(Moche Shapira, originaire de Migdal qui se suicida à l’âge de 18 ans écrivait : « Nous nous comportions avec brutalité l’un envers l’autre. Pardonnez-moi pour la gêne que je vous cause. Réussissez dans vos projets. Soyez plus psycho- logues. Prévenez la famille que je suis mort de malaria, ça leur sera plus facile.»).

Dans les cimetières de la vallée du Jourdain, parmi les tombes des bâtisseurs du pays se cachent les tombes de dizaines de pionniers qui décidèrent de mettre fin à leurs jours. / Accablement face à l’âpreté du pays, faim, soli- tude, déceptions amoureuses et intransigeance de cœur des compagnons ont brisé leur moral. / « A un moment ou un autre, tout le monde finit par se trahir, j’ai été trompé » écrivit Nathan Aher âgé de 19 ans lorsqu’il se tira une balle. « Je ne vois plus ni espoir ni raison de vivre dans un tel monde. » L’été 1936, le journaliste juif B. Waldak fut envoyé par son journal Forverts pour une mission de première importance : parcourir Israël et faire un rapport. Le Forverts est un journal yiddish de la communauté juive de New York qui suivait de loin tout ce qui concernait l’action sioniste en Israël.

B. Waldak a rédigé un long article sur Jaffa, sur Tel-Aviv qui se développait à ses côtés et sur les mochavot du Sharon ; arrivé dans la vallée du Jourdain il se rendit à Degania puis alla pierres tombales, en état de choc. « On lui traduisit ce qui était écrit sur les pierres tombales, raconte l’historien Gour Alroui, et il estima qu’il fallait rapporter à ses lecteurs le grand nombre de suicides parmi les pionniers arrivés en Eretz Israel1 afin de fertiliser la terre et qui, à bout, ont fini par se donner la mort. Il citait l’épitaphe sur les pierres tombales, expliquait les difficultés qu’affrontèrent et qu’affrontent encore les pionniers et décrit la douleur de la vie si dure dans des régions lointaines ». L’article fut trouvé par Alroui professeur au département des études sur Israël à l’université de Haïfa, il y a quelques semaines dans les archives de l’Institut Yiddish de Manhattan, où il se trouvait pour une année sabbatique.

Les personnes qui ont émigré avec la seconde (1904) et la troisième Alya2 (1914) étaient solitaires et passionnées, désespérées et pleines de rigueur. Elles se sont trouvées en contradiction avec l’idéologie sioniste qui les animait, idéologie qui les a déracinées de leur maison et de leur famille, les a plaquées sur la rude terre d’Israël dans les marais infestés de moustiques sous une chaleur terrible, la soif, la déshydratation, la faim, la solitude et la dure réalité sociale.

On peut trouver leurs restes dans les cimetières de Kuineret et de Degania devenus des lieux de pèlerinage. Après avoir visité la cour de 1. « Pays d’Israël » : le mot est ici employé par l’auteur pour désigner le pays avant la naissance de l’État d’Israël MOCHE SHAPIRA, Tristesse sur le lac de Tibériade Guideon Meron et Oded Chalom

rassemblement des kibboutzniks et le musée de Degania, il se rendit au cimetière d’où l’on peut voir le lac dans toute sa splendeur. A. D. Gordon, Dr Arthur Rupin à Degania, Rahel la poétesse, Naomi Shemer et Berl Katznelson à Kuineret. 8QHSDJHG¶KLVWRLUHG¶,VUDsO Mais pourtant entre les tombes des personnes célèbres se trouvent les tombes de pionniers anonymes, appartenant pour la plupart à la génération des bâtisseurs, la génération de ceux qui asséchaient les marais et cassaient des pierres, ceux qui ne purent affronter la réalité et se résolurent à en finir. Certains se tirèrent une balle, d’autres avalèrent de l’essence, il y en eut qui se noyèrent dans le Jourdain et le lac de Tibériade ; ainsi ils se donnèrent la mort. Non pas un ni même deux, mais bien des dizaines parmi les piliers de ces « alyot ».

Maintenant, dans le cimetière de Kuineret, nous rencontrons les morts, les âmes folles des rêveurs, des visionnaires, de ceux qui arrivèrent en Eretz Israël alors que tout commença avec de grands rêves et qui tombèrent comme des mouches ; ils butèrent contre un rêve brisé, la malaria, la solitude et une grande désillusion. Dans la geste sioniste, ce phénomène fut marginalisé bien qu’ils fussent nombreux, trop nombreux. Face aux pionniers entrés dans le panthéon de la commémoration, ils n’étaient pas quantité négligeable, mais un groupe important de pionniers pleins de motivation et d’énergie qui ont « craqué » et mis un terme à leur vie. Telle fut leur histoire. 8QHVWqOHGHSOXV Septembre 2010. Plus de cent ans se sont écoulés depuis la deuxième alya. Le lac s’offre La désolation des pierres tombales raconte l’histoire de ce grand drame, de ces tragédies.

Moki Tsour, le biographe du mouvement du kibboutz vient d’écrire un livre qui relate les cent ans du kibboutz, Les Pionniers suicidaires. Il a été le premier à enquêter et à se pencher sur le sujet. Les faits qu’il raconte sont incroyables.

Environ dix pour cent des pionniers de la seconde et de la troisième alya mirent fin à leurs jours.

Les statistiques nous apprennent que le pourcentage des pionniers parmi la totalité des nouveaux immigrants s’élevait à seize pour cent. « Du point de vue de ce qu’ils ont apporté, ce sont eux qui ont véritablement formé le yichouv juif en Eretz Israël et tracé la voie pour le pays en devenir » écrit Boaz Neumam dans son livre Passions des pionniers. « De plusieurs façons, l’ère pionnière constitue le moment fondateur du sionisme en Eretz Israël. » Gour Alroui enquêta sur le phénomène des suicides et écrivit une étude à ce sujet qu’il intitula Les pionniers égarés, la question du suicide à l’époque des deuxième et troisième alyot. Il approfondit le sujet et fit des recherches dans les archives des kibboutzim et des mouvements de jeunesse ainsi que dans les registres des travailleurs de Hapoel hatsair et Hachomer. Il découvrit que 59 pionniers s’étaient suicidés dans ces années-là. Il est probable que beaucoup d’autres ont échappé aux listes et qu’il s’agisse en réalité d’un nombre beaucoup plus élevé.

Loin du lac de Tibériade dans la bibliothèque Beit Ariela à Tel-Aviv, nous parcourons des journaux de l’époque, pleins d’histoires sur les suicidés. Dans le journal des ouvriers Kountrass de l’année 1920, l’écrivain A. Z. Rabinovitch, plus connu sous l’acronyme A. Z. R., élabore une thèse presque subversive : « Il y en eut qui se

l’existence, il entraîne de grandes souffrances allant jusqu’au suicide. Aujourd’hui même, c’est un sujet sensible : nous sommes au dernier stade de la libération de la femme et les relations entre les deux sexes sont devenues plus libres que ce qu’elles étaient pour les générations précédentes ; pour autant on n’a toujours pas trouvé d’équilibre. » Cependant, très peu se suicidèrent à cause de leur frustration sexuelle. Ces jeunes qui montaient seuls en Eretz Israël vivaient en groupe, mais dans une grande solitude : langueur et désespoir de ne pas trouver l’amour. C’était une société jalouse d’elle-même, intolérante à l’égard des faibles et des différents, quelque peu chauvine, très collective, intransigeante.

Dans les archives des kibboutzim de Kuineret, de Degania, de Ginegar et de l’Institut Lavon, nous avons trouvé des dizaines de lettres de pionniers. Écrites très petit, de façon régulière, lisibles malgré les cent ans passés. La détresse, le manque d’espoir, les douleurs physiques et morales hurlent à travers les lettres.

Au kibboutz Kuineret, nous avons pris connaissance de l’histoire d’amour de Reouven Kribitski et de son amie Chochana Esenstrat. Ils se sont aimés en cachette et sont morts d’épuisement. Kribitski avait 23 ans en août 1920 lorsqu’il se tira une balle dans la tête, déçu par l’orientation du mouvement, épuisé par le dur labeur. Kribitski monta seul en Eretz Israël, et peu de temps après, débarqua à Degania ; là-bas il se lia à un groupe de jeunes.

Dans les petites archives du kibboutz dirigé par la camarade Ziva Leich, se trouvent les dossiers des fondateurs. Dans les registres du cimetière, qui constituent un livre épais, il est écrit au sujet de Kribitski « Au kibboutz Kuineret, l’agrandissement ou le rétrécissement et la nouvelle forme d’implantation qui était à l’ordre du jour : le mochav. Reouven affirmait qu’il ne fallait surtout pas renoncer à l’expérience acquise au sein du groupe pendant toutes ces années et que donc il fallait tout faire pour maintenir cette ligne. Durant des semaines et des mois, ses amis s’inquiétaient de sa mine tourmentée. Il s’isola, s’enferma, resta au lit, se cacha sous la couverture et ne se levait pas. En même temps que les polémiques, la terrible nouvelle du suicide de Réouven sur la plage du lac se répandit. C’était un homme à l’apparence attrayante, d’une compagnie agréable et à l’esprit pur. L’un des travailleurs les plus fidèles du groupe. Il était âgé de 23 ans.

Un vieux morceau de papier jauni par le temps fut également trouvé dans le dossier, une annonce du journal Hapoel hatsair : « Reouven Kribitski – Une nouvelle tombe dans le cimetière jouxtant le lac de Tibériade. Encore un travailleur fidèle et dévoué perdu pour la communauté des ouvriers d’Israël. S’est suicidé par balle. En 1920 ».

Quatre mois plus tard, Chochana descendit au bord du lac et avala du kérosène. Elle mourut quelques jours plus tard après de terribles souffrances. Elle était seule, malade, en pleine dépression, abattue par la mort de son amoureux. Dans son dossier aux archives, il est écrit : « Travailla quelque temps dans les plantations de Yehuda ainsi qu’à Kfar Saba où elle épluchait les amandes. Chochana répondit à l’appel pour venir à Kuineret. Elle apparaissait comme une travailleuse consciencieuse et dévouée.

Après la guerre elle se consacra à travailler à l’amélioration du jardin qui avait été à l’abandon.

Elle planta des fleurs en rangée tout le long de la barrière métallique, construite pour empêcher la

familier pour la communauté. Elle travailla aussi un certain temps à Degania. » « Après la mort tragique de son compagnon Réouven Kribitski, elle travailla un certain temps au jardin d’enfants à Jérusalem. Au fil des ans elle contracta très souvent la fièvre jaune ainsi que d’autres maladies. De retour à Kuineret, il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que Chochana ne meure après de grandes souffrances. Elle était âgée de 24 ans ».

Elle fut enterrée juste au-dessus de la rive du lac aux côtés de Kribitski. Tout le monde connaissait leur amour bien qu’ils aient tout fait pour ne pas le montrer à leurs camarades. Tous les anciens de Kuineret qui naquirent des années après peuvent aujourd’hui raconter leur histoire d’amour qui ne put se réaliser. Pourquoi leur amour est-il resté secret ? Peut-être craignaientils que les responsables de la collectivité ne voient d’un mauvais œil leur union, qui aurait pu nuire (selon eux) à leur mission au travail.

Voici une lettre que nous avons trouvée dans les archives de Kuineret. Chochana écrit à Réouven à une date inconnue. Elle y fait allusion aux difficultés, à l’atmosphère déprimante au sein du groupe et aussi au fait qu’ils doivent tout faire pour garder secrète leur relation. « Chabbat, j’ai reçu ton mot comme de l’air frais en moi. Mon humeur s’est améliorée. L’ambiance à la maison est très mauvaise, tout le monde est triste. C’est difficile pour moi. J’ai décidé de partir il y a deux jours ; depuis je n’arrive pas à dormir, et depuis je n’ai aucun répit. Au nom de quoi puis-je agir de la sorte ? Tout de même, nous tous avons une responsabilité par rapport à cet endroit. Pour moi c’est difficile, mais je vois qu’il en est de même pour les autres. Selon ce que j’ai pu entendre et vérifier ces derniers temps, Hanna souffre énor- Chacun doit s’efforcer d’aller de l’avant jusqu’au bout. De toi, je n’ai reçu qu’un seul mot, il faut faire attention aux lettres de toute façon, car elles sont ouvertes en chemin ».

Dans le journal Hapoel hatsair, nous trouvons un passage du livre de Yéhudit Bratz, l’épouse de Yossef, l’un des leaders de la seconde alya : « Sur la plage du lac de Tibériade, dans l’un des coins les plus paisibles, sont éparpillées les tombes des travailleurs. Quelques-unes, présentes depuis le début, sont les seules à connaître l’histoire de ce lieu. On s’est tellement habitué à ça. Juste une petite secousse et on continue. » 0\ULDPQ¶DSOXVEHVRLQGHULHQ Moki Tzur a lu des milliers de documents et de lettres. Il établit une distinction entre la seconde et la troisième alya en ce qui concerne l’état d’esprit des pionniers : « Les gens de la seconde alya se sont accommodés de difficultés draconiennes.

Ils étaient les premiers à monter sur les terres de Galilée et dans la vallée du Jourdain et surtout ils étaient très seuls. Un grand désespoir régnait parmi eux. Les gens de la troisième alya sont arrivés en Israël à cause des pogromes. C’était une alya causée par une terrible catastrophe. Leurs attentes étaient trop élevées et de ce fait la déception et même les suicides n’étaient pas rares. Pr Tsur précisa : durant les années de la Première Guerre mondiale la situation en terre d’Israël était menaçante et terrible : famine, maladie et manque de travail.

Quatre ans avant le suicide de Kribitski et Esenstrat, Yehuda le berger trouva le corps de Myriam Greenfeld près du palmier isolé sur la rive du lac Kuineret, le palmier même à la cime abattue du poème de Rahel la poétesse. Elle avait avalé une bouteille de vinaigre. C’était la mort

Quand elle comprit qu’elle se trouvait sur un chemin sans issue elle but une bouteille de vinaigre.

Elle avait 22 ans.

Nous nous en remettons à Oded Israeli, une sorte d’explorateur de pierres tombales, pour aller sur les traces de son histoire. Israeli, 77 ans, natif de Rehovot, retraité, ancien agent de sécurité, se consacra ces dernières années, avec son ami Yossef Greenbaum du kibboutz Lehavim, à enquêter sur les nouveaux immigrants décédés de manière non naturelle. Des années d’enquêtes physiquement éprouvantes, des discussions avec les proches des défunts… Il établit une rétrospective de ce sombre passé, reliant chaque détail entre eux. Homme à la subtilité et à la patience infinie. Dans son ordinateur, un trésor enfoui.

Des centaines d’histoires de vie de tous ces morts. Il a mis en ligne sur son site internet une partie d’entre elles : Les tombes parlent.

Qu’est-ce qui l’a poussé vers les morts ? « Quand j’étais à l’armée, j’étais affecté au Nahal, j’ai traversé le cimetière de Kuineret et sur les tombes j’ai vu toute une épopée, raconte-t-il. Une dizaine d’années plus tard je me retrouve chez un ami qui écrivait un livre sur les cadenas des portes et là je me suis souvenu des tombes au Kuineret. Je me suis dit que si les cadenas des portes méritaient enquêtes et livres, alors les histoires des immigrants des deuxième et troisième alyot valaient bien aussi un livre, et je m’y suis attelé. » Selon ses propos, les résultats montrent que la plupart des immigrants de la deuxième alya n’étaient pas idéalistes. La plupart d’entre eux sont venus en Palestine parce qu’ils n’avaient pas l’argent pour aller en Amérique. « Une partie d’entre eux ont craqué, car le rêve s’était brisé. Une autre partie tomba à l’instar de ceux emportés par la qui lisaient Nietzsche et Dostoïevski, et ont beaucoup été influencés par eux. Par exemple Myriam Greenfeld. Elle s’est suicidée parce qu’elle n’a pas supporté l’affront d’avoir été repoussée par la collectivité. C’était une femme d’honneur combative, jusqu’à ce qu’elle n’eût plus d’espoir et se suicidât. » Greenfeld arriva en terre d’Israël avant que n’éclate la Première Guerre mondiale. La situation dans le yichouv était mauvaise : une grande crise économique sévissait. Les pionniers étaient affamés et le travail était presque inexistant.

Elle travaillait comme ouvrière à Petah Tikva et cousait pour les femmes d’agriculteurs de son mochav. Puis elle s’installa en Galilée. Ce furent des jours difficiles. Les gens passaient d’un groupe à l’autre et suppliaient pour avoir du travail. Le travail consistait essentiellement au pavage des routes pour l’armée turque, un travail physique épuisant pour les hommes.

Greenfeld monta à Kuineret avec d’autres travailleurs et demanda à être admise dans le groupe, mais là-bas ils s’étaient affiliés au parti de Berl Katsnelson. Au Hatser Kuineret ils décidèrent d’aider les travailleurs qui avaient été rejetés en leur attribuant une parcelle de 20 dounams pour faire pousser des légumes. La camarade Hanna Meisel leur avait promis de les former à la plantation des légumes.

On transféra Greenfeld à la cuisine des travailleurs où elle ne s’entendait pas avec la responsable Sarah Schmulker, la compagne de Katsnelson. Quelque mois plus tard, il était tombé des pluies torrentielles. Les champs ont été inondés et les légumes ont pourri. Greenfeld tomba malade d’une infection pulmonaire et fut envoyée à Setgera pour y respirer un air pur. Quand elle fut rétablie, elle retourna à Kuineret. Elle attendit

propre initiative, mais après deux jours on lui annonça qu’elle était licenciée.

Haya Rotberg qui travaillait à la cuisine relate dans ses notes la chronique de ces événements dramatiques : « Lorsque le même jour Hanna entra dans la chambre des jeunes filles pour la voir, elle la trouva assise pâle et tourmentée avec devant elle sur la table une somme d’argent. “Les jeunes m’ont chassée du groupe”. Elle a dit cela avec un visage souriant, fier et triste. “Elles m’ont donné 50 francs pour mon salaire jusqu’à ce que je trouve du travail. Je rendrai l’argent, je ne veux pas d’aumône” ».

Greenfeld partit chercher du travail ailleurs puis rentra à Kuineret un mois et demi plus tard. « Hanna fut tellement choquée à la vue de son visage qu’elle recula presque. » Rotberg continue de raconter : « Ce n’était pas Myriam, mais son squelette qui se tenait devant elle comme si son visage s’était vidé jusqu’à sa dernière goutte de sang. Sa voix était faible, mais elle n’avait pas perdu son bon sourire.Depuis l’hiver elle avait tellement maigri que ses chaussures étaient désormais trop grandes pour elle et ses jambes avaient l’aspect de deux bâtons secs. Hanna l’accompagna au réfectoire et lui servit du lait dans une assiette, il n’y avait pas de verre pendant la guerre. « Le lendemain lorsque Rivka entra dans la cuisine pour prendre du lait et que Hanna souhaita une ration supplémentaire pour Myriam, Rivka dit : « Myriam n’a plus besoin de rien ».

En contrebas quatre personnes portaient sur leurs épaules le corps de Myriam à la colline de Kerech sur les bords du lac puis la déposèrent à terre. Au bas de la colline, on enterra son maigre corps.

Sans cérémonie, ni oraison sans ses camarades à la levée du corps, sans même ériger une pierre ,OVPRXUDLHQWGHPDODULDHWGH GpVHVSRLU Le professeur Alroui dit qu’au-delà des difficultés physiques, les jeunes gens devaient faire face à la solitude et à la douleur d’être séparés du foyer. On se devait de supporter seul toutes ces difficultés. Le pionnier craignait qu’on interprète sa nostalgie de la maison familiale comme une faiblesse et donc, ne partageait pas ses angoisses avec ses compagnons. « Quitter la terre d’Israël était considéré comme une trahison par le groupe, comme un déshonneur. Par conséquent certains d’entre eux préféraient se suicider, car le suicide n’était pas considéré comme une honte. De même que l’on mourait de malaria, des pogromes, des Arabes, certains mouraient de désespoir. Dans la société des pionniers, il était communément admis qu’il valait mieux en finir avec sa vie que de quitter ce pays. » Dans le travail de recherche d’Alroui nous avons trouvé l’histoire de Moche Shapira, un jeune homme de 18 ans du groupe Migdal qui s’est suicidé par balle en avril 1913. Dans une lettre qu’il écrivit, on peut lire : « Nous nous conduisions avec brutalité l’un envers l’autre.

On n’essayait pas de comprendre le mental des compagnons. Nous n’avions pas la sensibilité nécessaire pour ne pas froisser notre prochain.

Vos leçons de morale à propos de tout et rien, vos remarques incessantes me font beaucoup souffrir.

Ces remontrances m’étaient faites délibérément.

Pardonnez-moi pour la gêne que je vous cause.

Que vous réussissiez dans vos projets. Soyez plus psychologues. Écrivez à la maison que je suis mort de malaria, ça leur sera tout de même plus facile. Votre ami Moche. » Zvi Rosnik enterré à Degania est arrivé en terre d’Israël de Kichinev et monta en Galilée avec un groupe de travailleurs. On dispose de

et ses camarades partirent à sa recherche. Quand ils arrivèrent au cimetière ils le trouvèrent gisant étendu sur la tombe de Moshe Braski, l’une des figures importantes de Degania qui avait été assassiné par les Arabes trois ans auparavant. Il était âgé de 20 ans quand il se tira une balle.

Dans le mochava Kuineret, le berger Alexander Brakner s’est tiré une balle dans la tête en octobre 1911. Dans sa lettre, que nous avons trouvée dans les archives, il semble que la fièvre qui l’affectait, les difficultés qu’il éprouvait pour gagner sa vie et le sentiment que ses compagnons pionniers s’écartaient de la ligne idéologique, lui causèrent un grand désespoir. Il avait soif de chaleur humaine, d’un bon livre, d’un peu de culture… mais il obtint la fièvre. « Bonjour à toi ma chère, écrivit-il à une amie à Haïfa, j’aurais vraiment voulu te répondre plus tôt, mais j’étais malade. Maintenant je vais mieux, après des mois de grandes souffrances.

Je suis affaibli. Quelle tristesse s’empare de moi maintenant. Je ne fredonne plus ma rengaine, les jours de gaieté et de joie sont loin de moi, la joie de vivre ainsi que l’enthousiasme des premières années m’ont quitté. Ici je suis loin des livres et des journaux comme un sauvage sur une île lointaine. » Dans le cimetière de Degania nous avons également vu la pierre tombale de Zeev Vakskretzk, idéologue charismatique qui a dirigé le groupe, qui a construit Degania C, devenu par la suite le kibboutz Ginegar. Dans le groupe se produisit une scission. Vakskretzk écrivit des lettres qui exprimaient son désespoir et sa dépression. En 1922, quand il eut trente ans, il se tira une balle.

De retour au cimetière de Kuineret, nous sommes allés à Pardès Hanna chez le vétérinaire à la retraite, Dr Uri Spector, fils du légendaire nombreux exploits. Spector père prit pour femme Fasiah Abramzon et ils vécurent à Kfar Guiladi.

Elle lui donna deux garçons, les éleva seule pendant qu’il était en mission de sécurité. Le groupe ne la vit pas d’un bon œil, car Fasiah, au lieu de se consacrer au bien-être du groupe, s’occupa de ses enfants.

Jusqu’à son mariage, elle était considérée comme quelqu’un de fort, une djadait, une féministe même. Elle travaillait au kibboutz Merhavia et se battait pour l’égalité des femmes au travail au travail. Dès lors que Fasiah donna naissance à son premier enfant, ses camarades la boycottèrent. Ils ne lui rendirent même pas une seule fois visite après l’accouchement, et ne répondirent pas à ses lettres. Le travail de mère était à leurs yeux comme un acte de trahison. Dans une lettre qu’elle écrivit à son mari Meir, elle décrit son ressentiment : « Apparemment je ne peux vivre comme les autres. Le fait que je pense enfant, que je pense travail… comme j’aurais aimé que les deux soient compatibles. Mais je ne pensais pas rencontrer de telles difficultés. » En 1922, lorsqu’elle fut malade et se sentit seule et dépressive, elle se tira une balle dans la tête avec l’arme de son mari. Elle était âgée de 28 ans. À côté de son corps dans la tente à Kfar Guiladi, on a trouvé un petit mot : « Je n’ai plus de goût à vivre, je n’ai pas peur de mourir. » Uri Spector est le fils qu'eut Meir Spector avec sa deuxième femme. Uri porte le prénom du fils qu'eut Meir avec sa première femme, Fasiah, enfant qui mourut six mois après le suicide de sa mère. « Il n’était pas accepté à l’époque d’être mère au foyer. Une femme devait travailler », disait-il. ©3DVIDFLOHGHVXSSRUWHUOHSRLGVGHODYLHª Les allées des tombes des suicidés s’allongèrent. Les chefs du yichouv étaient inquiets de la

(Kountrass) de l’année 1923, nous lisons un article non signé qui dénonce ce phénomène et l’attitude de la société à son égard : « Les cas de suicides qui ont eu lieu ces derniers temps parmi nous ont été comme une plaie. Quel sens y a-t-il à annoncer un décès publiquement, qu’« ils ont quitté la vie » comme s’ils étaient passés allègrement d’une pièce à l’autre ? Et aussi, qui publie l’annonce de l’enterrement, pourquoi viennentils? Quelle est la signification d’un enterrement plein de monde après la mort de deux jeunes gens qui auraient pu vivre ensemble et qui ont choisi la mort ? À quoi bon ? Ce n’est pas facile de supporter le poids de la vie. C’est le devoir de tout un chacun d’aider les autres à supporter le poids de la vie et les aider à ne pas se laisser mourir. » Ernst Polack, monté en Israël de la ville de Salzbourg (Autriche) en 1919, changea son nom en Nathan Aher. Il repose près des tombes de Kribitski et d’Esenstrat à Kuineret. Sa famille était propriétaire de la maison de Mozart. Son père Ludwig, de la deuxième génération des Juifs assimilés dans l’empire austro-hongrois, était un haut fonctionnaire au service de la municipalité et un ami de l’écrivain Stefan Zweig. Le père destinait son fils à la carrière de médecin. Ernst ne se plia pas à sa volonté. Il se découvrit une attirance pour le monde intellectuel, passa la plupart de son temps à lire Schopenhauer Kant, Hegel, Marx, Nietzsche, et d’autres. Il prêcha la modestie avec enthousiasme, la pureté du corps et de l’âme ainsi que l’abstinence avant le mariage.

Il en fut ainsi jusqu’à sa rencontre avec Doura Schwartz, juive autrichienne mariée et mère de deux garçons, une sioniste convaincue. Elle organisa un petit groupe de jeunes dont Polack faisait partie et les imprégna de sionisme. Ainsi s’opéra en lui un changement radical, et un mois avant les Le 24 février 1920, il arriva à Jaffa, et écrivit : « Ici tout fleurit et l’air est parfumé et enivrant !!! Les gens sont merveilleux ».

Après quelques jours il fut transféré à sa demande par l’office du travail à la ferme expérimentale Bitania tahtit, en haut du Kuineret, et il y habita avec trois autres travailleurs dans une chambre. Le travail était épuisant et le salaire était bas. Une vague de froid déferla sur le pays, les Bédouins attaquaient des zones d’implantation juive, mais Polack – maintenant Aher – était toujours déterminé et plein d’ardeur. « Nous autres à Bitania, nous sommes plus en sécurité que dans n’importe quel pays d’Europe puisqu’ici il n’y a rien à prendre et les bandits le savent. » Sur la colline de la partie haute de Betania était installé dans quelques tentes le groupe Hachomer Hatsair dont l’aspiration était de créer un nouvel homme dans une nouvelle société plus propre, plus idéaliste, dans un nouveau pays. Ce groupe était dirigé par Meir Yaari, le plus vieux du groupe qui allait avoir 24 ans. Aher quitta la partie haute de Betania pour la partie basse.

L’ambiance était électrique et la tension terrible.

La vie privée était soumise à des intrusions insupportables et à un harcèlement qui frisait le voyeurisme. L’état d’esprit d’Aher allait en se dégradant. Les lettres qu’il envoyait à la maison étaient devenues des lettres de détresse et des demandes d’aide financière. « Il était préoccupé parce qu’il n’était pas capable de travailler dans des conditions difficiles, mais il n’était pas prêt pour autant à abandonner et rentrer à la maison », écrivit à son propos Oded YIsraeli.

À la fin de l’été, la malaria le frappa – c’est ce qu’il écrivit à ses parents – et il fut hospitalisé à l’hôpital de Safed. Déprimé, seul, il écrivit une

m’ont déçu écrivait-il. Je ne vois plus ni espoir ni raisons d’être dans un tel monde.» Il avait 19 ans.

Sa tombe est une œuvre d’art de l’artiste Arie Ellouil qui ressemble à un cri expressionniste : des ailes brisées, des éclairs, une veilleuse et un coq de sacrifice mélangés à un visage creux et torturé, aux yeux hagards, portant les cornes du diable. Très différente de celles de ceux qui sont morts à la même époque.

Nombreuses sont les conjectures sur la mort de Aher. Certains pensaient qu’il faisait partie d’une secte. D’autres disaient que les pressions extrêmes du groupe et le « bourrage de crâne » ont fini par lui faire perdre la raison. Oded Israeli chercha parmi les documents qu’Aher a laissés derrière lui et trouva une lettre écrite à ses parents dans laquelle il leur demandait de lui envoyer rapidement une somme d’argent parce qu’il avait « besoin d’être soigné par le médicament Salbarazon 606 dont la sécurité sociale ne remboursait qu’une petite partie.

Israeli a vérifié le médicament avec un médecin spécialiste qui indiqua qu’on l’utilisait pour traiter la syphilis assez répandue à l’époque. À Tibériade il y avait pas mal de prostituées et les pionniers les fréquentaient de temps en temps pour se détendre. « Apprendre qu’on était atteint de la syphilis, c’était comme recevoir une très mauvaise nouvelle » dit Israeli. « C’est une maladie qui entraînait des troubles graves chez les malades, y compris la folie.» Ainsi, les pionniers ne se suicidèrent pas tous par désespoir et par la malveillance de leurs camarades. Certains étaient atteints de syphilis et devinrent fous.

Guideon Meron et Oded Chalom, « Etsev al yam Kuineret », Yedihot Aharonot (supplément du Chabbat), 24/09/2010 Traduit de l’hébreu par Marc, Julien et David Maslowski.

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