Souvenirs les plus lointains de la Galicie orientale, gravés une fois pour toutes dans une mémoire plus que personnelle, une mémoire presque générationnelle, peut-être même une mémoire potentielle, comme le dit Perec, une mémoire lacunaire reconstruite à partir de débris non transmis, de bribes arrachées à l’oubli. Souvenirs remontant non pas à la nuit des temps ni même à l’enfance, mais à cette sortie de l’adolescence qu’accompagnent les premières émotions amoureuses, liées aux questionnements identitaires. Étudiant à l’université de Vienne, où je m’étais rendu dans l’espoir de retrouver des traces de mon grand-père « venu d’Europe centrale » dont je savais si peu de choses, j’étais fasciné par une grande carte de l’Empire austro-hongrois déployée sur les murs de l’Institut d’études slaves, et tout particulièrement par l’immensité de cette région, la Galicie, que je connaissais par les écrits de Joseph Roth et de Karl Emil Franzos : Lemberg, Brody, Czortkow, Czernowitz étaient des noms qui m’étaient déjà familiers par mes lectures, tandis que quelques villes de Galicie occidentale m’étaient facilement accessibles, puisque je me rendais souvent en Pologne, rencontrer une jeune femme qui m’était chère.
C’était à Cisna, près de Sanok et de Lesko, dans la chaîne des Biechtchades (Bieszczady), chaîne polonaise rattachée aux Carpates, remarquable par ses alpages spectaculaires sur la crête des montagnes aux flancs couverts de forêts de sapins, on était à quelques kilomètres de ce qui était à l’époque la frontière soviétique, véritable breuses villes dont nous découvrions avec étonnement le riche passé juif enfoui et englouti : Lublin avec sa vieille rue Grodzka et sa magnifique place du château, où ne manquaient que les échoppes juives ; Rzeszów, avec ses deux synagogues, deux des bâtiments les plus remarquables de la ville, à deux pas de la place centrale, et son étonnant cimetière juif abandonné, dans lequel jouaient des enfants, dont un, manifestement orphelin, s’était approché de nous, avait entouré de ses bras ma compagne en lui disant « maman ! », répétant sans le vouloir et sans le savoir une scène qui aurait pu se passer dans ce même lieu, trente-cinq ans plus tôt; Łańcut, avec sa belle synagogue baroque, de couleur ocre jaune, juste à l’ombre du château des Potocki ; Jarosław, avec son ancienne place du marché, son hôtel de ville baroque et sa « place des synagogues » désaffectées, dont l’une est devenue plus tard école de musique ; Sanok, Lesko, avec également une très belle et très ancienne synagogue fortifiée de la Renaissance, remarquable par ses tourelles et son petit donjon, transformée à l’époque en bureau de tourisme de l’association PTTK1. Même à Cisna et Lutowiska, 1. PTTK (Polskie towarzystwo turystyczno-krajoznawcze): Cette « Association polonaise de tourisme et de connaissance du pays », fondée en 1948 à partir d’un regroupement d’associations datant du XIXe siècle, promeut le tourisme en Pologne et possède syndicats d’initiative, auberges de jeunesse, hôtels. L’un des fondateurs fut Mieczyslaw Orlowicz, l’auteur d’un fameux Guide de Galicie (Ilustrowany Przewodnik po Galicyi ÉVOCATIONS DE GALICIE D’Ustrzyki Dolne à Wyjnitz Marc Sagnol
petits villages presque frontaliers de l’URSS, il y avait jadis trois lieux de culte: une église catholique, une église orthodoxe et une synagogue, et notre logeuse, Mme Niemczyk, nous racontait que quand elle était petite, avant la guerre, elle allait traire les vaches, chaque samedi, chez ses voisins juifs ; elle était pour ainsi dire, sans connaître le mot, leur « shabbes-goy ». Il y avait, disait-elle, de très bonnes relations entre les trois communautés de la ville, jamais d’histoire. J’étais fasciné de voir une personne vivante, et pas si âgée – elle avait peut-être à peine cinquante ans – qui avait connu de près, par ses voisins, un monde englouti qui me semblait n’exister que dans des livres, dans la littérature, dans les contes de Sholem Aleïkhem.
Un jour, nous a-t-elle dit, en 1941 ou 42, les Allemands sont venus, ont rassemblé tous leurs voisins juifs, le quart ou le tiers du village, et les ont emmenés pour une destination inconnue, on ne les a plus jamais revus. La destination, inconnue à l’époque, les historiens de l’holocauste la connaissent aujourd’hui, c’était Bełżec.
Sur la route du retour, nous avions décidé de visiter Przemyśl, ville fortifiée à la frontière, ancienne place forte autrichienne, et de nous y rendre non plus en autobus, mais en train. Or quelle ne fut pas notre surprise, lorsque nous arrivâmes à Ustrzyki Dolne, d’apprendre que la ligne de train conduisant à Przemyśl, construite à l’époque autrichienne, passait sur une cinquantaine de kilomètres à travers l’Union soviétique.
Nous demandâmes s’il fallait prendre un visa, on nous répondit que non, que le train serait plombé, les portes hermétiquement fermées et que personne ne pourrait ni monter ni descendre, nous allions traverser pour ainsi dire un corridor.
C’était particulièrement excitant. Effectivement, juste après la gare polonaise de Krościenko, nous halte à la petite gare de Smolnicja, où des soldats soviétiques montèrent dans le train, vérifièrent que toutes les fenêtres étaient fermées, mais ne contrôlèrent aucun papier d’identité, puis se positionnèrent, l’arme à l’épaule, sur le marchepied de chaque wagon pour s’assurer que personne ne monte ni ne descende ni ne jette quoi que ce soit par les fenêtres. Le train fit alors toute la route à vitesse assez lente pour ne pas mettre les soldats en danger. Sur ce parcours, l’écartement des voies était resté le même qu’en Pologne, il n’était donc pas nécessaire d’attendre des heures à la frontière, comme lorsqu’on prend une ligne internationale, à Przemyśl par exemple.
C’est ainsi que m’apparurent pour la première fois des villages dont les noms étaient écrits en caractère cyrillique : tout d’abord Smolnicja, Stariava, Khyrov, puis le train a changé de direction, vers le nord-ouest, à travers Dobromil et Nyžankovici jusqu’à Przemysl. Sans le savoir précisément, mais en le soupçonnant inconsciemment, je traversais là d’anciens shtetls, tout particulièrement Chyrów et Dobromil, bourgades ruinées conservant tant bien que mal quelques traces de judaïté et de polonité. J’ai tout particulièrement conservé le souvenir de Chyrov, où le train fit une halte de quelques minutes, qui permit de voir le bâtiment de la gare sur le côté gauche tandis que, du côté droit, sur la colline qui faisait face, on avait une vue sur un monastère ou une institution religieuse de grande dimension, qui barrait toute la vue, mais qu’on n’avait pas le droit de photographier. Plus tard, j’ai eu l’occasion de visiter Chyrov et d’en apprendre un peu plus sur cette ville. Chyrov, en polonais Chyrów, est une petite ville des confins polonais, remarquable par sa belle église catholique située en plein centre, aujourd’hui en reconstruction, au bord de la place du marché, avec une inscription en polo-
tution d’enseignement des jésuites, konik jezuicki, avec une église, un internat et une grande bibliothèque. Pendant l’occupation allemande, des trésors pillés par les nazis dans la ville et dans d’autres églises de la région avaient été rassemblés dans ce « konvikt ». Bruno Schulz, aux débuts de l’occupation, a été chargé par le SS Felix Landau de faire l’inventaire des livres et des œuvres d’art pillées à Drohobycz, mais aussi à Chyrów. Quand on se rend aujourd’hui à Chyrov (ou plus exactement Hyriv en ukrainien) et qu’on observe les voies ferrées des trois quais de la gare, on constate que celles du troisième quai, celui qui est le plus éloigné du bâtiment de la gare, et d’où on a donc la meilleure vue sur le « konvikt », ont deux paires de rails, une paire à l’écartement large caractéristique des trains russes et ukrainiens, et à l’intérieur une paire à l’écartement étroit propre aux trains polonais et européens.
C’est bien sur ce quai que passait et que passe peutêtre encore le train polonais d’Ustrzyki Dolne à Przemyśl. Un renseignement pris au guichet de la gare nous apprend que ce train de l’époque, qui passait à travers un corridor, n’existe plus en tant que tel, qu’un train vient bien d’Ustrzyki Dolne ou de Przemyśl, mais s’arrête ici et que ses passagers sont soumis au contrôle des passeports et de la douane.
Sur la place du marché, quelques dames vendent des tomates, des pommes, des pêches, d’autres fruits et légumes. L’une d’entre elles se souvient bien de ces trains polonais qui ne s’arrêtaient pas, ces trains fantômes qui respiraient l’odeur de l’interdit, de l’Occident et du capitalisme, bien que la Pologne fût à l’époque un « pays frère ». Les soldats étaient fiers de défendre leur pays contre les possibles incursions d’ennemis ou de porteurs d’influences néfastes. Bruno Schulz aurait aimé prendre un de ces trains qui traversent aujourd’hui les confins de l’un comme de l’autre pays, de la civila culture juive. La maraîchère confirme que jadis, toutes les maisons de la place du marché étaient juives (« vse bulo žydovske », dit-elle en ukrainien, sans qu’il soit possible de savoir si elle emploie ce terme dans son sens neutre, comme en polonais, ou dans le sens péjoratif, comme en russe), que les juifs avaient une synagogue, qui se trouvait à l’emplacement du jardin d’enfants, là-bas, au pied de la colline, au nord-ouest de la place, juste devant le cimetière juif qui s’étendait sur les pentes de la colline. Effectivement, il y a là une petite école ou un jardin d’enfants, dont il est difficile d’imaginer qu’il est logé dans une ancienne synagogue, tant la construction a été modifiée. Mais on remarque bien le jardin attenant, montant sur les pentes de la colline, un grand parc entouré tantôt d’un mur, tantôt d’une grille, et bien qu’il n’y ait plus aucune tombe visible, il n’est pas difficile de saisir qu’il s’agit de l’ancien cimetière de cette communauté.
Dobromil est aussi un ancien shtetl bien situé dans les montagnes, et magnifié par le livre tout plein d’humour d’un auteur yiddish natif de ce village, Saul Miller : « La petite ville juive de Dobromil est un petit shtetl comme les autres shtetls de Galicie, mais il est d’une beauté naturelle spectaculaire. Il est situé dans une vallée, ce shtetl, entouré de hautes et vertes collines, de beaux vergers, de jardins en fleurs, d’un bon air frais et parfumé. La seule chose qui manquait, c’était le parnosse (les moyens de subsistance) »2.
Saul Miller, né en 1890 à Dobromil, a émigré en 1907 à Berlin puis deux ans plus tard aux Etats-Unis. Il a écrit ce livre en 1964 en yiddish, sous forme de lettres à ses enfants Son fils Leo Miller l’a publié à titre posthume
Le shtetl, décrit Saul Miller, a en son centre une place du marché appelée Ringplatz. Au milieu de la place se trouve un clocher qui sonne à chaque heure, au quart, à la demie et aux trois-quarts, de sorte qu’on sait toujours quelle heure il est. « Et dans ce haut bâtiment, il y a aussi l’hôtel de ville, l’administration municipale, le bureau du maire, la police, la prison. Et aussi la commission militaire envoyée par le gouvernement autrichien. À côté de l’hôtel de ville se trouve une statue du poète polonais Adam Mickiewicz. »3 Puis il décrit le quartier juif proprement dit, la synagogue, le heder, les boutiques des artisans juifs, les différents métiers possibles dans l’ordre alphabétique, d’aleph comme arbeiter à tav comme thallismakher, faiseur de châles de prière.
Aujourd’hui encore, on peut voir quelques traces de ce shtetl, en particulier des étoiles de David discrètement formées par les armatures en fer du balcon d’une pharmacie et d’un cabinet de vétérinaire et le bâtiment de l’ancienne synagogue, qui porte aujourd’hui le nom de « supermarché Ukraïna ».
Depuis cette première incursion en territoire soviétique et en Galicie orientale, la beauté et l’étrangeté de ces paysages n’a cessé de me hanter : la première apparition d’un shtetl campé dans le monde russe s’associait aux images fantastiques, alors toutes récentes, du film de Wojciech Has, La clepsydre, inspiré par les nouvelles de Bruno Schulz, chorégraphiant presque les fantasmes de l’écrivain. La ville de Lvov me fascinait aussi dans son inaccessibilité, c’était en outre la ville d’origine du père et des grandsparents juifs de mon amie, en lesquels je m’identifiais faute de pouvoir m’identifier aux miens, dont je ne savais alors presque rien. Zygmund Halbersztadt, son père, se trouvait à Lvov avec ses parents au début de la guerre, puis s’est engagé dans l’armée rouge, comme l’ont fait beaucoup de juifs de ces territoires, et a survécu tandis que ses parents ont péri dans le ghetto, probablement au camp de la rue Janowska. Je m’étais forgé une identité de rechange, ou par procuration, à travers cette famille. Mais il aura fallu attendre encore de nombreuses années, la chute du mur de Berlin et la désagrégation de l’Union soviétique, pour qu’il fût possible de se rendre dans cette région et de la visiter, de découvrir Lvov et les villes et les villages qui l’entourent.
C’est pendant l’hiver qui a suivi cette débâcle que j’ai pu visiter pour la première fois la région de Lvov, sur la route d’Ostrog, en Volhynie.
J’étais parti, au départ de Dresde, avec un groupe d’étudiants qui apportaient de l’« aide humanitaire ». Sur la route, j’avais tenu à faire une halte à Cracovie, et pendant que les autres visitaient la place centrale avec les Sukiennice (les halles aux draps), je m’étais enfui à Kazimierz, l’ancien quartier juif encore complètement délabré, aux maisons insalubres, aux synagogues hors d’usage et en ruine, et j’avais fixé sur mon appareil photo, en noir et blanc, quelques tristes vues enneigées de ce quartier vide, sinistré, presque sans habitants, sans un seul touriste, parcourant les fantômes des rues Szeroka, Izaaka, Jakuba, la place ronde avec l’ancien marché juif, la cour vide qui relie la rue Meiselsa à la rue Jozefa, sans imaginer que, quelques années plus tard, après le tournage de la Liste de Schindler, ce quartier serait restauré et investi par les touristes du monde entier. De Cracovie, nous avions continué notre route à travers la Galicie polonaise, Tarnów, Rzeszów, Jarosław, puis franchi la frontière à Przemyśl et traversé la ville de Lvov, où
trale avec ses groupes de soldats en uniformes encore soviétiques, de l’église Saint-Ioura, de la rue Grodecka avec ses tramways bringuebalants et ses indications de directions accrochées à des fils de fer, sur les feux de circulation disposés eux-mêmes horizontalement, en travers de la route, et de l’Opéra de style viennois, irruption saisissante de l’Autriche dans le monde soviétique. J’avais le sentiment d’être dans un haut lieu de la culture polonaise, viennoise et juive, et tout proche des lieux où avait vécu Zygmund Halbersztadt dans sa jeunesse, mon feu « beaupère » de l’époque dont la biographie m’intriguait tant et qui était une sorte de père imaginaire de substitution, mais nous n’avions pas le temps ni le droit de nous y arrêter, pressés que nous étions d’arriver à Ostrog avant la nuit. Quelques mois plus tard, en décembre de la même année, j’y suis de comprendre comment une telle culture, si riche, avait pu disparaître et essayer d’en saisir, d’en retenir, d’en isoler quelques traces sauvegardées après la catastrophe4. Quelques années plus tard, ayant appris le lieu de naissance et quelques bribes de la biographie de mon grand-père, je me suis précipité, dès que je l’ai pu, à Czernowitz, à Wyjnitz, à Kuty et à Kossow, pour voir les lieux où il a passé son enfance et tenter une nouvelle fois de comprendre cette histoire et cette géographie, marquées du souvenir de Paul Celan et d’autres poètes de Bucovine.
Ma première découverte de Kossow, de Kuty et de Wyjnitz, petites villes d’eau enserrées dans les Carpates, dans l’ancien palatinat de Pocutie rattaché à la Galicie, suivit de quelques mois la Laiterie (Ukraine-Galicie), 2011
révélation qui me fut faite de son lieu de naissance. C’était donc là, de cette petite ville de rien du tout, qu’était parti mon grand-père pour de longues pérégrinations qui l’avaient mené ensuite à Vienne puis en France. C’étaient donc les villes de Kossow et de Wyjnitz qui se cachaient sous le nom bien trop vaste d’« Autriche-Hongrie » que l’on trouvait dans ses biographies officielles, volontairement évasives. J’ai toujours eu la certitude que, sous le terme vague d’Autriche-Hongrie, désignant un pays qui n’existait plus, se cachait non pas l’Autriche proprement dite, ni la Hongrie, mais une de ces provinces éloignées de la Monarchie autrichienne impériale et royale, de la Cacanie de Musil et de Roth, une de ces provinces qui, comme la Bohême de Kafka ou la Moravie de Mahler, font rêver par leur caractère d’entre-deux, leur entité improbable, leur géographie mouvante, une de ces provinces des confins qui laisse planer un doute sur son appartenance ethnique ou nationale, de sorte qu’il est plus simple de la désigner sous le nom générique d’une réalité supranationale qui englobe les autres, de même qu’un ressortissant de Dacie, d’Illyrie, de Gaule ou de Palestine aurait pu dire, en son temps, qu’il venait de l’Empire romain, tout simplement, sans dévoiler le reste de son identité. J’ai toujours eu le sentiment, consciemment ou pas, et cela s’est confirmé, que le terme d’Autriche-Hongrie ne pouvait recouvrir, dans ce cas particulier, que les confins orientaux de la Cisleithanie, c’est-à-dire la Galicie orientale, la Bucovine, ou peut-être la Ruthénie subcarpatique, et que ma passion pour Lvov et pour toute cette immense région qui va de Przemyśl à Czernowitz était liée à cette recherche topographique de mes origines familiales.
Je suis donc parti un jour d’hiver à l’assaut des Carpates, accompagné par un ami de Lvov, – deux ou trois ans à peine après la chute de l’Union soviétique. Eu égard aux conditions climatiques, nous avions pris la route la meilleure, quoiqu’un peu plus longue, celle qui passe par les grandes villes de Stryj, Kalouch, Stanislawów, Koloméa – impossible de ne pas penser au « Don Juan » de Sacher Masoch – puis Zablotów, dont Manès Sperber dit que la ville évoque dans son nom même les boues et les marécages qu’elle contient. Là, nous avons traversé le Prout – la rivière qui, un peu plus loin, irrigue Czernowitz, et qu’évoque avec nostalgie Rose Ausländer dans Immer zurück zum Pruth – et obliqué vers le sud en direction de Kossow, ville connue par son grand marché régional où se vendent aussi bien des fruits et des légumes, des bêtes et des volailles, que de l’artisanat d’art ukrainien.
Arrivés à Kossow, nous avions trouvé à nous loger dans un de ces « sanatoriums » (maisons de repos) à la soviétique, où l’on peut prendre une chambre d’hôtel sans être obligé de suivre toutes les « procédures » et de prendre tous les bains proposés. Nous avions tout d’abord interrogé le directeur de l’hôtel, mais celui-ci ne savait rien, ne pouvait rien dire sur l’ancienne communauté juive ni sur l’emplacement de la synagogue. Il savait qu’il y avait beaucoup de juifs avant la guerre, mais ne pouvait ou ne voulait rien dire, comme si c’était un monde qui lui était complètement étranger, presque étranger à l’histoire de la ville. J’étais étonné par le fait qu’il refusait de répondre en russe aux questions que je lui posais dans cette langue, il ne parlait qu’en ukrainien et Sergueï devait me traduire. Nous sommes donc allés dans la ville et avons interrogé des gens en plein centre-ville, près de la place du marché, où se trouvait jadis le centre du shtetl. Là, une dame nous a dit que la synagogue se trouvait juste à
cienne communauté juive. Sur la place du marché, quelques maisons sont encore typiquement autrichiennes, avec un balcon à la Marie-Thérèse, un peu comme à Brody, et cette dame nous présente ces maisons comme étant d’anciennes maisons juives. Puis un homme m’a montré où se trouvait une autre synagogue, à faible distance de la place du marché, le long de la Rybnitsa, sur la route menant à Stary Kossow (Kossow le Vieux).
Le bâtiment est transformé aujourd’hui en salle de sport. Le sol est aménagé pour faire du sport en salle et on voit sur le mur oriental, à l’emplacement des Tables de la loi, un filet de basket ainsi qu’un slogan soutenant un club d’athlétisme local. Je me suis pris à imaginer que c’est dans cette synagogue qu’officiait mon arrière-grandpère, Abraham Schreiber, et que son fils, mon grand-père, l’a donc fréquentée quand il était petit, avant de poursuivre ses études à la yeshiva de Wyjnitz.
La ville de Kossow, – nom qui évoque les foins et les moissons – est agréablement située, au flanc de la montagne, dans une vallée des Carpates traversée par la Rybnitsa, un affluent du Prout, à quelques pas du Tchérémosch. Tout autour s’étendent les vertes montagnes, avec des prairies qui se transforment petit à petit en forêts, puis en alpages. On voit de belles images de la région dans le film Les Chevaux de feu de Paradjanov, tiré du roman de Kotsioubinsky, Les Ombres des ancêtres oubliés, qui se passe dans les alpages, au-dessus des sources du Tchérémosch, dans les régions presque désertes habitées par les seuls Houtsoules, peuplade de montagnards ukrainiens : « Sur les hauteurs éloignées reposaient les villages houtsoules, silencieux et solitaires, auxquels les effluves des sapins donnaient une couleur cerise, les toits pointus des fenils rochers brillait d’un feu vert et menaçant. […] Tout était désert et sauvage dans ces cimetières d’arbres, oubliés de Dieu et des hommes, où seuls les coqs de bruyère criaient et se glissaient les vipères. Ici régnaient le calme, le grand repos de la nature, l’austérité et la tristesse. »5 Kossow est une des dernières villes avant l’immensité de ces montagnes. Mentionnée en 1424 par le grand prince lituanien Svidrigailo, c’est au XVIe siècle qu’elle a commencé à se développer, avec la découverte d’un gisement de sel et l’ouverture de bains de sels. La ville était la propriété d’un noble polonais, la famille Jasłowiecki, jusqu’au partage de la Pologne en 1772. Les juifs ont commencé à s’y installer dès les débuts de l’existence de la ville, au XVIe siècle, même si on ne trouve de trace de cimetière qu’à partir du XVIIIe siècle.
Cent dix familles juives y étaient présentes à la fin du XVIIIe siècle, soit environ le tiers de la ville.
Les juifs étaient considérés à Kossow comme des gens aisés, à la différence d’autres shtetls, où ils faisaient partie des classes pauvres.
Le personnage le plus important qui a visité la ville et y est resté sept ans, dit-on, à une époque où il n’était pas encore connu, est Israël ben Elieser, devenu tard le Baal Shem Tov, qui s’est retiré ici, dans les montagnes entre Kossow et Kuty, pour y méditer, lire la Thora et apprendre les enseignements divins. Peu de temps auparavant, il s’était marié avec la fille du rabbin Efraïm de Brody, mais son beau-frère, rabbi Guerschom, fils d’Efraïm, avait honte de lui, car il le trouvait ignare et il enjoignit sa sœur soit de se séparer de lui, soit de partir, ce qu’ils firent. Israël ben Elieser s’en alla avec son épouse dans les Carpates, laissa sa femme à Kossow et « s’en fut 5 Mikhailo Kotsioubinsky Les Chevaux de feu ou Les
seul dans la montagne où il s’aménagea une hutte pour se mettre à extraire de l’argile. Deux ou trois fois par semaine, sa femme montait le rejoindre; ils chargeaient ensemble la charrette puis elle tirait quelques maigres sous de la vente. Quand il ressentait la faim, Israël mélangeait farine et eau dans un creux de rocher, pétrissait cette poignée de pâte et la laissait cuire au soleil. »6 C’est là, dans ces montagnes, que le Baal Shem tov aurait accompli ses premiers miracles. « Une fois, tant profonde était son extase, il ne s’aperçut pas qu’il avait approché le bord d’un abîme béant, et déjà il avançait le pied en poursuivant sa marche. D’un bond, la montagne d’en face fut là, se serrant contre sa voisine, et le Baal Shem passa. »7 C’est peu de temps après, lorsqu’il était aubergiste sur le bord du Prout et qu’un élève de son beau-frère vint le voir, qu’il s’est révélé au grand jour. Il avait alors trente-six ans. Martin Buber raconte: « Se réveillant en sursaut en pleine nuit, l’hôte aperçut de sa couche, dans la salle de l’auberge, une grande lueur qu’il prit pour un commencement d’incendie […] Ce qu’il croyait être le feu était une blanche lumière éblouissante qui rayonnait hors du foyer pour s’épandre partout et remplir la maison. Renversé et aveuglé par une telle incandescence, l’homme tomba comme sous un coup et perdit connaissance. Et lorsque le Baal Shem lui eut fait reprendre ses sens : ”On ne regarde pas, lui dit-il, ce qui ne vous est pas accordé”. »8 L’élève en question alla à Brody, se précipita chez Rabbi Guerschom pour lui faire le récit de cette révélation. Rabbi Guershom comprit que son beau-frère était le Baal Shem tov et alla le chercher dans la montagne. Quatre ans 6. Martin Buber, Les récits hassidiques, I, traduit par Armel Guerne, Paris 1978, p. 89. plus tard, en 1740, le Baal Shem tov put s’installer à Medzyborz (Mejbij), en Podolie, sur les bords du Boug méridional, dans un site magnifique protégé par une grande forteresse polonaise. Il y exerça comme rabbin de la communauté, eut de nombreux élèves qui fondèrent et développèrent le mouvement hassidique à travers toute l’Ukraine et la Pologne, et il mourut en 1760.
Même s’il n’est pas resté très longtemps à Kossow, si ses années passées dans les Carpates furent des années d’étude et de méditation, le Baal Shem tov a marqué la ville a posteriori : nombreux sont les pèlerins qui la visitèrent à cause de lui, et parmi les rabbins qui s’y installèrent, plusieurs d’entre eux, nourris de son enseignement, constituèrent la dynastie hassidique de Kossow, apparentée par des mariages à la dynastie voisine de Wyjnitz.
Au XIXe et au XXe siècle, les grands noms de cette dynastie furent Mosche Hager de Kossow, Borukh Hager de Vyžnitz, Schrage Feivisch Hager de Zalechtchyki, qui était aussi le gendre du premier, puis Abraham Yehoshua Heschel Hager de Kossow, fils du précédent, etc. Mon arrière-grand-père connaissait et fréquentait les membres de cette dynastie, mais n’était pas issu de cette famille, n’a pas contracté d’alliances et de mariages avec celle-ci, et restait quelque peu en retrait de la grande tradition hassidique, même s’il a subi son influence, comme tout un chacun dans la région.
Mais il n’y avait pas que la dynastie hassidique à Kossow, toutes les tendances du judaïsme étaient représentées – car le shtetl était considérable : à côté des hassidim se trouvaient d’autres communautés et d’autres regroupements de fidèles, des maskilim, adeptes des Lumières venues de Berlin et de Vilna, comme des mitna-
La ville était de petite dimension et tout le monde se connaissait. Sur les 3100 habitants qu’elle comptait au début du XXe siècle, 2560 étaient juifs, soit plus de 80 , le reste étant composé surtout d’Ukrainiens, mais aussi de Polonais. Le caractère minoritaire de ceux-ci s’exprime par le fait que l’église catholique est située sur la rive droite de la Rybnitsa, dans un quartier excentré, alors que la synagogue était en plein centre, sur la place du marché.
À l’autre bout de la ville, du côté ouest, là où les dernières maisons se heurtent à une colline difficilement habitable, sur un terrain en pente qui n’était pas le meilleur de Kossow, se trouve le vieux cimetière juif, comprenant de très nombreuses tombes dont il est souvent difficile de lire les inscriptions non seulement parce qu’elles sont toutes en hébreu, sans autre langue plus facilement lisible, mais aussi parce que les lettres sont souvent effacées, attaquées par le temps et la végétation. Certaines tombes de quelque tzaddik de Kossow, Mosche ou Borukh ou Yehoshua Hager, se distinguent des autres par leur aspect vénérable qui invite au recueillement, entourées d’une grille fermée à clef, formant une protection ou retardant le vandalisme. Il ne m’a pas été possible de trouver la tombe de mon arrière-grandpère, dont je n’ai pas pu découvrir ou déchiffrer le nom, même en connaissant son nom hébreu, et j’ignore même s’il est enterré ici, car il est mort sur le front galicien de la Première Guerre mondiale, comme aumônier des armées autrichiennes, et on ne sait pas s’il a été transféré dans sa ville natale ou enterré sommairement dans un cimetière militaire proche du champ de bataille.
Lors de ma première visite de Kossow, je ne me suis pas rendu compte de l’immensité du cimetière, car c’était l’hiver, il était couvert de neige deux ou trois ans plus tard, en été, j’ai été plus impressionné encore par ses dimensions et le grand nombre des tombes. Les gens chez qui j’ai pu loger m’ont montré en outre le lieu où ont été exterminés les juifs de Kossow : lorsqu’on monte tout en haut du cimetière, jusqu’au sommet de la colline, on découvre un monument dressé au-dessus d’une fosse commune rappelant la mémoire des six mille juifs du ghetto de Kossow et des environs assassinés ici en 1942. Deux monuments signalent l’événement, l’un de l’époque soviétique, l’autre, plus récent, en ukrainien et en hébreu. Des voisins et des témoins disent que la terre remuait encore quelques jours après cette tuerie sauvage. Là, en ce jour de novembre 1942, l’histoire de ce shtetl a trouvé son achèvement, son aboutissement définitif, chaque destin de chacun des membres de cette communauté s’est heurté à un mur, à un arrêt brutal au-delà duquel se trouve le néant, le néant de la mémoire et de la transmission.
Non loin de Kossow, on franchit le Tchérémosch à Kuty, où l’on passe dans la région voisine, la Bucovine. De 1919 à 1939, c’était la frontière entre la Pologne et la Roumanie. En septembre 1939, après l’effondrement de l’armée polonaise, prise en étau entre les forces hitlériennes et l’Armée rouge, c’est par le poste-frontière de Kuty que se sont enfuis le président, le premier ministre, et tout le gouvernement polonais qui se réfugia à Londres, via la Roumanie. Un grand nombre de limousines franchirent ce poste-frontière, dont les douaniers étaient peu habitués à voir tant de beau monde. De Kuty, on parvient très vite à Wyjnitz, la première ville de Bucovine, dans les Carpates, un autre ancien haut lieu du hassidisme, où se sont illustrées de hautes personnalités. À l’entrée de Wyjnitz, on peut visiter, comme à Sadagora,
aujourd’hui en une coopérative laitière (molotchny zavod). La ville de Wyjnitz était à 90 juive : en 1880, on comptait 3800 juifs pour 4165 habitants; en 1940, 5000 juifs pour à peine 6000 habitants.
La ville est encore marquée par leur ancienne présence. Le poète de langue yiddish Josef Burg, décédé il y a quelques années, était originaire de Wyjnitz, « cette petite ville de Bucovine où depuis les temps les plus anciens des juifs travaillant durement vivaient dans des maisons de Huzules avec des mezouzas à leurs portes »;9 son père était flotteur, transportait le bois sur les radeaux du Czeremosch : « Un radeau a porté mon enfance en même temps que ma maison et les vagues m’ont bercé »10; il raconte qu’il a eu l’occasion d’écouter à Czernowitz, adolescent, une lecture du poète Itzig Manger et qu’il a montré ses premiers vers à Elieser Steinbarg.11 Dans les rues du centre-ville, on reconnaît aujourd’hui encore des maisons avec des balcons, caractéristiques de l’architecture juive des confins autrichiens et polonais, comme à Brody. Au milieu de la place du marché, le bâtiment le plus imposant, où se trouve aujourd’hui l’hôtel de ville, n’est autre qu’une ancienne synagogue, monumentale, construite dans les années 1930. La première grande synagogue avait été construite en 1789, celle où officièrent les rabbins de la dynastie de Wyjnitz, mais elle semble avoir été détruite. Les autres synagogues de la ville portaient le nom de 9. Josef Burg, A farschpetikter echo / Ein verspätetes Echo, (édition bilingue yiddish-allemand), Munich 1999, p. 132. Josef Burg (Vyjnitz 1912- Czernowitz 2009) a commencé à publier en 1934 dans la revue Czer- novitzer Bleter, interdite en 1938 par le gouvernement roumain. Il a survécu à l’holocauste en se réfugiant en URSS pendant la guerre. A continué à écrire en yiddish dans Sovietisch Heimland et d’autres revues. À recréé et dirigé à partir de 1990 la revue Czernovitzer Bleter. leur fondateur : « Rabbi Leibele » pour les adeptes des hassidim de Sadagora, « Itzig Frankel » pour les marchands de bois et les menuisiers, et il y avait encore la « Vordere Beth Midrasch » pour les conducteurs de fiacres, la « Hevra Tehilim » et d’autres encore, ainsi qu’une célèbre yeshiva, dont mon grand-père a suivi l’enseignement et qui s’est reconstituée plus tard en Israël. Les autres lieux de culte de la ville sont l’église catholique St-Pierreet-St-Paul, aujourd’hui désaffectée, et les églises orthodoxes Saint-Dimitri et Saint-Nicolas, toutes trois du XIXe siècle, ainsi qu’une église protestante allemande à Stara Jadova, en ruine aujourd’hui.
Le cimetière de Wyjnitz est très impressionnant, mieux entretenu que celui de Kossow. Il n’est pas situé sur un terrain en pente et les tombes ne s’affaissent pas, même si elles sont attaquées aussi par la végétation. À l’entrée se trouvent les tombes du tzaddik de Wyjnitz Menahem Mendel Hager de Kossow, auteur du traité Ahavas Shalom et de son fils Haïm Hager de Kossow, auteur du traité Toras Haïm, entourées d’une grille. Une maisonnette, ou « ohel », protège des sépultures d’autres personnalités, mais on ne peut y entrer. Quelques tombes émergent d’une mer de végétation, ornées d’une belle étoile de David. Dans la partie la plus récente du cimetière, on trouvait des tombes d’aprèsguerre, jusqu’à 1993 ou 1994. À la différence de Kossow, des juifs ont survécu ici à la Shoah, car Wyjnitz était situé en territoire roumain, d’où les juifs furent déportés en Transnistrie. L’histoire de leur déportation est terrible – c’est l’histoire entre autres des parents de Paul Celan – mais tous ne furent pas exterminés, certains sont revenus après la guerre. Lors de ma visite, en 1998, on m’a dit que le dernier juif de Wyjnitz venait de mourir, quelques mois auparavant, dernier représentant d’une présence de plusieurs siècles interrompue,
- ↩ Shoil Miler, Dobromil, Zikharonoth fun a shtetl in Galitsia in di Yohren 1890 bis 1907 / Saul Miller, Dobromil, Life in a Galician shtetl (1890-1907), (éd. bilingue yiddish-anglais) New York 1980, p. 1/ p. 3.