Lamed Shapiro, né en 1878 à Rjichtchev, en Ukraine, émigré aux Etats-Unis en 1906, où il meurt en 1948, a publié dans ce pays deux livres remarquables : Le Royaume Juif 1, en 1919, New- Yorkaises2 en 1931. Le premier comporte plusieurs nouvelles écrites en réaction au pogrome de Kichinev, en 1903, plusieurs du second portent sur la vie des Juifs à New-York. Confronter ces deux livres, et en particulier en m’appuyant sur la nouvelle la plus significative de chacun d’entre eux – « La Croix », 1909 – et « Doc », 1930 - aide à mieux voir la permanence des préoccupations et du regard sur la société, l’homme, les Juifs, de Lamed Shapiro, et leur évolution. L’auteur y invite d’ailleurs, en citant « La Croix » dans « Doc ».

Les héros des deux nouvelles ont aussi tous deux fait des études de médecine. De même, le héros de « La Croix »3 et Sadie, la femme de Doc, ont tous deux quitté à 12 ans le petit bourg de leur enfance. La biographie de Lamed Shapiro apporte quelques éléments de lecture, mais pas suffisants.

Il faut tenir compte aussi de ce que dans le temps qui sépare les deux livres le monde a changé –l’empire tsariste s’est écroulé, la révolution a eu lieu ainsi que la première Guerre Mondiale – mais aussi l’auteur, qui a vieilli et s’est usé dans ses errances et ses expériences. Néanmoins, la fiction n’est ni autobiographie ni documentaire.

Les pogromes. Les sept nouvelles qui composent la publication en France du Royaume Juif décrivent les pogromes avec une force et une violence qui forcent le lecteur à ‘voir et savoir’, jusqu’aux limites du supportable, sans se laisser détourner par l’esthétisme, l’émotion, la fascination ou le voyeurisme, l’endoctrinement. Placé au plus près de l’événement, mais pas en position de spectateur, il peut ainsi garder sa liberté de pensée et sa lucidité, tout en subissant, à son tour, la violence de l’événement. Ce faisant, le livre nous interroge sur les limites de l’humain, celles de la barbarie exercée, de l’insupportable. C’est pourquoi il est, hélas, toujours d’actualité.

Les pogromes décrits sont tous semblables - aucune hiérarchie dans l’horreur – et leur déroulement est effroyablement prévisible, stéréotypé.

Lamed Shapiro montre les pogromistes – abrutis, pervers, cupides, violents, cruels – autant que la palette des réactions des Juifs, et les effets de cette violence sur eux et leurs enfants. Ils sont victimes, bien sûr, absolument, mais pas seulement. Ils existent, avec leurs qualités, leurs défauts, leurs limites, souvent dues à leurs références sociales et religieuses. Ils ne sont pas coupables non plus – ils ne pouvaient empêcher les pogromes – mais responsables de leurs réactions. Dans la première nouvelle, « En alerte », ils se montrent dans un rapport fataliste et figé à l’Histoire et ses répétitions.

Dans « Le Baiser », la violence en excès fait éclater la frontière entre dehors et dedans, événement et corps, histoire publique et histoire personnelle. La peur initiale cède vite la place à une réaction venue du plus profond de l’être, et la victime promise au supplice, hors de toute volonté, de toute conscience, plante ses dents dans le pied LAMED SHAPIRO, DE KICHINEV 1903 À NEW YORK 1930 Daniel Oppenheim

du pogromiste. Plus les coups enlèvent à son corps toute apparence humaine, plus ses dents acquièrent une puissance autonome, deviennent pure morsure. La frontière qui différencie leurs deux corps s’annule, de même que celle qui sépare le vivant et le mort. Le pogromiste agonise lentement sous les dents du mort.

Dans « Déverse ta colère » le pogrome détruit la famille : la femme a été violée devant son mari, l’enfant ne reconnaît plus son père fou de haine contre elle et de douleur, ni sa mère qui lui demande de la tuer.

Dans « La Croix » un enfant regarde ses parents se transformer radicalement sous l’effet de la violence. Ils lui deviennent étrangers, et il n’arrive plus à préserver son amour pour eux, qui devient haine. Plus tard, jeune homme, il assiste au viol et au massacre de sa mère. Il ne peut supporter de voir son œil, la seule trace d’humain restée dans son corps devenu informe, et il l’achève, dans un acte où se mêlent indistinctes la compassion et la haine. L’excès de violence, subie, agie, fait éclater son sentiment d’identité et de cohérence, la volonté meurtrière du pogromiste pénètre en lui et, comme dans une tâche sacrificielle à laquelle il ne peut échapper, il fait subir à son amie ce que celui-ci a fait à sa mère. Il est désormais hors du temps, sans âge, et hors tout lieu et toute appartenance. Il part aux Etats Unis, et un nouveau cycle peut alors s’enclencher, jusqu’à ce qu’il puisse renaître, autre, n’étant plus sous l’emprise du passé, n’en ayant rien oublié, prêt au retour et à la lutte.4 « Dans la ville morte », une petite fille qui vit avec son grand-père, gardien d’un cimetière, est en communication permanente et exclusive avec les âmes des morts. Elle a totalement oublié 4. « Et moi, un nouveau né [...] une génération de fer bâtira ce que nous avons laissé détruire. » le pogrome qui a tué ses parents, sous ses yeux.

Un jour ce refoulement massif se lève et, pour la première fois depuis l’événement traumatique, elle crie « Maman » En même temps, elle reconnaît dans les « hommes-jouets » les hommes réels, semblables aux assassins de ses parents.

Dans « Le Royaume juif », le fils du rabbin, constatant l’impuissance de Dieu face au pogrome, perd la foi, et devient dès lors un étranger aux yeux de son père. Il quitte la communauté, tient des discours antisémites, par haine non des bourreaux mais des victimes, ses parents et leur communauté qui ont trahi la confiance sans limite qu’il avait mise en eux. Mais le déferlement de la haine antisémite détruit toute humanité. Le sacrificateur de la communauté, horrifié par la violence qui lui fut nécessaire pour défendre sa vie contre les brutes se jette à son tour dans le vide où il les précipita. Le fils du rabbin sera tué dans un pogrome.

La remarque exigeante de Chalamov s’applique à ce livre : « Il est en notre pouvoir et de notre devoir d’écrire un récit qui ait l’évidence d’un document. Il suffit que l’auteur explore sa matière en payant de sa personne, pas seulement avec son esprit, pas seulement avec son cœur, mais avec chaque pore, chaque fibre de son être. »5 Lamed Shapiro, dans ce livre et dans sa vie, montre que le pogrome ne se contente pas de détruire, de tuer, mais transforme les êtres, les pousse aux limites de l’humain, les rend étrangers à eux-mêmes et aux autres. Robert Antelme, à peine rescapé de Dachau, écrivit le 21 juin 1945 : « Tous mes amis m’accablent, avec une satisfaction pleine de bonté, de ma ressemblance avec moi-même, et il me semble que je vis à l’envers le Portrait de 5. Varlam Chalamov, Tout ou rien, Lagrasse, Verdier, 1993 p. 31.

Dorian Gray. Il m est arrivé l aventure extraordi naire de pouvoir me préférer autre… Il me reste encore parfois un sentiment trop vif de l’horreur, mais sans doute bientôt tout cela sera neutralisé. Alors peut-être j’accepterai la ressemblance avec moi-même parce que je saurai qu’elle n’est pas. »6 Lamed Shapiro ne décrit pas seulement le pogrome, il force le lecteur à éprouver une part de sa violence, même minime, faute de quoi le savoir transmis serait abstrait et bien peu utile. Il s’interroge aussi sur le devenir des survivants : que font-ils d’un tel traumatisme dans leurs choix de vie, dans leurs actes, dans leur sentiment d’identité, dans leur regard sur le monde et sur l’homme, et qu’en transmettent-ils ? Comment leurs enfants reconnaissent-ils et assument-ils la rupture que les pogromes ont provoquée dans leur continuité familiale, sociale, culturelle, mais aussi dans l’être même de leurs parents ou de leurs grandsparents ? Choisissent-ils la rupture - fuir dans la plus grande distance, la plus grande différence -, la vengeance, la haine de soi et de l’homme, la fidélité à leur histoire et à leur origine ?

Les éléments significatifs de « La Croix » et de « Doc » La relation à l’autre.

A New-York, il existe une communauté juive, mais les différences sociales y sont fortes.

Certains rêvent de sortir de la misère et de l’humiliation, d’autres y renoncent, certains s’efforcent de s’intégrer dans l’American way of life, par l’apparence vestimentaire, la relation à l’argent, le métier ou les loisirs, d’autres restent, par fidélité ou, épuisés, brisés, par impuissance dans leur statut et leur communauté d’origine. Emprunter est 6. Dyonis Mascolo, Autour d’un effort de mémoire. Sur une lettre de Robert Antelme, Maurice Nadeau, 1987, p 95. devenu une pratique généralisée, mais qui a des significations diverses. Joe, le beau-frère de Doc, lui demande régulièrement, sans succès, quelques centaines de dollars. Cet argent lui permettrait de sortir de l’atelier sordide où il est surexploité. Ces demandes expriment aussi sa jalousie de la réussite de Doc. Ce faisant, il incarne le personnage traditionnel du schnorrer, mais qui a perdu son énergie, son invention, sa fantaisie et son humour.

Pour son vieil ami Isy, la demande rituelle, à chaque rencontre, de cinq dollars apparaît plus comme un salut, la préservation d’un mode de vie traditionnel, la démonstration que les liens anciens existent toujours. Pour les jeunes, les demandes, elles aussi rituelles, et satisfaites, portent sur des petites sommes, ne laissent pas un sentiment de dette, font partie du nouveau mode de vie. Elles recréent une solidarité superficielle, autour de la circulation de l’argent et non plus, comme avant, des pratiques religieuses dans un environnement d’antisémitisme dangereux. Ce faisant, ils cherchent à se démarquer autant des Juifs restés dans la misère que de ceux qui sont au bas de l’échelle sociale, les Noirs. Mais bien rares sont ceux pour qui le don et le geste gratuit gardent toute leur valeur, comme Dolorès, la prostituée d’une autre nouvelle, ou qui veulent rester libres de toute dette, comme le héros de « La Croix ».

Dans « La Croix », les personnages se questionnent sur la relation et sur l’autre, dans le doute et l’ambivalence. A New-York, l’indifférence désabusée domine : à quoi bon s’interroger ? Les relations y sont molles, peu investies, qu’il s’agisse de connaissance de bar, d’amitié ou d’amour. Mais la cause profonde de cette médiocrité, de cette vie étriquée est peut-être l’excès de souffrance et de malheur qu’eux-mêmes ou leur famille subirent, et la volonté obstinée de vouloir simplement vivre, et se protéger autant que possible du retour des épreuves meurtrières.

La camaraderie et l amour. Dans « La Croix », l’amour ni l’amitié ne peuvent exister en ce temps de barbarie. Le héros tue celle qu’il aimait, sa camarade révolutionnaire, avec la même violence dont usa le jour même le pogromiste contre sa mère. Mais la force de cette violence est à la hauteur de celle de l’amour qu’il lui portait.

La mort de sa mère ouvre un gouffre de désarroi, qui entraîne une remise en question radicale de ses choix de vie antérieurs et de ses projets, dont il tire les conséquences, aussi douloureuses et risquées qu’elles soient. A New-York, dans l’ennui et la monotonie, la vie de couple apparaît d’abord comme une nécessité sexuelle, sociale et économique, une habitude. La mort de la femme de Doc le rend triste, mais la vie continue, dans sa banalité quotidienne. Il faut un œil exercé pour repérer la brisure et le désarroi qui se montrent dans la brève tentative de communiquer avec la morte.

Les malentendus, radicaux et quotidiens. Dans le contexte intense et dangereux des pogromes, les individus peuvent évoluer vite, agir en rupture radicale avec ce qu’ils étaient et ce qu’ils faisaient jusqu’alors, devenir étrangers aux autres, parfois à eux-mêmes. Ainsi, après s’être battu dans une lutte à mort contre les pogromistes, avoir été forcé d’assister à la torture barbare exercée sur sa mère, après l’avoir tuée pour abréger ses souffrances, le héros de « La Croix » se jette dans le pogrome, se battant alternativement contre les Juifs et contre les pogromistes. A New-York, Lamed Shapiro ne montre pas de différences significatives entre les individus. Tous restent, médiocres, dans un univers, social ou intérieur, sans idéal et sans force.

Les évolutions sont modérées, sans rupture.

De quoi est fait l’homme ? Quand Doc se plaint de douleurs abdominales, le chirurgien dit (p. 140) : « Ouvrons et jetons un coup d’œil ».

Cette curiosité rappelle celle de Beylke, la petite fille du gardien du cimetière, qui se demandait quel mécanisme interne faisait agir les hommes jouets.

De même, Doc, dans le trouble, est décrit comme une horloge détraquée et fait d’une substance malsaine, la « nature humaine maladive. » (p. 176) Lamed Shapiro évoque les égéries des jeunes intellectuels new-yorkais, sans attachements, et précise qu’elles sont bien différentes des camarades d’avant, courageuses et déterminées, et tellement enfermées rigidement dans leur projet politique qu’elles en étaient devenues insensibles à la souffrance des autres, ou de l’anarchiste des colonies communistes, des communautés de vie.

De même, Sadie apparait bien étriquée, frileuse et fragile, en comparaison de la mère du héros de « La Croix », aussi dure avec lui qu’avec ellemême, et qui après la mort de son mari s’est enfermée dans un silence que seule la torture extrême qu’elle a subie a fini par faire céder, laissant alors entendre : « Oh ! Mon fils. » La violence est omniprésente dans La Croix, comme dans tout Le Royaume juif. La violence barbare et criminelle du pogrome en constitue le cœur, le point de départ, l’objet. A New-York, la violence existe, bien sûr, et il aurait été étonnant que Lamed Shapiro n’y soit pas sensible et n’en fasse pas un élément majeur de son livre. Elle est bien sûr celle de l’exploitation capitaliste et des conditions de vie et de travail misérables et impitoyables : insalubrité des logements ou accidents du travail qui usent et ruinent la santé. Mais si la violence des individus garde la trace de celle du Royaume juif, elle est devenue simulacre. Dès le premier jour, Joe menace Doc, s’il ne lui donne pas les avantages pécuniaires auxquels sa position de « beau-frère » lui donne droit : « je peux être un méchant garçon ». Au fil du temps, la menace ne sera jamais mise à exécution, et cette phrase continuera certes à être formulée, mais comme une formule de salutation. Par contre, un autre simulacre apparaît inquiétant, mais il ne concerne

pas les Juifs : à Coney Island, un jeu de baraque foraine propose d’essayer de tirer au fusil sur une tête de nègre. Tout d’ailleurs ici est faux, simulacre. Ainsi, les Socialistes révolutionnaires parlent un néo-russe ; par contre, la langue des vrais russes apparaît incompréhensible. De même, quand Doc, Sadie et Joe vont à Coney Island : « on alla en enfer » disent-ils, rappel dégradé des pogromes. Ils y font « la traversée du désert » avec deux dromadaires, Aron et Moses. Ce dernier montre encore un faible mouvement de révolte, - il refuse de déposer Doc après le petit tour de manège payé et ne s’arrête que sous les coups répétés du patron -, ce que les hommes ne font plus. La violence du chirurgien, qui propose d’ouvrir le ventre de Doc, pour son bien, rappelle en mineur celle des pogromistes. Mais Doc ne s’y trompe pas, qui refuse de « se laisser charcuter. » Mais à New-York, en dernière instance, ce n’est pas comme en Russie les pogromistes ou l’armée tsariste antisémite qui triomphent, mais la voix aseptisée du « démon » américain, celle que fait entendre la radio, la dernière voix que Doc entendra, au moment de mourir, et qui recouvre le bruit du camion réel qui vient au petit matin livrer les bidons de lait.

Contre qui retourner sa révolte et son com- bat ? Dans « La Croix », le jeune homme la retourne d’abord contre sa mère, dans l’ambivalence amour-haine puis, dans le plus grand désarroi, contre tous, pogromistes et Juifs, comme si ces derniers étaient responsables du pogrome ou, comme Lamed Shapiro l’a écrit, parce que la barbarie est en tous7, bourreaux et victimes, et que nul n’est innocent ; contre la jeune femme aimée et, en fin de compte, contre lui-même, au bord du suicide. A New-York, la question ne se pose 7. « Hitler… comme dans un miroir déformant, me renvoyait une figure monstrueuse, la mienne. », cité dans la préface du Royaume juif. pas, tant domine la souffrance passive. Pourtant, la violence est bien là, et tous le savent : (NY, p. 182) :« Chaque mort naturelle est une mort violente, un meurtre. » s’écrie Doc.

La mort, le mystère. Dans « La Croix », la mort est associée à la barbarie mais aussi au plus intense de la relation à l’autre et à soi-même.

Dans « Doc », elle est l’unique moment d’intimité d‘une vie, mais partagé avec l’ange de la mort.

En son dernier instant, c’est la fin de la chanson « tu seras la reine du monde et ma compagne éternelle. » que Doc entend à la radio.

Limites et Frontières Dans « Le Royaume juif », aucune limite n’est respectée et la violence barbare les brise toutes, autant celles de la maison que du corps, ou celles qui séparent les vivants des morts, les parents des enfants, l’enfance de la vieillesse. Dans « Doc, » les personnages ont traversé, comme tout immigré, de nombreuses frontières et s’efforcent, ou rêvent, de continuer leur parcours - atteindre le quartier voisin, ou pouvoir enfin sortir de l‘atelier infernal ou de la cave librairie - vers une meilleure position sociale et le respect qui y est associé, à défaut du bonheur. Mais en attendant, ils vivent dans des logements misérables, où toute intimité, tout espace privé sont impossibles. Mais quelle intimité, quelle caractéristique n’appartenant qu’à soi seraient à défendre ? A la différence de Beylke, la petite fille du gardien du cimetière, Doc n’arrive pas à entrer en communication avec les morts aimés : la frontière qui sépare les vivants des morts est désormais infranchissable. Les personnages du Royaume juif, confrontés à l’exceptionnelle violence, sortaient véritablement d’eux- mêmes, devenaient figures de légende. Ceux de New-Yorkaises restent enfermés dans leur médiocrité. Mais ne s’agit-il pas là de l’effet durable du

traumatisme ancien, indépassable, ne sont ils pas, dans la réalité comme dans le livre, les personnages du Royaume juif ou leurs descendants ?

Personne ne sort vraiment de son espace restreint, et si Doc s’offre un grand voyage -rappel de celui, lustral, au cours duquel le jeune homme de « La Croix » a traversé les Etats-Unis -, c’est en tramway qu’il le fait.

A New-York, il semble que dans le désabusement généralisé, toute différence s’estompe - Doc a des lèvres négroïdes - et seule la réussite sociale différencie les individus, les groupes, le présent du passé, le vrai du faux, ce qui a existé de ce qui n’a pas existé. Izi, l’ami de Doc, lui déclare : « Tout est sable et s’éparpille comme du sable… comme si ça n’avait jamais existé. », Doc affirme qu’« après tout, les humains, les animaux, quelle différence ? », et Lamed Shapiro fait se rejoindre les contraires : « le printemps flottait toujours sur la ville, coulant dans le cœur de Benny un poison à la saveur de vie, à la saveur de mort. » Les Etats- Unis semblent bien loin de la Russie. Pourtant, Lamed Shapiro décrit la foule se pressant à Coney Island dans des termes proches de ceux avec lesquels il a décrit, dans Le Royaume juif les mouvements de panique et de lutte du pogrome. La différence radicale n’y est pas tant entre le meurtrier et la victime mais entre celui qui veut et peut tuer et celui pour qui un tel geste, même accompli pour défendre sa vie contre celui qui veut le tuer, est absolument insupportable, pour qui dès lors la vie perd tout sens et toute valeur. A New-York, tout semble possible, non parce que la transgression est permise mais parce qu’il n’y a plus de commandements, et la Thora, devenue objet bibliophilique luxueux et illisible a été remplacée par les milliers de livres que Joe entasse dans sa cave librairie, dont il ne connait pas la valeur, qu’il ne sait pas lire et que, devenant aveugle, il ne peut plus voir.

Le temps Dans Le Royaume juif, la violence traumatique bouleverse le temps, produit télescopage et dilatation (« une année passe, puis dix, cent. »), accélération jusqu’à la mort et la catastrophe collective ou, au contraire, contribue à la résolution des entraves du passé et à l’ouverture d’une nouvelle période, tournée vers l’espoir et l’avenir. Le temps est scandé par les événements majeurs que sont les pogromes ou les ruptures par rapport à la famille ou la religion. A New-York, il ne se passe rien (« Tu prends un billet pour Mars, et tu reviens à la même place. ») hormis quelques évolutions et événements superficiels, à première vue, et Doc reste toute sa vie un enfant. Le temps passe pourtant, les bananes pourrissent avant d’avoir mûri, les corps montrent leur vieillissement, la révolution russe, et les espoirs que les Juifs y avaient mis, paraissent bien loin. Les Juifs s’américanisent, ou s’efforcent de le faire, changent de nom (la femme de ménage de Doc s’appelle désormais Robin – le rossignol –, à la place, peut-être, de Rabin. L’espoir d’y constituer un nouveau Wilno est mort et le yiddish va vers son déclin. Ici, nulle rupture assumée mais la détérioration des liens, de la mémoire, de la pensée, sans aucun projet valeureux car plus rien n’est attendu de l’avenir.

Les choix de vie, aussi différents qu’ils soient, apparaissent, avec le recul du temps, s’équivaloir, dans le désabusement et le sentiment d’échec. Ce constat n’empêche pas les jeunes intellectuels, qui prétendent faire du passé table rase – mais le passé a été détruit, est devenu inaccessible -, ou n’osent assumer leur héritage, de proclamer que le monde commence avec eux. Pour tous, le passé semble lointain et l’origine oubliée, le futur apparaît flou et les ambitions médiocres. Doc n’a pas d’enfants, c’est au-dessus de ses forces, dit-il, et nous ne savons rien de ses parents ni de

ses grands parents. Isy a certes une femme et des enfants, mais il les connaît bien peu. Les parents ne se reconnaissent pas dans les enfants, et réciproquement. Dans « La Croix », les relations entre parents et enfants sont marquées par la violence du contexte autant que des spécificités familiales. Le jeune homme a perdu son père dans sa première enfance, et le deuil dans lequel sa mère s’est enfermée a entraîné une rupture relationnelle entre eux, à laquelle le pogrome mettra un terme.

Préserver la trace de l’événement, du passé importe-il toujours ? Le jeune homme de « La Croix », sortant de l’évanouissement, découvre sur son front une croix que le pogromiste a gravée au couteau. Son premier mouvement est de l’enlever, avec la peau qui la porte. Il décide finalement de garder et de ne pas cacher cette trace de l’événement, qui marque son étrangeté radicale et son extériorité à la société. A New-York, il reste bien peu du passé, comme s’il n’avait jamais existé, comme les émigrants qui n’ont plus jamais donné de leurs nouvelles, « les hommes disparus. » L’oubli est accepté : « Qui peut se souvenir de tout le monde ? » affirme Isy. Pourtant, Lamed Shapiro contrebalance ce regard pessimiste sur l’oubli du passé en montrant les signes discrets de ses traces dans le présent, entre ses deux livres. Ainsi, à Coney Island, les visiteurs peuvent voir « un sauvage d’Afrique » avec un œil au milieu du front, rappel de « La Croix ». Le héros de cette nouvelle, forcé de voir sa mère torturée, veut devenir aveugle. Ce sera le destin de Joe.

Le clivage entre les mots et la réalité Le désarroi est le même, dans chaque pays, à chaque époque. A New-York, Doc se demande « qu’est-ce que ça veut dire : ‘on vit’ , ‘là-bas’, ‘ici’ ? » Mais l’origine en est peut-être la barbarie des pogromes. Le héros de « La Croix », face à sa mère torturée, s efforce de faire perdre tout sens à la réalité insupportable, de la morceler en d’innombrables éléments si simples qu’il n’a plus de raison d’en être bouleversé : « Qu’est-ce qu’un cheveu ? Et deux ? Et une touffe ? Bien sûr, quand on casse des os ils craquent. Mais quand on casse des bâtons, du bois sec aussi, c’est un phénomène naturel. Que sont deux vieilles mamelles. De la chair, du tissu. Cela se constitue de certains éléments, demandez à un chimiste. » De même, dans son petit groupe révolutionnaire : « nous appelions les pogromes contre-révolution. » Mais à New- York aussi, au moment où il meurt, Doc entend à la radio une chanson russe qui évoque les paysannes portant les bidons de lait et qui recouvre le bruit du camion de lait qui livre ses bouteilles. Et, en fin de compte, c’est la voix mécanique du speaker, le « démon américain », qui occupera seule le terrain sonore.

En conclusion Il existe certes des différences entre les deux livres, dans les thèmes, les récits, les personnages, les préoccupations et le style, mais aussi de nombreux points communs et une évidente continuité. Lamed Shapiro reste le même, et son regard sur le monde et les hommes, sur la permanence de la violence et du malheur, n’a pas fondamentalement changé. Il y témoigne de sa fidélité au destin des Juifs d’Europe. « La Croix » et « Doc » sont autant des documents que des fictions. S’y mêlent le regard objectif et subjectif sur la réalité autant que son questionnement insistant sur sa vie : « ai-je eu raison d’émigrer, dois-je avoir honte et culpabilité de ma vie actuelle et de sa médiocrité, d’avoir abandonné là-bas le combat, les vivants et les morts ? L’émigration et le changement d’époque ont-t-ils entraîné une rupture entre le passé et le présent, et dans ce cas cette

rupture est elle irréversible, et le passé désormais inaccessible ? Quelles en sont les composantes, et les conséquences ? C’est souvent bien après s’être constituée que la rupture montre sa présence et sa profondeur, à l’occasion d’un événement, d’une discussion, d’une rencontre, d’un malentendu, et que se déchire l’illusion de participer à la même communauté, de partager les mêmes références, les mêmes repères identitaires, avec les autres autant qu’avec soi-même. Mais où et quand a eu lieu la rupture entre le présent et le passé, l’un et les autres, soi et soi-même ? Le traumatisme, du pogrome, de l’immigration, des conditions de vie misérables, n’explique pas tout. Les ruptures familiales – crises ou deuils –, idéologiques, politiques, jouent aussi leur rôle, et il importe de les distinguer et d’évaluer leur rôle respectif.

Les personnages de « La Croix » sont des victimes ou des héros exemplaires. Ceux de « Doc » sont, comme l’auteur, les survivants des pogromes et du yiddishland et leurs descendants. Nous pouvons voir en eux autant la différence radicale que la permanence de leur histoire et de leur identité, plus ou moins consciemment assumée. Les questions posées par Lamed Shapiro dans « Doc » concernent tous ceux, individus ou groupes, qui ont traversé des épreuves traumatiques majeures, ainsi que leurs descendants : les diverses façons de se situer par rapport au passé, au présent et à l’avenir, les raisons conscientes et inconscientes de leurs choix de vie, ce qu’ils transmettent et transmettront à leurs enfants, ce que ceux-ci en feront.

P.S. Ce texte porte sur la continuité et la rupture et sur les effets à long terme de l’événement traumatique. Il s’inscrit dans une réflexion ancienne et non achevée. Je me permets de renvoyer le lecteur, que ces questions intéressent, aux articles et livres suivants : « Dans l’après-coup de l’événement », Plurielles n° 9 (2004) ; « Passé et présent, idéal et réalité », Plurielles n° 10 (2005) ; « Trois jours et un enfant, d’Abraham B.

Yehoshoua. », Plurielles n° 10 (2005) ; « Entre tradition et subversion, la contradiction du Roi des schnorrers », Plurielles n° 10 (id.) ; « Partir, penser, rêver », Plurielles n°12 (2007) ; « Variations sur la frontière, avec Iouri Olecha et Georges Orwell », Plurielles n°14 (2009) ; « Etre fils, être père dans la Shoah et après », Plurielles n°15 (2010) ; Héritiers de l’exil et de la Shoah (en collaboration avec Hélène Oppenheim-Gluckman), Eres 2006, « Lamed Shapiro. Le Royaume juif », in Littérature et expérience limite, Paris, Ed.

Campagne-Première, 2007.


  1. Lamed Shapiro, Le Royaume juif, Paris, Le Seuil, 1987, repris in Rachel Ertel, Royaumes juifs. Trésors de la littérature yiddish, tome 2, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2009.
  2. Lamed Shapiro, New-Yorkaises, Paris, Julliard, 1993.
  3. Il n’est jamais nommé par Lamed Shapiro.
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