libéré. Aujourd’hui, au nombre de cent mille, ils représentent la communauté la plus importante d’Europe Centrale et de l’Est. Ce que les juifs hongrois recèlent de trésors dans leur polyphonie est incommensurable.
Leurs littératures, leurs philosophies, leurs arts, leurs dissidents, fort peu connus, voire pour un large nombre d’intellectuels totalement inconnus hors de Hongrie, a pourtant nourri à la fois l’esprit européen et l’espoir qu’il charriait avantguerre mais a également encouragé un excep tionnel engagement juif dans tous les domaines.
Fort peu sionistes, c’est pourtant aussi parmi eux que naquit Herzl. À cette heure, les juifs hongrois sont, par des retournements de l’histoire, et de leur histoire en particulier, la proie d’un antisémitisme renaissant dans toute la société, revigoré par l’apologie de figures nationales ayant participé à leur destruction, et par l’entrée pétrifiante du Parti d’extrême droite Jobbik au Parlement.
Les musées de « l’Holocauste », de la « Terreur » et prochainement « des Destins » font éloge des juifs morts, dans un environnement où pêle-mêle, comme s’il s’agissait d’un jeu de bonneteau, ils sont escamotés parmi les affres de l’Europe, dont la férule soviétique qui emporta la moitié du continent dans la dictature.
Si la Hongrie s’est longtemps sentie au centre de l’Europe, les juifs ont cru par ailleurs avoir réussi le pari d’y trouver leur place. La Shoah, insurmontable, l’effondrement d’aujourd’hui, font du centre de cette Europe un point noir que l’on ne saurait fixer sans y distinguer une ombre terrifiante. Deux ans durant, j’ai pour l’élaboration de ma thèse, étudié cette communauté inédite. Nous étions, alors, en 2004, la Hongrie rentrait dans l’Union européenne. L’espoir était encore palpable.
Je dédie ce texte, à ces juifs hongrois qui traversent à ce jour un grand désert, toute ma considération, et l’honneur que je leur dois, d’être devenue entre leurs mains, une juive européenne debout. Éclairée, dirais-je même, d’une lumière l LE TEMPS DES MIENS — DE MORIAH À BUDAPEST 'DQLHOOD3LQNVWHLQ
À ciel ouvert Daniella Pinkstein À mon père Je sais des hymnes que je tais.
Et quand j’ai l’air de me dresser, mes sens à l’intérieur s’inclinent : aussi me vois-tu grand, alors que je suis humble.
Tu peux obscurément me distinguer De ces choses agenouillées ; elles sont comme troupeaux qui paissent, et je suis le berger aux flancs de bruyères qu’ils précèdent quand vient le soir.
Alors j’arrive derrière eux, perçois le bruit sourd des ponts enténébrés, et dans la vapeur de leur dos se dissimule mon retour2. « Si je ne réponds pas de moi, qui répondra de moi ? Mais si je ne réponds que de moi — suis-je encore moi ? » Pirké Avot 6. a Mon père. Est-ce par lui que tout commence ?
L’histoire, les histoires qu’il me raconte dans l’apothéose fanatique d’un travestissement de soi, du monde, de l’histoire, forcent l’abysse qui me sépare chaque jour du monde, de soi de l’histoire.
Lacune, vacance, dans laquelle la Hongrie va s’engouffrer toute entière. – Tu confonds, me dit-il. C’est simple, pour différencier Bucarest de Budapest, pense au fait que Budapest est la réunion de deux villes, d’un côté Pest, « tu vois ? », de l’autre Buda, séparés par un fleuve le Danube « tu comprends ? » Je suis encore enfant, cinq ans tout au plus.
Mon père voyage régulièrement en Roumanie où il achète du bois. Il va, vient. De ses voyages, il ne dit cependant jamais rien, rien si ce n’est cette inlassable distinction que je dois retenir « pour ne pas confondre » entre une capitale roumaine et l’autre hongroise. Au milieu, le Danube, je me répète seule, frappant l’eau pour que son visage se reflète plus longtemps tandis que ses valises sont déjà faites.
Entre mon père et moi, une distance vertigineuse d’âge nous sépare. Il existe, m’a-t-on dit, une expression suédoise qui dit des enfants engendrés fort tardivement, qu’ils sont les « enfants de la glissade ». En effet, on ne pouvait trouver Lajos Vajda : Self-Portrait
tient, siècle vide, creux, auquel mon père survit à la grâce de mythologies diverses. Ma famille ? Il dit qu’elle vient de Vilnius, ou de Riga, il ne sait plus très bien. Mon second prénom ? Celui de ma grand-mère qui aurait fui les pogroms, Cécile.
C’est si facile Cécile.
Kutya nehéz úgy hazudni ha az ember nem ösmeri az igazságot3.
Mais commençons par le début. La Hongrie, disais-je.
La Hongrie s’est introduite dans mon histoire comme la foudre s’engouffre dans le conduit d’une cheminée. Rien ni personne ne m’attendait là bas, pas de famille, pas d’histoire personnelle, aucun lien, c’est à peine si je pouvais nommer une ville autre que la capitale. février. Costumée en Parisienne, fine écharpe et chaussures vernies, j’ai l’impression ce premier jour que l’avion m’a jetée comme un vieux paquet en pleine Sibérie. Pas la moindre idée de ce que je fais ici. J’ai loué un petit appartement, rue Szinyei Merse, à une étudiante. Dès mon arrivée, elle m’explique qu’il faudra toujours prendre la précaution de fermer les trois verrous, puis la grille supplémentaire, me tendant une clef de la taille de ma valise (je ne fais aucun commentaire, malgré le sentiment entêtant que tout l’immeuble semble tenir sur une seule et même poutre et que si un objet devait survivre à l’effondrement général, ce serait, qu’elle se rassure, sa grille). « Je compte sur ta discrétion » ajoute-t-elle en roulant les r, il est préférable que cette location reste 3. « Il est bigrement difficile de mentir quand on ne connaît point la vérité ». Incipit de l’ouvrage de Péter Esterházy, Har- ignorée. Une heure plus tard, la jeune étudiante a définitivement quitté les lieux. Je sors le temps d’acheter quelques vivres, mais à demi paralysée par le froid, je me presse aussitôt de rentrer. En ma courte absence, la clef et la grille ont, dans un coup d’éclat, divorcé. Hogy mik vannak, és hogy kell vigyázni5… Discrètement, je fais appel à ma voisine directe, Zsuzsa, qui devant mon ravissement de la voir, me croit irrévocablement bilingue. En vain, s’acharnera-t-elle (en jurons variés) sur la grille. Discrètement, elle fait à son tour appel à son voisin, qui discrètement s’enquiert auprès d’un autre voisin, qui discrètement peu à peu rameute la totalité de l’immeuble. - Magyar ? - Nem. Francia vagyok - Nem lep meg6. Dès lors, c’est au nom de Clemenceau7 qu’aux mauvais jours, mon voisinage me saluera, ce même voisinage qui au moindre coup dur sera à chaque fois à mes côtés.
La raison officielle de ma venue était une bourse de recherches que j’avais obtenue pour l’étude des juifs de Hongrie. Pourquoi avais-je choisi un sujet aussi éloigné de ma spécialité universitaire ? Exorciser mon enfance ? Je croyais, pourtant, qu’il n’y avait de ce côté rien à rédimer.
Surtout pas. J’ai grandi dans un lieu froid, sans nom, dans lequel l’Holocauste était la chambre 5. Expression vieillotte et populaire construite dans un mauvais hongrois et qui signifierait littéralement : « tout ce qu’il se passe et comme il faut faire attention ».
d’à côté. Mon père, construisait déconstruisait des comités, des associations, des fondations, je passais mes mercredis à encadrer par de fines languettes de bois des photos inénarrables confiées par le Musée de Yad Vashem8. Mon père se maudissait en Yiddish, et moi je lui écrivais ses discours, en français, des discours avec des chiffres, des dates, des lieues dont Tréblinka était le centre. À l’école, on parlait de mon père comme s’il s’agissait de mon grand-père, avec lui, en effet, je retraversais le siècle, seule. Cécile, ce n’est pas si facile. Lorsque j’ai quitté la maison, j’ai préféré ne plus songer à ces juifs, dont je me demandais au fond si mon père ne les avait pas haïs. J’ai fermé la porte.
Aux premiers jours, Budapest me donne l’impression d’un constant déjà-vu, d’une ville qui dégage la nostalgie de tout un continent, d’un européanisme presque intact, encore conscient de sa culture. Je ne sais encore rien de ce pays, ou plus exactement, tout ce que je sais, tout ce que j’ai lu, aura vite fait de voler en éclats. En attendant, je marche beaucoup, qu’il pleuve ou qu’il neige. J’ai souvent voyagé, séjourné longtemps dans d’autres pays que le mien. Où que je fusse, je me perdais à quelques mètres de mon domicile. Rien, ni mes errances, ni ma sédentarité ne venaient à bout de cette « intranquillité » géographique. Mais, ici, rien ne m’égare, je marche sur les traces laissées dans la neige par d’autres qui se sont détournés du mirage avant moi.
Vers 8 heures 30, tous les matins, je m’engage dans la rue Aradi, marche quelques mètres puis tourne à droite dans la rue Szív où j’achète chez un maigre épicier qui ne vend pour ainsi dire rien ou presque, du pain. « Szeretlek9 » : imperturbable, j’annonce à cet homme aux joues rondes et à la moustache broussailleuse, « szeretlek kenyeret ». Je suis pourtant sûre que je lui fais ma demande (szeretnék) dans le plus pur hongrois.
À une lettre près, cet homme emmuré dans un mutisme volontaire, attend chaque matin, ma déclaration, qui au mieux concerne son pain, au pire ses cigarettes. Je ne comprendrai qu’à la fin de mon premier séjour (soit un an plus tard !) l’évidence de ses sourires… Ensuite, à Kodály körönd je prends le kismetró, jaune, jusqu’à Oktogon, puis marche à nouveau sur le boulevard Teréz jusqu’à ce que j’atteigne la rue Dob. Dans le tambour des pelleteuses, le quartier tombe par pans entiers10, ces bâtisses que j’ai à peine le temps d’admirer s’effacent dans un nuage de fumée, la maison construite par l’architecte Vilmos Freund rue Káldy Gyula, les demeures du 11 rue Holló, de la rue Kazincy, de la rue Vasvári Pál, de la rue Nagymezö, à quelques mètres du « Broadway de Pest », de la rue Király, et tant d’autres encore.
Il faut marcher plus vite que les pelleteuses, plus vite que le temps et les disparitions.
Dans la journée, je me rends dans les universités avec lesquelles je collabore, puis démarre mes interviews. Je rencontre dans un aveuglement innocent des universitaires, témoins, anciens dissidents, philosophes, juifs demi-juifs d’origine juive convertis, et que sais-je encore. Si mon organisation ne cesse de s’améliorer avec le temps et une meilleure connaissance de la ville, en revanche ma capacité à comprendre s’obscurcit chaque jour un peu plus. Tout, au premier 9. Szeretlek signifie « je t’aime », contrairement à « szeretnék : je voudrais ».
abord, tient de la contradiction la plus paroxystique – deux Hongrois, trois opinions (au moins).
Mon premier rendez-vous est fixé à Moszkva tér à 18 heures. Il fait déjà presque nuit, jamais cette place ne m’a paru aussi moscovite, et comment reconnaître un Hongrois d’un autre, a keser- YLW11 je n’ai jamais rencontré ce journaliste avec qui j’ai tant insisté pour obtenir une interview. - Hol van a fül12 ?
Sourire narquois (je suis habituée), et aucune réponse de ceux à qui je m’adresse avec pourtant le plus franc désespoir. Il ne viendra à l’idée de personne qu’avec un ke supplémentaire, je cherche une cabine téléphonique13. Le journaliste heureusement me reconnaît, quant à lui, à mille lieux. Une fois chez lui, je n’ai pas le temps de sortir mon magnéto, qu’il m’explique déjà qu’il appartient à la communauté Loubavitch, mais qu’il est libéral et soutient à ce sujet la femme rabbin, mais que, précisons, il est laïque.
Découragée, je ne pose aucune question.
Quelques jours plus tard, c’est à Debrecen que j’ai rendez-vous avec Horvath János, le « Président » de la communauté juive de la ville.
Je suis accompagnée du directeur de l’Université d’été de Debrecen qui dit bien le connaître : « barátom14 » m’invective-t-il à son propos, comme si ma langue avait encore fourché. Il m’explique qu’Horváth est un nom fort répandu parmi les juifs qui, dès le XIXe siècle, ont magyarisé leur nom. Je me demande du reste pourquoi mon propre nom possède une consonance si allemande, sans correspondance aucune avec la langue lettone ou lituanienne. Toutefois, sans plus de réflexion, je sors, mon calepin et je note : Horváth.
C’est ainsi que nous nous séparons, avec maints remerciements, tout de même.
E furcsa élet villanását16 Le soir tombé, je ne peux expliquer ma joie de retrouver mon Szinyei Merse et ma grille. Zsuzsa a posé sur le rebord de ma fenêtre un gâteau, délicieux comme l’enfer. Zsuzsa était dans une autre vie ingénieur agricole. Depuis sa mise à la retraite, elle s’est réhabilitée, de son propre fait, dans l’étude des chakras et autres métaphores mystiques. Elle soigne, guérit ou pas, dans un nuage d’encens et une musique « indienne » qui résonne maigrement dans un magnétophone pour ainsi dire préhistorique. Zsuzsa veille, à sa façon, sur moi.
Les jours s’installent dans la neige et le silence de Budapest, les interviews se succèdent.
Je sors mon calepin, je note, j’enregistre chaque contradiction, chaque antagonisme que recèlent, 15. « - Vous n’êtes pas juif ? Vraiment ?
- Non. »
dans cette Hongrie que je découvre, les décors de l’existence immense. Je m’y accoutume, et cesse d’en prendre ombrage comme si l’on se moquait du mur fissuré sur lequel je m’appuie. À force, ma collection s’accroît, de sons, d’odeurs, de paroles, de lumières. Et moi, je grandis. Peu à peu, je ne sais plus au juste comment je peux encore songer à repartir, en France ou ailleurs. Mentem mert vitt a járda a tág Andrássy-úton,/ Lassan mellém húzódtak, s múltak a barna házak, / Nem is sétál- tam; mentem, de nem tehettem róla17. Deux mois plus tard, je suis pourtant à l’Aéroport Charles de Gaulle. Je porte au demeurant une chaussure de trop ou la valise d’un autre, tant tout est soudain de guingois, moi, mon costume usuel et le spectacle qui se présente à mes yeux et que je ne reconnais plus. Je ne prends toutefois pas le temps de m’arrêter très longtemps à Paris, juste le temps d’envoyer quelques requêtes administratives : acte de décès de la dite Cécile et naturalisation du digne grand-père disparu selon les déboires mythologiques familiaux sur le front russe.
Retour à Szinyei Merse : le temps s’est radouci. Zsusza et ma tribu personnelle d’anti- Clemenceau me saluent toujours d’une courtoise ironie, mon épicier, bras croisé, attend toujours aux mêmes heures, mon je t’aime matinal. La vie s’est posée ici et la poutre tient mon immeuble de toute sa force miraculeuse. Avec le temps et la méthodologie de mon parcours quotidien, je m’arrête dans des échoppes que je connais, salue certains que j’ai interviewés, et m’assois un jour sur 17. « J’avançais, tandis que le trottoir me poussait vers le large boulevard Andrassy/ Lentement, des bâtisses mordorées me frôlaient puis disparaissaient/ Je ne me promenais deux dans un petit restaurant qui sert tout au plus cinq couverts, chez celui que j’appellerais pour l’occasion Balázs Imre et que le voisinage interpelle sous l’éponyme de « Bácsi18 ». Il vient de Nagyvárad19. Le plus souvent, il me parle de l’Europe, de son importance, du fait que « nous » ne rentrons pas dans l’Union européenne, mais que « nous » ne l’avons jamais quittée. À sa femme roumaine et à ses enfants, il ne parle qu’en hongrois. Ce dernier jour, je lui explique que je pars dans quelques semaines, que je quitte « le pays ».
Il ne me demande rien, pas même si je reviens. Il me tend un plat « de là bas » dont je vois déborder une crème blanche, que mon estomac secoué d’épouvantables sursauts après tant de fritures et de panés, renonce à observer. Lui, sa femme et leur jeune fils dont la beauté méditerranéenne tranche si nettement avec celle de ses parents, s’assoient ensemble face à moi, et me regardent manger. C’est d’un embarras impensable… Entre deux laborieuses bouchées, Bácsi m’avertit abruptement qu’il va raconter ce que sa femme et son fils vont entendre pour la première fois.
Ce dont il fut témoin, « là-bas », à Nagyvárad.
En effet, ses parents et lui habitaient à quelques mètres de la scène, insiste-t-il. Ils logeaient à la lisière du ghetto, construit en toute hâte par les autorités hongroises, et dont l’évacuation pour les camps de Transnistrie, puis d’Auschwitz fut aussi brève qu’efficace. Plusieurs fois, il se lève pour me mimer la distance, la distance qui le sépare encore de la disparition, des autres, des siens. Il raconte, lentement, exécutant plusieurs fois le même mouvement obsédant. Il parle, long- 18. « Bácsi » est un terme qui signifie à la fois « Oncle » et « Monsieur », il désigne un homme à qui l’on porte de l’affection.
temps. Il marche péniblement de la porte de son restaurant à la cuisine, répète un geste, celui qui désigne encore la distance, la même distance qui l’éloigne des siens qui disparaissent au loin, devant de ses fenêtres. Le mariage de la mère de « Bácsi » à un non-juif leur avait accordé un peu de répit avant la fuite. Mais devant ses yeux d’enfants, ses cousins, ses tantes, son grand-père, ses amis s’éloignent sans fin ; chaque jour, ils les regardent, muet, s’effacer dans le néant. Son fils est aussi pâle que la neige. C’est ainsi, alors que je tremble sous la table, qu’il découvre son passé, sa judaïté et son père qui, depuis avant même sa naissance, répétait, répétait entre la crème et le fromage, la scène de l’ultime départ.
Je n’ai cette fois ni magnéto ni calepin, juste la douleur commune.
Je n’ai pas pu me résoudre à tout quitter, j’ai laissé à Budapest nombre de mes affaires, de mes vêtements, de mes livres. Je reviendrai.
Sous ma porte à Paris, je reconnais le timbre de l’administration française. Sans hâte et sans surprise, je lis que Cécile non ce n’est pas facile, jamais ne porta ce prénom. Jusqu’à sa stèle, elle se prénomma Iszka. Quant à mon grand-père, aucune trace ou presque, si ce n’est son acte de mariage. Ni l’un ni l’autre ne sont de Riga ou de Vilnius. D’après le peu que je recueille, leur nom originel était Tabakine. C’est donc ainsi que je m’appelle : Iszka Tabakine. Je tiens ce maigre courrier contre moi. Ainsi mon père aurait usé des mêmes obsédantes chimères pour m’éviter l’incommensurable dette. Toi, qui pourtant, criait à tout fendre, l’imminence de la survie, toi auprès de qui j’allais, cahin-caha dans des conférences de plus en plus nombreuses où je t’y voyais, chancelant, enseigner la Shoah et où pour chaque je ne pourrais en supporter toute ma vie se gravent sur un corps que le temps rend de plus en plus léger, de moins en moins lesté sur cette terre. C’est donc ainsi que tu m’élevais ? À ciel ouvert. Tengerem ölelé karok / meleg homályú, lágy világa./ Egem az ésszel fölfogott/ emberi- ség világossága…20. Alors les yeux fermés je m’élève, me lève et tournoie, vivante, malgré tout, avec toi, mon Père. Il suffit de fermer cette vie-là, et d’ouvrir celle d’Iszka puis je reprends la rue Aradi, tourne à droite, emprunte la rue Szív21 « tu vois ? », un cœur pour un autre, et je préfère bien celui des vivants, « tu comprends ? ». À une lettre près, celle qui fait d’un mot un autre mot, j’aurai pu être l’« étincelle », le premier journal aussi de Lénine, à une lettre près, j’aurai pu naître sous une autre étoile et me construire sous d’autres apparences, mais aurai-je été pour autant dans cette plénitude-là, debout. De mon père à mon peuple : Juive.
Ceux qui fomentèrent une Europe possible en pleine période stalinienne tandis qu’une autre Europe se gaussait d’un communisme au visage « humain », ceux qui a une table de café, tandis que déjà la Hongrie avait rejoint l’Union européenne, me contaient un présent dont j’étais leur témoin — le témoin d’un diable malin et de ce dieu polymorphe qui se disputaient la préséance dans leur conscience que ni les contradictions ni les fractures n’apeuraient, m’ont rendu ma dette, — sans crainte du ciel au-dessous duquel désormais je peux marcher, en ce nom que je porte caché… 20. « Ma mer : pénombre chaude et grise / des bras ouverts pour embrasser. / Mon ciel : la clarté bien comprise de ce qu’on nomme humanité. », József Attila, Már régesrég… (J’ai découvert cela depuis longtemps : , traduction Geroges
L’histoire marche au pas, Imre Kertész parlait de la désillusion à l’Ouest à laquelle lui comme toute l’Europe de l’Est échappa, mon père n’est sans doute pas un cas isolé. Les valises pleines de trésors, d’écrits inédits, de témoignages insignes, j’irai, errante, m’adresser auprès d’institutions pour qu’ils soient publiés, avant qu’ils ne se brisent dans l’oubli. Non, je ne parle pas de l’holocauste insisterai-je, ce n’est pas mon propos, pas ici, pas maintenant. Il ne s’agit que des vivants, ceux toujours présents ou ceux qui par leurs écrits ne cessent de renaître, non Miklós Radnóti n’est ni ceci ni cela, jusqu’au seuil il mourra en poète hongrois. Toutes les institutions me fermeront leurs portes.
Je n’ai été en Hongrie en quête ni d’un passé ni d’une identité qui, forgés sur le tard, auraient été aussi trompeurs que dérisoires. Je ne peux rien contre ce qui n’a pu m’être transmis, pas même un peu d’espoir, finalement intrinsèquement lié à toute forme d’héritage. L’antisémitisme, la solution finale sont le fleuve maudit de cette Europe, fleuve qui ne se traverse pas. Ceux qui croisèrent mon chemin, ces juifs hongrois au visage multiple m’ont construit une passerelle, à la mesure de mes pas, pour que je puisse retourner de temps à autre dans cette Europe, celle qui a vu naître un Freud comme un Kafka, dans toute la complexion de leur propre héritage et la considérable diversité de leurs aspirations culturelles, intellectuelles, en lutte contre les ténèbres. Cette Europe d’antan, de laquelle mes mains, tremblantes, serrent encore quelques vers de Rilke, quelques lignes éparses de Musil, ne sera plus. Seule dans un océan d’écrans plans, de télévisions, de bruits, seule derrière ce monde au visage grimaçant, il me revient alors l’écho des miens, que mon père indistinctement évoqua. Ce qu’ils avaient rêvé, bâti, échafaudé, élaboré, pensé jusqu’aux silences, et dont il est l’heure aujourd’hui de restituer l’immensité.
Mon pauvre père, a bisel mentsh22, perdu dans l’Histoire, dont les pas ne purent jamais se frayer vers le passé englouti des siens, a très probablement dû passer par la Hongrie pour y déposer un caillou, au cas où. Au cas où je viendrais le chercher...
Et je suis venue le chercher.
- ↩ « - Hongroise ? - Non. Je suis française. - Cela ne m’étonne pas. »
- ↩ Clémenceau étant pour les Hongrois la figure de la plus basse trahison, ayant participé et encouragé la signature du
- ↩ « Sacré nom ! »
- ↩ « Où est l’oreille ? ». (Fül : oreille) Au début de l’entretien, le directeur me traduit les propos de son ami avec le plus grand soin, m’explique avec patience les conférences qu’organise le Président de cette mince communauté, les horaires de la synagogue — celle récemment construite, l’ancienne étant aujourd’hui trop grande, trop vaste pour les absents. Mais rapidement, leur dialogue s’accélère et je m’accroche aux bribes que je comprends in extremis, juste avant que la conservation ne se close définitivement : - Nem zsidó ? Tényleg ? : interroge le directeur de l’Université. - Nem15 : Répond, donc, Horváth János.
- ↩ « Instant faits de foudre en cette vie d’étrangeté. », Ady
- ↩ Oradea (Transylvanie – Roumanie), mais que la commu-
- ↩ Petit homme (en yiddish)