Les Juifs des Etats-Unis forment le rassemblement le plus important des Juifs de Diaspora : un ensemble aussi diversifié que créatif, passé « de la marge à l’influence » comme l’indique le sous-titre du livre de Françoise Ouzan dont l’article ouvre ce numéro de PLURIELLES.
Une façon de mettre en perspective le destin exceptionnel d’une population installée aux E-U depuis plus de deux cent cinquante ans. C’est cette traversée du passé au présent que nous souhaitions entreprendre, en évoquant les mutations, les recompositions de ce judaïsme, ses parts d’ombre et de lumière.
Nous ne souhaitions pas faire une encyclopédie, mais plutôt proposer une approche vivante des courants qui animent les « Américains juifs » L’essentiel de l’immigration juive s’est faite de la fin du XIXe siècle jusqu’à la moitié du XXe siècle. Aussi les traces de leur origine européenne ont-elles longtemps marqué les Juifs américains, forgeant leur mémoire et leur imaginaire, mais ces traces sont aussi et surtout présentes dans leur rapport à la langue yiddish, dont les Etats-Unis furent un foyer important.
Les « Lettres de Rosh Hashanah » de Sholem Aleikhem, que l’Amérique a toujours fasciné, avec beaucoup d’ambivalence, et où il est d’ailleurs mort, ouvrent la partie historique du dossier. Ces lettres, avec un humour tout particulier, illustrent bien la démarche d’intégration à la société américaine, en particulier par la présence (bien sûr, volontaire) de nombreux termes d’anglais dans le yiddish, cocktail linguistique que les immigrants de toutes les origines ont pratiqué. Décrivant le même mouvement qui, en une génération parfois, conduit du sweatshop du tailleur immigré au bureau du psychanalyste ou du professeur d’université, le Forverts, quotidien en yiddish créé en 1897 par Abe Cahan, dont Carole Ksiazenicer- Matheron évoque la vie passionnante, consacrée au service des masses laborieuses juives, est devenu tardivement un hebdomadaire, le Forward, en anglais ; il y subsiste tout de même un supplément en yiddish.
L’Amérique a aussi fasciné le père de la psychanalyse, et Hélène Oppenheim-Gluckman évoque le voyage qu’il entreprit pour aider à implanter la psychanalyse en Amérique.
Visage plus sombre de la présence juive aux Etats-Unis, dont rend compte l’historien Jacques Solé : la prostitution des femmes juives, « importées » des Sthtels européens au début du XXe siècle, sur les promesses fallacieuses de les sortir de la misère qui était celle des masses juives en Europe de l’Est, en particulier en Russie et en Pologne. On pourrait mentionner dans le même ordre d’idées le gangstérisme juif, qui fleurissait à New York à cette époque.
Les modes d’expression et d’appartenance au judaïsme ont évolué au cours du temps, et aujourd’hui les affiliations et les dénominations sont variées. C’est ce qu’illustrent la contribution de Stephen Berkovitz d’une part et les articles de Nicole Lapierre et de Lewis Gordon d’autre part : l’identité juive elle-même est devenue complexe et multiple.
Il en est de même des expressions politiques des Juifs aux Etats-Unis. L’article de Celia Belin sur « J Street face à l’AIPAC » nous montre
l amorce d une inflexion dans les positions des Juifs américains sur le conflit israélo-palestinien.
Nous publions d’ailleurs à la fin de ce numéro l’appel JCall (a Jewish Call for Reason www. jcall.eu), appel lancé par des Juifs européens, que près de 8000 personnes ont signé.
La culture, aussi bien la littérature que le cinéma ou la musique, témoigne de la vitalité de ce judaïsme américain. Sont ainsi étudiées l’œuvre en anglais de Cynthia Ozick, à laquelle Rachel Ertel consacre un article, les œuvres en yiddish de Lamed Shapiro, analysées par Daniel Oppenheim, ce yiddish qui survit encore de façon inattendue dans certaines parties des Etats-Unis, comme le Texas qu’évoque Alan Astro. L’article consacré à Goodbye, Colombus de Philip Roth par Guido Furci témoigne de l’intégration sociale des Juifs aux Etats-Unis. L’image du Juif est entrée dans les séries américaines, comme nous le montre Nathalie Azoulai à propos de Mad Men. Enfin, le cinéma, à travers l’œuvre de James Gray étudié par Anissia Bouillot, permet une autre approche de la présence juive aux Etats-Unis, de son incroyable créativité, notamment sur le plan musical, aussi bien jadis à Broadway que plus récemment avec la naissance du mouvement Radical Jewish Culture, étudié par Mathias Dreyfuss et Raphaël Sigal, qui furent les commissaires de l’exposition du même nom organisée à Paris au Musée d’art et d’histoire du judaïsme.
La diversité de ce judaïsme nous est également contée dans trois témoignages : celui, autobiographique, d’Henri Lewi, et ceux de Alan Sandomir et de Marc Marder, au cours d’entretiens réalisés par Nadine Vasseur.
Ce numéro s’achève par deux études : l’une sur « L’internationale conservatrice et Israël », de Philippe Velilla qui nous avait donné dans le numéro précédent de Plurielles une étude sur « Obama, les Juifs et Israël », à relire pour compléter notre dossier.
Enfin un hommage est rendu par Rachel Ertel au grand poète de langue yiddish Avrom Sutzkever, disparu il y a un an.