Ceux qui ont survécu à la déportation et qui ont cherché à en transmettre l’expérience dans leur travail d’écrivain nous apprennent beaucoup, autant sur leur expérience que sur la valeur et les exigences de ce travail. Ce texte s’appuie sur les livres de nombre d’entre eux, mais ne présente des citations que de Robert Antelme, Tadeusz Borowski, Boris Pahor, Jorge Semprun.

Aux lecteurs d’être à la hauteur de leurs efforts et de s’inscrire, à leur tour, dans la chaîne de la transmission.

Écrire aide l’auteur à faire évoluer sa relation à l’expérience qu’il a vécue et à retrouver une position active. Il choisit les mots et les phrases qui la décrivent, sans la trahir ni la travestir. Il lutte contre l’oubli et le refoulement, parfois massif et précoce, contre la honte et la culpabilité, la haine et tous les sentiments qu’il ne peut assumer.

Il se confronte à la crainte du malentendu avec le lecteur, du désaccord avec ses compagnons de déportation, ou ses parents, avec les vivants et les morts. Il craint d’être dans l’incapacité de tout dire et de réveiller en lui les détresses enfouies, de n’être pas cru si ses descriptions apparaissaient excessives ou que leur atténuation excessive trahisse ses compagnons morts. Dans le processus, il fait des choix, entre précision documentaire et facilitation fictionnelle, entre ce qu’il met en avant et ce qu’il laisse de côté. La fiction, inévitablement présente, peut servir à masquer ou fuir la réalité, ou contribuer à l’apprivoiser, à la faire se Qualité littéraire, préoccupation morale et historique, souci de dépasser la mémoire traumatique, sont ainsi intimement liés dans leurs textes. Ils écrivent pour leur valeur cathartique ou de témoignage, pour que leur souffrance n’ait pas eu lieu en pure perte, n’ait pas été que négative. Le lecteur peut y suivre deux lignes complémentaires : une mise en récit de l’histoire et parfois une volonté explicative ou démonstrative d’un côté, de l’autre la logique propre du texte qui cherche à imposer ses articulations et son développement. Peuvent aussi s’y faire entendre des mots, des expressions, des émotions et des pensées qui furent silencieuses au temps du camp.

Reconnaître et assumer cet écart entre la vie et l’écriture, entre passé et présent, est aussi ce que l’auteur attend de l’écriture. 5HVSRQVDELOLWp GHV VXUYLYDQWV. Le témoignage à venir se constitue dans le camp même, et nécessite lucidité et précision de l’observation autant que de la description et du récit : « J’ignore si nous survivrons, mais je voudrais que nous puissions appeler un jour les choses par leur nom… Car peut-être de ce camp, de ce temps de la tromperie, nous devrons donner aux vivants une relation, et que nous aurions à nous faire les défenseurs des morts. »1 Borowski, comme les autres, est pleinement conscient de sa responsabilité de témoin. Il sait que l’histoire est écrite par les vainqueurs, que la victoire des nazis n’empêcherait pas la vie du monde de continuer, l’Alle- ÉCRIRE POUR TRANSMETTRE L’EXPÉRIENCE DE LA BARBARIE ET S’EN DÉPRENDRE Daniel Oppenheim

magne de devenir plus riche et plus forte, et que bien vite l’origine de sa puissance sera oubliée, ainsi que les camps : « Si les Allemands l’emportent surgiront de terre de gigantesques autostrades et personne ne saura rien de nous. Les poètes, les avocats, les philosophes, les prêtres couvriront nos voix. Ils créeront le Beau, Le Bien et le Vrai. » 7pPRLJQHU HVW XQ GHYRLU PDLV DXVVL XQ HIIRUW WKpUDSHXWLTXH Pour témoigner, encore faut-il avoir suffisamment compris la réalité qui fut vécue, sans l’embellir ni la noircir artificiellement, ni minorer ce qui pourrait entacher la belle image laissée ou voulue par les morts comme par les survivants. Le témoin est attentif à ces tentations qui peuvent toucher les plus honnêtes et scrupuleux d’entre eux, parfois à leur insu. Il doit l’être aussi aux attentes de ses contemporains, et en particulier de ceux nés après les événements et qui en sont séparés par une ou deux générations. Il ne s’agit pas de se soumettre aux attentes de la société et dire ce qu’elle veut mais de ne pas risquer d’être ignoré ou rejeté : « Avonsnous été capables […] de comprendre et de faire comprendre nos expériences ? Ce que nous entendions communément par “comprendre” coïncide avec “simplifier”. […] Or, le réseau des rapports humains à l’intérieur des Lager n’était pas simple : il n’était pas réductible aux deux blocs des victimes et des persécuteurs. » 3 Aucun témoin ne peut s’adresser à tous sauf à affaiblir l’efficacité de son témoignage. Mais il s'adresse d’abord à ceux qui furent les plus proches, qui ont disparu, avec lesquels il continue à dialoguer, parfois pour se défendre des reproches qu’il croit 2. Bor p. 203. 3 Primo Levi Les Naufragés et les Rescapés Qua encore entendre dans leurs paroles. Il s’adresse aussi à ses contemporains pour leur reprocher leur indifférence ou leurs fautes, réelles ou supposées, pour faire prendre conscience du quotidien des camps à ceux qui n’en ont qu’une vision abstraite ou partielle, et à la jeunesse pour qu’elle empêche le retour de la barbarie. Juif, il s’adresse aussi aux autres Juifs pour leur redonner confiance en eux, pour contrebalancer les interprétations que certains d'entre eux font de la Shoah comme punition divine, pour combattre les jugements méprisants de ceux qui les rendent responsables de leur malheur.

Le passage – dans les familles ou dans la société – des enfants des morts ou des survivants à leurs petits-enfants augmente le risque de l’oubli, de l’erreur ou du travestissement. Les enfants ont été en contact direct, au quotidien de l’enfance et de l’adolescence, avec leurs parents rescapés, avec leurs séquelles physiques ou psychiques, leur silence ou leurs récits répétitifs, terrifiants.

Les petits-enfants, plus à distance, peuvent plus facilement recevoir le témoignage ou le chercher. /HV HQMHX[ GX WpPRLJQDJH VRQW GLYHUV.

Gradowski fait le pari qu’un lecteur viendra, tôt ou tard. Il écrit pour que ne soient pas oubliés les chambres à gaz et les fours crématoires, où il fut obligé de travailler. Aussi pour que ses camarades du Sonderkommando ne soient pas rejetés dans l’enfer où ils furent mais soient accueillis comme victimes de la barbarie, non comme complices d’elle. Le texte a une double valeur : transmettre mais aussi faire éprouver ce qui fut vécu.

Le témoignage est résistance au projet nazi, dont certains éléments se perpétuent dans l’ignorance et l’oubli de ses actes. « De quelque façon que cette guerre finisse, nous l’avons déjà gagnée contre vous ; aucun d’entre vous ne restera pour

disaient les SS.4 Mais certains continuent de douter de la possibilité de témoigner, d’être entendus et compris, d’être efficaces : « Pourquoi la douleur de chaque jour se traduit-elle dans nos rêves de manière aussi constante par la scène toujours répétée du récit fait et jamais écouté ? »5 Le témoignage aide à mettre de la distance entre ce qui fut vécu et le présent, mais pas plus que le temps qui passe il ne suffit. Il peut aussi bien enfermer encore plus le rescapé dans son aliénation au camp à quoi son être s’est réduit, ou stimuler le travail de réflexion sur la déportation et ses séquelles. Mais impossible de faire comme si ça n’avait jamais eu lieu, d’oublier, de fuir, de faire semblant d’être autre que celui qu’on a été alors. Les cauchemars ou la négation de soimême sont le prix à payer de ces vaines tentations, comme chez « ceux qui refusent d’y retourner ou même d’en parler, ceux qui voudraient oublier sans y parvenir et sont tourmentés par des cauchemars, enfin ceux qui au contraire ont tout oublié, tout refoulé et ont recommencé à vivre en partant de zéro. »6 Mais la tentative de certains pour neutraliser la souffrance du souvenir et du témoignage, pour les banaliser ou les réifier, a sans doute commencé dans le camp même, avec l’insensibilisation et la séparation de leur corps et de leur être. La mémoire s’est ainsi enkystée en eux, comme si elle ne leur appartenait pas, qu’ils n’étaient que les dépositaires de cet objet qu’ils refusent de mobiliser : « Pour eux, la souffrance a été une expérience mais dénuée de signification et d’enseignement, […] le souvenir est un peu comme un corps étranger […] Pour les autres, se 4. PLN p. 11.

Primo Levi Si c’est un homme Pocket 1968 p 91 souvenir est un devoir […], car ils ont compris que leur expérience avait un sens »

Il craint aussi que la mémoire collective, voire officielle, recouvre ou fige sa mémoire personnelle et celle de ses compagnons : « Dans le silence de cette salle de cinéma […] ces images de mon intimité [celles de la libération du camp] me devenaient étrangères, en s’objectivant sur l’écran. Elles échappaient ainsi aux procédures de mémorisation et de censure qui m’étaient personnelles. »8 Le discours collectif auquel il contribue a certes le mérite de donner à tous le savoir minimal sur les camps et de préserver la nécessaire mémoire contre l’oubli et la déformation, mais il montre achevé le questionnement, tout aussi nécessaire, qui doit rester évolutif et vivant. Il affirme comme vérité ce qui devrait rester opacité complexe dont chacun doit s’approcher dans sa démarche propre. Le risque apparaît encore plus grand pour les images qui ont, plus que les mots, une puissance de séduction à laquelle il est difficile d’échapper. « Les images […] acquéraient une dimension de réalité démesurée à laquelle mes souvenirs eux-mêmes n’atteignaient pas […] D’un côté je me voyais dépossédé ; de l’autre, je voyais confirmée leur réalité : je n’avais pas rêvé Buchenwald »9. Comme la mémoire officielle, collective, les images font basculer d’un seul côté l’équilibre entre certitude et doute, réalité et imaginaire, nécessaire au rescapé pour se désaliéner 7. PLS p. 293.

Jorge Semprun L’écriture ou la vie Gallimard

de la mémoire traumatique et s'approprier l’expérience qu’il a vécue. 'LI¿FXOWpV GX WpPRLJQDJH VL DUGHPPHQW GpVLUpSRXUWDQW. Il est difficile aux déportés de se déprendre du traumatisme s’ils n’ont pas d’interlocuteurs disponibles au dialogue et conscients de l’écart irréductible qui les sépare. Il est nécessaire aussi que ceux-ci ne les considèrent pas comme intouchables, ce qui les enfermerait encore plus dans leur statut exceptionnel et leur isolement. La difficulté peut venir aussi de la crainte de réveiller la douleur, les souvenirs bouleversants, la culpabilité et la honte de ce qui a été fait ou pas fait. Mais elle coexiste avec l’immense bonheur d’être en vie et d’évoquer, en sécurité et en paix, les épreuves traversées, les actes de résistance accomplis, la merveilleuse solidarité.

Le décalage. Le témoin sait, ou croit savoir, ce qu’il veut transmettre, même si son témoignage correspond rarement à son projet. Mais il sait encore moins ce qu’attend l’interlocuteur, ni comment il réagira, s’il montrera de l’insensibilité ou de la curiosité morbide, exprimera des doutes sur la véracité du récit voire sur l’honnêteté du rescapé, sur son comportement dans le camp ou les raisons de sa survie. Cette méfiance semble découler de la tentation de se décharger sur le rescapé de la culpabilité, quelle qu’en soit la cause. Le décalage vient aussi de ce que les autres s’appuient sur des repères, des images, des critères de jugement issus de la vie normale, et qui ne peuvent s'appliquer à l’exceptionnel du camp.

L’ancien déporté, clivé entre celui qu’il était dans le camp et celui qu’il est désormais, peut lui aussi avoir du mal à évaluer et comprendre ses comportements ou ses pensées d’alors : « Changer le code moral coûte toujours cher. […] Nous ne en vigueur, sur la base du code d’aujourd’hui. »10 Il peut se méfier de ses concitoyens en raison du décalage cruel entre la belle société qu’il avait imaginée dans le camp et celle dans laquelle il vit désormais, où l’égoïsme est omniprésent quand ce n’est pas une dictature qui impose sa loi. Il se demande alors à quoi bon témoigner, et pour qui ?

Tous ne parlent pas spontanément. Il n’est certes pas facile au rescapé de rassembler et trier ce dont il se souvient et ce qu’il a oublié, ce qu’il a vu et ce qu’il n’a pas vu même quand il était présent – « Je n’ai découvert cela [l’organisation clandestine des déportés dans le camp] qu’en lisant les témoignages des autres. »11 –, l’important et le secondaire, ce qui insiste et ce qui reste silencieux, pour des raisons qui restent à comprendre. Et ceci même quand le camp continue d’exister en lui comme une présence vivante et non un souvenir figé : « Je ne sais donc pas mieux ce que je vois encore que ce que j’ai cessé de voir. Mais c’est sûrement la pression de ce qui n’apparaît plus qui fait surgir, éclatants et possédés de vie, ces quelques morceaux de jour et de nuit. »12 Le témoin, aussi proche qu’il fût de l’événement, n’a pu tout voir, le voile d’aveuglement a joué son rôle ainsi que le travail du refoulement et de la reconstruction. Il le constate brutalement devant les images documentaires filmées. « Je savais de façon certaine qu’elles provenaient de Buchenwald, […] sans avoir la certitude de les avoir vues moi-même. Je les avais vues pourtant.

Ou plutôt : je les avais vécues. C’était la différence entre le vu et le vécu qui était troublante. »13 10. PLN p. 79-80.

Boris Pahor. Pèlerin parmi les ombres. La Table Ronde 1996, p. 183 (« PPO » désormais)

La difficulté du témoignage vient aussi des caractéristiques mêmes de ce qui fut vécu, si radicalement étranger à tout ce que le déporté, comme les autres, a connu auparavant, sans qu’il ait eu la possibilité de trouver les mots adéquats pour le formuler, sans même que ces mots existent. Il en est ainsi de l’angoisse d’être hors du monde, de la confusion, de la solitude et de l’impuissance absolues d’avant toute société, toute relation sociale, toute parole et toute culture, celles des temps archaïques de l’humanité ou du nourrisson : « Tous souffraient d’un trouble continuel qui empoisonnait le sommeil et qui ne porte pas de nom. […] : l’angoisse […] du “tohubohu”, de l’univers désert […] dont l’homme est absent »14. Le monde était désert, n’existait plus hors du camp devenu seule réalité, ou continuait dans sa normalité, mais le déporté n’y avait plus place.

La difficulté qui découle du langage luimême. Les mots du quotidien sont insuffisants, inadaptés à faire comprendre et ressentir ce qui fut vécu. « Dès les premiers jours cependant, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que […] nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps », écrit Robert Antelme15. Chaque rescapé le constate face à ses proches et à ses amis, chaque écrivain face à la feuille blanche. Comment faire connaître et comprendre les émotions, les sensations, comment transmettre, dans l’après-coup de la libération ou des années plus tard ces éléments majeurs sans commune mesure avec ce qui est habituellement connu ? Les superlatifs sont peu efficaces, pas plus que l’accumulation des détails, des analogies, des métaphores. Mais le langage devrait être capable de résoudre cette difficulté : il peut dire toute réalité et toute pensée, aussi exceptionnelles et inédites qu’elles soient, quitte à forger des mots nouveaux ou à donner à ceux qui existent un sens supplémentaire. Pour pallier cette insuffisance du témoignage, oral ou écrit, Jorge Semprun est retourné avec son petit-fils au camp, même s’il n’est plus qu’une enveloppe vide dont l’authentique contenu (la peur, l’odeur des fours crématoires, le silence des oiseaux enfuis) a disparu.

Ne plus disposer de mots pour exprimer l’expérience du camp – ou penser ne plus en disposer –, constater que les mots communs sont impuissants à l’exprimer et la transmettre, accentue le sentiment d’exclusion. Le rescapé devient incompréhensible aux autres qui ne peuvent voir de lui que son apparence ou son statut abstrait, effrayant ou idéalisé. L’interlocuteur peut être tenté de faire confiance aux séquelles qu’il per- çoit chez lui : son aspect physique, ses tics, son besoin intarissable de parler, ses silences, son avidité insatiable devant la moindre nourriture, ses manteaux qui le protègent d'un froid qu’il est seul à ressentir ou ses obsessions. Mais ces signes ne témoignent que du présent, ils ne peuvent être mis automatiquement en rapport avec le camp.

L’interlocuteur ne peut que chercher à s’en approcher, en s’appuyant sur ses propres expériences, sur son empathie, son imaginaire et ses lectures, conscient que chaque mot, chaque expression, chaque image induit des malentendus, attentif au décalage majeur qui le sépare du survivant. « On ne pourrait ressusciter l’inquiétude de la cavité buccale ni l’avidité obstinée de l’œsophage. »16 Quand ces limites sont insupportables à celui qui ne renonce pas à accomplir sa mission de tout dire et de dire le vrai, elles l’incitent au désespoir

ou à la tentation d’un discours interminable dans l’espoir qu’il finira par se rapprocher de l’exacte description : « On aurait pu passer des heures à témoigner sur l’horreur quotidienne sans toucher à l’essentiel de l’expérience du camp. »17 Il s’engagerait alors dans une voie dont il risque de ne plus sortir, continuant d’habiter le camp et d’être habité par lui : « On peut tout dire de cette expérience […] quitte à n’être plus que le langage de cette mort, à vivre à ses dépens, mortellement », écrit Semprun.18 &HUWDLQV RQW UHQRQFp j WUDQVPHWWUH OHXU H[SpULHQFH impensable, indicible, et seule cette impossibilité pouvait être dite. D’autres ont considéré que cette difficulté, en deçà de l’impossible, devait au contraire stimuler l’effort de transmettre, dégagé d’un idéal du témoignage et de la logique du tout ou rien : « Comment nous résigner à ne pas tenter d’expliquer comment nous en étions venus là ? […] À nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait alors à nous paraître inimaginable. […] C’était seulement […] par l’imagination que nous pouvions espérer en dire quelque chose. »19 Puisque c’est inimaginable il faut d’abord s’efforcer de l’imaginer car la description, aussi fidèle quelle essaie d’être, échoue à transmettre. Tel est le premier temps nécessaire au dépassement de cette impasse, qu’elle découle des limites des capacités du déporté à dire ou de celles des autres à entendre.

La fiction permet d’échapper à la contrainte paralysante de dire la totalité et la vérité de la réalité.

Mais elle ne peut le faire qu’à la condition d’en rester aussi proche que possible. Faute de quoi le risque est, accentuant la part de l’imaginaire et des images, d’agrandir encore l’écart entre ce que 17. SEV, p. 119.

SEV, p. 119. le témoin cherche à transmettre et ce que l’autre en reçoit. La barbarie est, par définition, extérieure à la réalité quotidienne, le camp est inimaginable pour ceux qui n'y furent pas mais aussi, en partie, différemment, pour ceux qui y furent.

La difficulté est de rendre sensible et compréhensible ce sentiment d’irréalité sans faire perdre de vue qu’il rend compte, au plus près, d’un élément essentiel de la réalité. L’excès de précision et de rigueur documentaire le fait disparaître, l’excès de fiction lui fait perdre sa relation étroite à la réalité. C’est pourquoi la qualité du travail d’écriture est indispensable pour tenir compte de ces deux aspects. Elle limite les risques d’incompréhension, de malentendu mais aussi de fascination ou de rejet de l’interlocuteur, sa tentation de choisir entre documentaire et fiction, réalité et imaginaire : « Les histoires que les types racontent sont toutes vraies. Mais il faut beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité […] Ici, il faudrait tout croire mais la vérité peut être plus lassante à entendre qu’une fabulation. »20 Borowski, commentant la scène incroyable d’un match de football entre déportés se déroulant à quelques centaines de mètres des fours crématoires (« Entre deux corners, on avait gazé trois mille personnes ») fait prendre conscience de l’extrême difficulté de vivre et de penser en même temps ces deux aspects indissociables de la réalité. Il choisit la voie de l’humour cruel et désespéré pour s’en approcher. 3XLVTXHWRXWQHSHXWrWUHGLWLOIDXWFKRL VLU ce qui doit l’être au détriment d’autres éléments. Ainsi, Lejb Langfus est particulièrement attentif aux actes de révolte et de résistance, alors que Gradowski, un autre membre des Sonderkommandos, décrit précisément les caractéristiques de quelques SS, qu’il sort de

l’abstraction globale les SS. Il montre ainsi un jeune sadique qui ordonne aux déportés de marcher à quatre pattes, un autre qui touche le sexe des femmes nues poussées vers les chambres à gaz. Ces descriptions nous aident à prendre conscience de la réalité quotidienne du camp.

Borowski décrit, au plus précis, au plus juste, avec un humour amer, la sidération et la terreur, l’égoïsme et l’héroïsme, corrigeant les lieux communs sur la passivité des déportés : « Un amas impressionnant d’hommes, avec des cris et des malédictions [...] se tenant désespérément par la main [...] Je me demande pourquoi on a dit plus tard au Lager que les Juifs qui partaient au gaz chantaient en hébreu un chant émouvant. »21 Le témoin transmet aussi le regard sans complaisance qu’il porte sur son expérience, sur le camp, sur lui-même. Ainsi, Borowski, comme d’autres, n’hésite pas à parler de la zone grise, celle des arrangements entre ceux qui cherchent à survivre et ceux qui cherchent à tirer avantage d’eux. Mais il la décrit, sans mépris ni condamnation, sans non plus renoncer à sa volonté de comprendre : « Il n’y a pas de limite entre l’ombre et la lumière.

L’ombre rampe jusqu’à nos pieds comme la marée montante. »22 Il ne s’épargne pas non plus, ne se donne pas le beau rôle, reconnaît que c’est la haine qui le pousse à écrire, qu’il en est conscient et qu’il l’assume : « Je n’écrirais pas par amour du monde. J’écrirais par haine, et cela n’est pas populaire. »

Bor, p. 221.

Ces écrivains décrivent la réalité mais transmettent aussi les affects et les pensées de leur expérience. Le nœud en est la relation entre la barbarie et l’humain. Celles entre le camp et la société, entre le SS et le déporté en découlent. Boris Pahor écrit : « Le monde des crématoires n’était qu’une partie du monde de l’homme. Pas à l’extérieur de lui. En lui »25 ; et Robert Antelme : « Les SS ne peuvent pas muter notre espèce. Ils sont euxmêmes enfermés dans la même espèce et dans la même histoire [...] C’est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous [...] Il peut tuer un homme, mais il ne peut pas le changer en autre chose. »26 Ces pensées témoignent de la dignité et de la hauteur de leur réflexion. Celle-ci est une condition essentielle du dépassement de l’aliénation traumatique au camp. S’il n’y a absolument aucun point commun, aucune passerelle entre le SS et le déporté hormis la barbarie que l’un a exercée sur l’autre, le SS est intouchable et impensable ainsi que ses actes et ce qu’a subi le déporté. Leurs réflexions expriment aussi un appel à juger les criminels : le crime contre l’humanité n’est pas extérieur à la société, ses res- Boris Pahor Printemps difficile Phébus 1995

ponsables ne sont pas des extra-terrestres dont les actes seraient absolument incompréhensibles.

Les déportés n’ont pas été les victimes d’une force mais d’hommes comme eux. Reconnaître l’inhumain des bourreaux serait accepter leur projet : certains hommes ne font pas partie de l’humanité. Ce serait aussi reconnaître que la différence entre les déportés et les SS ne découle pas des actes des uns et des autres et de la relation qui existe entre eux mais de la place qu’ils occupent dans le génocide. Pour se déprendre de cette relation et du traumatisme, le déporté a besoin d’avoir face à lui le responsable et de dialoguer avec lui, que ce soit dans un procès, dans un dialogue intérieur, dans l’écriture. L’inhumain qui a un visage cesse de l’être.

Ce travail du témoignage et de l’écriture n’est pas sans risque pour celui qui s’y engage. Il peut figer et stériliser sa parole à force de la dire et de la contrôler dans le scrupule excessif qu’aucune modification ne risque de trahir la réalité. Il reste alors ou retombe dans l’aliénation à laquelle il avait espéré échapper, ne cessant de fouiller et d’interroger, dans une quête sans fin de la vérité, du « Pourquoi ? » et du « Qui étais-je, qui suis-je ? ». Jorge Semprun l’exprime avec lucidité : « Seul un suicide pourrait signer, mettre fin volontairement à ce travail de deuil inachevé : interminable. Ou alors l’inachèvement même y mettrait fin, arbitrairement [...] Le récit que je m’arrachais de ma mémoire [...] dévorait ma vie [...] Il me faudrait prendre acte de mon échec. Non pas parce que je ne parvenais pas à écrire : parce que je ne parvenais pas à survivre à l’écriture plutôt. »27 Douloureux paradoxe : il écrit pour vivre après, mais écrire l’empêche de vivre. /DUHVSRQVDELOLWpGXOHFWHXU.

Les hésitations et les doutes de ces écrivains sont à respecter, mais pas passivement : écrivant, témoignant, ils attendent un dialogue avec le lecteur, à condition que celui-ci tienne compte du caractère exceptionnel du contexte, qu’il lise d’abord pour lui-même, pas par pitié, culpabilité, voyeurisme ou contrainte, qu’il accepte d’en être transformé, qu’il transmette à d’autres sa lecture et l’effet qu’il en a reçu.

P.S. Ce texte reprend certains éléments développés dans le dernier chapitre de mon livre Peut-on guérir de la barbarie. Apprendre des écrivains des camps. Desclée de Brouwer, 2012. 27. SEV. p. 254.


  1. $PELJXwWpGXGpVLUGHWUDQVPHWWUHHWHIIHWV FRQWUDGLFWRLUHV GH OD WUDQVPLVVLRQ. La transmission apporte un savoir pour lequel le déporté a dû payer cher, et il peut s’en sentir dépossédé.
  2. Boris Pahor.
  3. Robert Antelme L’Espèce humaine Gallimard
  4. Bor, p 22. pas un observateur froid et extérieur. Mais dans ses textes, en tant que personnage, il ne se donne aucun privilège de supériorité du regard et de la compréhension par rapport aux autres, et ses paroles et ses actes gardent la même opacité que celle de ses camarades. Il est un passeur entre eux et le lecteur, avec sa lucidité et ses illusions, ses connaissances et ses méconnaissances, ses désirs et ses peurs, il appartient au passé et au présent, à son monde et au nôtre. /DUHODWLRQHQWUHODEDUEDULHHWO¶KXPDLQ.
  5. Il s’interroge de même sur la place qu’il occupe dans ses récits « En écrivant que j’ai vu le ciel, ces hommes et ces femmes, je me dis intensément qu’il n’y a que moi que je n’ai pu voir. »24 Pourtant il fut un acteur courageux, 21. Bor, p. 221.
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