Le sionisme moderne est une idéologie juive née à la fin du XIXe siècle, dans le sillage des mouvements nationaux qui ont agité l’Europe. Le projet de ce mouvement national était de donner au peuple juif un cadre politique et culturel qui lui permettrait de diriger lui-même ses propres affaires. Suivant l’expression de Y. Leibowitz, il est né du « ras-le-bol » (fed up) des juifs d’être gouvernés par des non-juifs. Le sionisme moderne a remplacé le sionisme traditionnel, d’essence religieuse et messianique, avec lequel il décida de rompre.
On attribue généralement la création de cette idéologie à un journaliste autrichien, Théodore Hertzl, lequel, pendant un séjour à Paris, ville supposée des droits de l’homme, fut bouleversé par les manifestations antisémites qui accompagnèrent l’affaire Dreyfus. Sous le coup de cette émotion, il rédigea un livre manifeste, L’État des Juifs, avant de consacrer toute son énergie à mobiliser le peuple juif autour de cette idée (Congrès de Bâle, 1897), mais aussi à solliciter l’appui des grandes puissances pour la mise à exécution de cette solution du « problème juif ».
En vérité, le sionisme moderne n’est pas né avec Herzl. Vingt ans avant que celui-ci ne lance son projet, était apparu, à la suite des pogroms en Europe de l’Est et en Roumanie, un mouvement militant pour le retour des juifs en Palestine. Ce mouvement avait pris le nom des amants de Sion (Hovevé Tsion). Des foyers de peuplement, le premier non loin de Jaffa (Rishon-le-Tzion), furent créés dès 1881. Ils recevront par la suite l’aide du baron James de Rothschild.
Mais quelques mois seulement avant que les amants de Sion ne fondent ce premier village, un jeune homme solitaire, rongé par la tuberculose, et qui n’appartenait à aucune institution, avait accompli le premier acte sioniste des temps modernes, peut-être le plus important, en s’installant à Jérusalem pour des raisons nationales et nullement religieuses, Eliezer Ben Yehouda. Celui-ci n’avait qu’un projet : la renaissance de l’hébreu comme langue parlée.
Le monde juif européen connut au XIXe siècle une véritable révolution culturelle, dans le sillage du mouvement de la Haskala lancé par Moses Mendelssohn appelant les juifs à s’ouvrir aux nouvelles idées qui dominaient alors l’Europe.
Allant au-delà de l’intention première de Mendelssohn, juif orthodoxe mais souhaitant retrouver l’inspiration maïmonidienne d’une ouverture au monde, la plupart des tenants de ce mouvement vont rompre avec l’autorité rabbinique et la pratique des préceptes. Ce sont les « briseurs du joug » de la Torah.
L’évolution de certains les conduira dans les différents mouvements révolutionnaires marxistes qui prennent alors leur essor ; d’autres tentent une sorte de renouveau laïc de la culture juive, en particulier celui de la langue hébraïque écrite. Apparaît alors une nouvelle littérature profane, aussi bien en yiddish qu’en hébreu (Mapu, Mendele Moïcher Sefarim, Peretz). Mais il ne venait encore à l’esprit de personne de faire de l’hébreu une langue vivante.
Ben Yehouda (1858-1922), dont le nom d’origine était Perelman, naquit en Lituanie. Très
tôt orphelin de père, il se destinait à être rabbin et il entreprit de solides études hébraïques avant de perdre la foi et de connaître une grave crise morale. Il rompit toute attache avec le monde juif, aussi bien religieux que laïc, pour s’engager dans le mouvement révolutionnaire russe.
Le peuple bulgare s’était alors révolté contre la domination ottomane et Ben Yéhouda avait fait sienne la cause des révoltés. C’est alors que se produisit un phénomène étrange qui allait bouleverser sa vie, et au-delà de lui l’ensemble du peuple juif.
Une nuit où il rédigeait un tract en faveur des Bulgares, une voix intérieure, impérieuse, énonce cette simple phrase : « Renaissance de la langue hébraïque sur la terre des Ancêtres ». Il ne s’agit pas, pour autant, d’une « vision » ou d’une « hallucination » à proprement parler.
Sa première réaction consiste à rejeter cette idée absurde. Qu’avait-il à faire avec ce petit peuple juif, lui qui avait consacré sa vie au grand peuple slave ? À deux reprises, dans son autobiographie et dans la préface à son Grand Dictionnaire, il rapporte le récit de cette mystérieuse « nuit du destin », où il lutta de toutes ses forces pour rejeter cette intrusion dans sa pensée, avant, au petit matin, de s’avouer vaincu et d’accepter l’idée à laquelle il va désormais consacrer une incroyable énergie. Il entreprendra l’opération linguistique la plus étonnante qui ait jamais été tentée : refaire d’une langue morte, langue religieuse, littéraire et poétique à l’occasion, une langue vivante.
Imaginons que pour donner à l’ensemble européen une véritable cohésion, on décide de faire du latin une langue vivante. Eliezer a à peine dixsept ans.
Mais quel est le critère d’une langue vivante ?
Proposons celui-ci : c’est celle dans laquelle l’in- fans, le bébé, prononce ses premiers mots. C’est à ce critère que Ben Yéhouda veut répondre.
Vingt ans plus tard, quand Herzl rédigera son État des Juifs, il ne se posera pas un seul instant la question linguistique. Pour lui, dans ce nouvel État, chacun parlera sa langue d’origine, avec une préférence pour l’allemand. L’État juif de Herzl aurait ressemblé à la Tour de Babel. Ben Yéhouda témoigna sur ce plan, et sur bien d’autres sur lesquels nous reviendrons, d’une lucidité qui dépassait de loin celle de tous les autres dirigeants sionistes qui viendront après lui. L’État d’Israël serait-il aujourd’hui concevable sans cette renaissance de l’hébreu ?
Cette mystérieuse voix intérieure qui lui intime, sans possibilité de s’y dérober, la résurrection de la langue hébraïque sur la terre des ancêtres, semble aussi lui avoir indiqué la marche à suivre pour atteindre cet objectif.
Il deviendra médecin pour gagner sa vie, il fondera une famille et il ira s’installer à Jérusalem, où il aura des enfants qui seront l’incarnation de la renaissance de l’hébreu. Pour ce qui est de la formation d’un couple, Eliezer sait déjà quelle sera sa partenaire.
Après avoir abandonné ses études rabbiniques, rejeté par son oncle qui finançait ses études, il avait été recueilli par un homme étrange, Jonas, lui aussi en rupture d’avec l’orthodoxie juive, écrivain autodidacte qui gagnait sa vie comme brasseur. Il avait conseillé à Eliezer d’apprendre le russe pour aller étudier dans les écoles de l’Empire, et ce sera sa fille Deborah qui l’initiera à cette langue profane. Très vite, les deux jeunes gens s’éprennent l’un de l’autre. Deborah attendra qu’Eliezer ait fini ses études. Finalement, celui-ci partit pour Paris afin d’entreprendre ses études de médecine.
Deux événements importants vont bouleverser son programme initial.
Le premier est une heureuse rencontre. Au Quartier Latin, au café de la Source du Boulevard
Saint-Michel, il rencontre un journaliste russe qui le prend en amitié, l’initie au journalisme et lui ouvre les portes des principaux salons parisiens.
Mis au courant des projets du jeune homme, il le presse de les exposer dans un article qui sera publié dans le mensuel de la Haskala, Ha Shahar (L’Aube). Le second événement est la maladie. Une grave tuberculose, contractée pendant les années de misère, se déclare. Eliezer passe des mois hospitalisé, puis il part en convalescence en Algérie.
Cette maladie l’accompagnera toute sa vie, sa femme Deborah et certains de ses enfants en seront contaminés et en mourront.
La voie de la médecine est désormais barrée.
Il cherche alors à subvenir à ses besoins par la voie du journalisme.
Malgré la maladie, Deborah refuse de quitter son fiancé et finalement tous deux s’embarqueront pour la Palestine d’alors. Sur le bateau, à nouveau deux événements vont marquer les projets de Ben Yéhouda. Il décide avec sa femme de ne plus parler qu’en hébreu. Ils refuseront désormais de répondre à toute personne qui s’adressera à eux en un autre idiome, y compris en yiddish surnommé « jargon ».
Le second événement se produisit dans les escales qui précédaient l’arrivée à Jaffa. Des Arabes de plus en plus nombreux montaient à bord. Une immense angoisse l’envahit alors et ne le lâcha plus. Il découvrait que le pays était peuplé : « Ils étaient les citoyens du pays, ceux qui y habitaient. » Et si son rêve, le rêve sioniste, était « dépourvu de place dans la réalité… » ?
Contrairement au sionisme de Herzl et de son ami Nordau qui voit dans la Palestine une terre vide d’habitants, ce qui sera répété par la suite ad nauseam, Ben Yéhouda découvre les Palestiniens et toute sa vie il s’efforcera d’entretenir avec eux de bonnes relations. Durant toute sa vie, Ben Yéhouda cherchera l’amitié et la coexistence avec ses voisins arabes. Plus tard, il imaginera que la future entité politique qui succédera à la domination ottomane devait prendre la forme d’une confédération de cantons sur le modèle suisse.
Qui sait si, un jour, cette formule ne finira pas par s’imposer comme la seule viable ?
Arrivé à Jérusalem, il trouve un poste au salaire misérable dans le seul journal en hébreu de la ville Havatselet (Le Lys).
Pendant le long voyage aux multiples péripéties, qui le conduisit de Paris à Jérusalem, Ben Yéhouda avait forgé les concepts qui allaient guider son action : – Ne parler qu’en hébreu et ne l’enseigner que par l’hébreu dans une sorte d’immersion complète. – Désacraliser la langue afin qu’elle serve aux usages les plus triviaux. – L’enrichir par des néologismes qui devront être entérinés par un collectif qui deviendra plus tard l’Académie de la langue hébraïque. – Forger un langage simple, direct, en rupture avec le style emphatique qui dominait la littérature de la Haskala. – Avoir des enfants qui incarneront ce renouveau de la langue.
Ces principes lui vaudront l’hostilité, violente jusqu’à la persécution, des milieux orthodoxes ashkénazes. La communauté sépharade se montrera, elle, beaucoup plus accueillante, raison probable de l’adoption, par Ben Yéhouda, de la prononciation sépharade.
Six mois après son arrivée à Jérusalem, Ben Yéhouda eut la visite des deux premiers envoyés Amants de Sion, venus acheter des terres en Palestine pour créer des villages juifs où vivraient ceux qui fuyaient les pogroms.
Pour Ben Yéhouda la chose était certaine, ces terres ne pouvaient se trouver qu’à proximité de Jérusalem « ville mère du peuple juif », selon son expression. Mais les deux délégués avaient d’autres projets : faire de Jaffa le centre de la nouvelle colonisation. Ces paroles « me firent l’effet d’une piqûre de scorpion », écrit Ben Yéhouda.
Il essaya de changer ce plan funeste. Jaffa était une ville arabe. L’afflux des juifs pourrait à la longue éveiller leur hostilité. Jérusalem, par contre, était à l’époque une bourgade de 16 000 habitants à majorité juive, et considérée comme telle par les Arabes. Pourquoi les provoquer ?
Rien n’y fit. Pas question de se trouver à proximité des fanatiques… juifs de Jérusalem.
Étrangement, c’est la haine du juif traditionnel qui va orienter tout le sionisme moderne.
« Les Amants de Sion, les « sionistes », écrit Ben Yehouda avec un humour douloureux, négligèrent totalement Sion… Quelques-uns d’entre eux osèrent explicitement dire que nous n’avions aucun besoin de Jérusalem, que rien ne nous manquerait si elle devenait à jamais étrangère. Jaffa demeure une sorte de malheur pour Jérusalem… »
Ces lignes furent écrites en 1918, bien avant la création de Tel-Aviv, bien avant l’éclatement de la révolte arabe qui marqua en 1930 le début des hostilités israélo-palestiniennes qui n’ont plus cessé depuis.
Désormais Ben Yéhouda va se consacrer à la renaissance de l’hébreu, pour lequel il mènera tant de batailles douloureuses, curieusement toujours contre les juifs.
Ses armes dans cette bataille sont d’abord son activité journalistique, puis son enseignement de l’hébreu malgré l’hostilité d’alors de l’Alliance Israélite, enfin et surtout l’engendrement d’un enfant qui prononcera ses premiers mots en hébreu. Cet enfant merveilleux sera l’incarnation de la renaissance de la langue.
Et très vite, cet enfant s’annonce. Il portera le nom de Ben Zion (qu’il remplacera plus tard par celui d’Itamar). Dès sa naissance, Ben Yéhouda édicte cette règle d’acier : on ne peut franchir le seuil de sa maison que si l’on parle hébreu, car l’enfant ne doit entendre que le son de cette langue. Aucune autre langue ne doit polluer son oreille vierge.
On imagine le soin avec lequel le petit Ben Zion fut élevé. Du matin au soir, son père l’entoure, lui parle en hébreu, lui lit des passages bibliques. Mais voilà que l’enfant reste muet malgré les mois et les années qui passent. On craint qu’il ne soit stupide, autiste.
Les amis de Ben Yéhouda le prient instamment de cesser cette expérience folle, de lui parler avec des langues vivantes, que sa mère lui chante de belles chansons russes. Ben Zion apparaît comme un nouvel Isaac qu’aucun ange, cette fois, ne viendra sauver.
C’est alors que Ben Yéhouda prononça cette phrase terrible : « Dans ce cas, je répéterai l’expérience avec mon second fils, mon troisième, mon quatrième, jusqu’à ce que je réussisse. »
Cet extrémisme fit qualifier Ben Yéhouda de fou. Mais pour lui la renaissance de l’hébreu n’avait de sens que si des enfants prononçaient leurs premiers mots et phrases dans cette langue qui, sinon, serait restée une langue cultuelle, au mieux savante.
Et voici qu’une nuit, Eliezer Ben Yéhouda surprend sa femme en train de chanter à leur enfant un chant en russe. Cela déclenche entre les époux une violente querelle devant l’enfant.
Lequel alors pousse un cri, un premier mot, une première phrase : « Père, ne touche pas maman ! » comme en écho de la phrase de l’Ange adressée à Abraham : « Ne touche pas l’enfant ! ». Ben Zion s’est donc mis à parler, et en hébreu. L’expérience a réussi. Et dans les jours qui suivirent, la langue
hébraïque va jaillir impétueusement de la bouche de l’enfant dans toute sa richesse.
L’affaire fit grand bruit dans Jérusalem. Elle conduisit de nombreuses familles à se rallier aux positions de Ben Yéhouda, de ne plus parler qu’hébreu dans leur demeure, malgré l’hostilité des milieux orthodoxes ashkénazes pour qui l’usage quotidien de la « langue sainte » était blasphématoire. Ceux-ci vont mener un combat d’arrièregarde, parfois violent, allant jusqu’à assiéger la demeure de la première « famille hébraïque ».
Le paradigme du Sacrifice d’Isaac aura été, en cette affaire, dominant. Quelques années plus tard, Ben Zion, lassé par l’enfermement auquel son père continue à le soumettre, se révolte. C’est alors que sa mère, qui avait entre-temps contracté la tuberculose de son mari, mal qui allait rapidement l’emporter, tint à son fils ces paroles : « Je te demande de ne pas te révolter contre ton père. Tu es le nouvel Isaac dont le «sacrifice’’ a permis la renaissance de l’hébreu. »1
Notons que la difficulté qu’éprouva Ben Zion pour accéder à l’hébreu ne se répéta plus avec ses frères et sœurs, ni avec tous les petits Hébreux qui allaient bientôt naître en Palestine. Ce qui manqua à Ben Zion ce fut de ne pas avoir de semblable, d’enfant de son âge. Cela m’a conduit à l’hypothèse suivante : la langue dite maternelle ne s’acquiert que par le relais d’un semblable. Elle est peut-être d’abord la langue fraternelle.
Cette expérience radicale que fit Ben Yéhouda se déroula dans des conditions particulièrement tragiques et difficiles. Cette première famille vécut dans la misère, affronta l’hostilité violente des orthodoxes et celle de l’Alliance Israélite. La tuberculose avait d’emblée frappé Ben Yéhouda,
puis sa première femme Deborah qui en mourut, et plusieurs enfants du couple. Miraculeusement indemne, Ben Zion n’en contracta pas moins un croup qui faillit l’emporter. Il dut sa guérison au premier sérum antidiphtérique parvenu à Jérusalem en cette fin du XIXe siècle.
Lorsqu’on évoque le rôle primordial joué par Eliezer Ben Yéhouda dans la renaissance de l’hébreu, on souligne généralement deux choses : – sa rédaction du premier dictionnaire de l’hébreu ; – son invention de néologismes pour adapter l’hébreu au monde moderne. Il avait soin de faire accepter (ou refuser) ces néologismes par un Comité de la langue hébraïque qu’il avait organisé, embryon de la future Académie de la langue hébraïque.
En vérité, ces deux facteurs sont secondaires dans l’œuvre d’Eliezer Ben Yéhouda.
Pour ce qui concerne l’élaboration de son monumental dictionnaire, au demeurant très vite dépassé, il ne s’y consacra que comme élément nécessaire, pierre d’angle de l’opération de renaissance de la langue. Mais il déclara que ce n’était pas sa vocation, laquelle était, selon son fils, « de faire du journalisme et de semer la bonne parole ». « Semer la bonne parole », consistait à être un exemple incarné. C’était aussi mener le combat pour imposer l’hébreu… aux autres sionistes.
Pour certains, son rôle principal fut d’enrichir par des néologismes la vieille langue hébraïque.
Cet aspect, lui aussi, doit être considéré comme secondaire. Ben Yéhouda éprouva bien une fierté particulière lorsque, dans une sorte d’épiphanie, émergea dans son esprit le premier néologisme, le mot désignant le dictionnaire, milon, dérivé de mila (mot).
Mais d’autres que lui, en particulier son fils Ben Zion, ainsi que les membres de la Commission
de la langue hébraïque, qui se transforma en Académie de la langue hébraïque, forgèrent autant, sinon plus que lui, ces néologismes nécessaires à l’adaptation de l’antique hébreu au monde moderne. Bien plus importante dans son action fut l’orientation qu’il voulut donner à cette langue qu’il aimait par-dessus tout.
D’abord désacraliser l’hébreu, cette Grund- sprache supposée langue de Dieu et des anges.
Quelle meilleure réalisation de cet objectif que d’en faire la langue des… cochers ! Ce fut si vrai qu’il accepta comme le plus bel hommage d’être élu cocher d’honneur par les cochers de Jérusalem. Désacraliser l’hébreu, cela signifiait aussi débarrasser la littérature en cette langue de l’emphase qui la caractérisait, lui rendre la clarté et la simplicité du texte biblique, terriblement alourdi dans les textes rabbiniques et dans les romans du XIXe siècle écrits dans le sillage de la Haskala. A ce titre, Ben Yéhouda fut une sorte de Boileau de la nouvelle littérature qui n’allait pas tarder à prendre un riche essor.
Entre-temps, le souhait de Herzl, disparu en 1906, de faire de sa langue maternelle, l’allemand, la langue du pays qu’il rêvait de créer, allait trou- ver une tentative de réalisation. Dans les années 1910, des sionistes allemands avaient décidé de créer à Haïfa un premier Établissement d’Enseignement Supérieur (qui deviendrait le prestigieux Technion). L’allemand devait en être la langue.
C’est alors que Ben Yéhouda, dont la maladie s’aggravait, jeta toutes ses dernières forces contre cet aspect du projet. Il y consacra maints articles, suscita des manifestations de rue importantes, violentes. Il finit par l’emporter, l’hébreu sera la langue du Technion.
À partir de ce moment, la victoire de l’hébreu pouvait être considérée comme définitive.
Ben Yéhouda pouvait mourir avec le sentiment, si rare, d’avoir atteint son but.
En conclusion, Ben Yéhouda fut l’auteur de la plus extraordinaire révolution linguistique de l’histoire, révolution dont on n’a sans doute pas pris la mesure. La renaissance de l’hébreu est en tout cas l’acquis le plus indiscutable du sionisme, un acquis qui n’a causé de tort à personne, et qui donna naissance à une nouvelle culture et à des œuvres d’une grande richesse.
- ↩ Ithamar Ben Avi, Mémoires du premier enfant hébreu, publié dans La Renaissance de l’hébreu, éditions DDB, Paris 1988, p. 256.