L’essor de la prostitution nord-américaine en général et l’histoire de sa répression par le mouvement « progressiste » dans les deux premières décennies du XXe siècle ont été remarquablement étudiés par Ruth Rosen1. Edward Bristow, dans un ouvrage original et courageux publié au même moment, a rattaché sa composante juive à la traite de leurs sœurs par les gangsters juifs émigrés autour de 19002. Leurs activités vinrent compliquer le tableau d’une prostitution dominée, dans les Etats-Unis d’alors, par les nécessités de la survie économique de ses protagonistes. Forme de travail féminin comme une autre, la prostitution était souvent le fait d’« occasionnelles ». Ou sécrétait, dans les quartiers réservés des villes américaines, un milieu attentif à la défense de sa dignité.
Le milieu de la prostitution fut pourtant de plus en plus contrôlé, vers 1900, à travers le recours aux souteneurs, par le crime organisé. Les réformateurs progressistes, dressés contre ce type de commercialisation, aboutirent à la disparition presque générale de sa tolérance. Vue comme un « mal social », la prostitution fut de plus en plus l’objet d’une prohibition (c’est le cas dans trente et un États en 1917). Cette criminalisation acheva de faire des prostituées nord-américaines l’objet d’une répression systématique. Elle développa 1. The Lost Sisterhood Prostitution in America, 1900-1918, The Johns Hopkins University Press, 1982.
Plus de 300 personnes furent convaincues de ce crime aux Etats-Unis, entre 1910 et 1913. Ces marchands de chair humaine avaient développé des pratiques de privation de liberté et de déshumanisation. Cet esclavage moral ne concerna sans doute qu’un dixième des prostituées nord-américaines. Mais l’éclairage braqué sur lui confirma des phénomènes de dévalorisation et de dépendance de la femme caractéristiques de la société industrielle.3 Historien du combat juif contre la traite des blanches, Edward J. Bristow y a retrouvé ces traits d’un mouvement de pureté sociale qui fut international. En milieu juif, il n’hésita pas à s’opposer violemment à ceux qui, en son sein, favorisaient la prostitution. Car des trafiquants juifs, en particulier dans les pays d’immigration, s’y trouvèrent compromis avec les filles de leur nation qu’ils exploitaient.
Déformée par l’antisémitisme contemporain, cette participation juive à la « traite des blanches » a été bien évoquée, en revanche, par le cinéaste Sergio Leone qui termina sa carrière, en 1984, en peignant, dans Il était une fois en Amérique, l’histoire de deux gangsters juifs new-yorkais arrivés de leur Pologne natale au début du XXe siècle.
L APOGÉE DE LA PROSTITUTION JUIVE AUX ETATS UNIS AUTOUR DE 1900 Jacques Solé
Leur enrichissement eut pour origine la prostitu tion de leurs sœurs, envisagée comme une forme naturelle de profit et un rite d’initiation masculine.
Ce type du jeune Juif de 1900, exploiteur cynique de la sexualité des filles de son peuple, appartient à l’Histoire et non à la mythologie.
Les reportages d’Albert Londres le confirmèrent, pour Buenos-Aires, à la fin des années 1920. Il s’agit là d’une réalité que les antisémites exploitèrent en rattachant l’ensemble de la « traite des blanches » à une entreprise juive. Les intellectuels juifs s’en préoccupèrent, affrontés à un développement inédit de la participation juive à la prostitution internationale, autour de 1900, à partir de l’Europe centrale et orientale. Cette aberration historique, du point de vue des traditions juives, se relie à l’incroyable ébranlement économique et social d’une communauté juive d’Europe orientale dont quatre millions de personnes émigrèrent outre-mer de 1880 à 1914.
Une partie des Juifs restés sur le vieux continent aperçurent alors, dans le développement de la prostitution commerciale, une source de profits considérables et le déracinement urbain suffit à transformer des campagnardes juives de Pologne ou de Russie en une chair à bordel pour les organisateurs (juifs) de leur vente. En une seule génération, ces produits de l’éducation religieuse la plus orthodoxe et la plus rigoureuse devinrent des filles à soldats ou à prolétaires de Varsovie à Buenos-Aires. Les sources policières les plus autorisées attestent la part importante des trafiquants juifs dans ce genre de commerce.
Il s’était développé aux confins des trois Empires centraux où s’était peu à peu concentrée la majorité de la population juive mondiale. Les autorités russes favorisèrent d’ailleurs la prolifération des bordels juifs (203 sur 289 maisons closes autorisées en 1889) comme moyen de leur domination.
Ce mécanisme, qui va des recruteurs aux filles en passant par les tenancières, n’eut qu’à changer de destination et de dimensions géographiques pour s’adapter à la prostitution d’outre-mer. Il reposa toujours sur la fourniture de Juives, par des Juifs, pour le plaisir des non-Juifs. Les plus hardis de ses entrepreneurs glissèrent, dès la fin des années 1870, avec leur cheptel, de Pologne en Argentine. Ce gangstérisme, étroitement lié à la police et aux milieux patronaux, rencontra, en mai 1905, la violente opposition des ouvriers juifs de Varsovie qui détruisirent, un moment, ses bordels.
Mais le règne de ces souteneurs sur leurs victimes n’en fut pas durablement atteint.
En Galicie austro-hongroise, haut lieu de la traite juive, ce réseau de recruteurs de filles prenait souvent la forme d’entreprises familiales aux relations fort lointaines, à l’échelle mondiale. Dès 1892, à Lemberg, un sensationnel procès de 27 trafiquants de filles avait attiré l’attention des antisémites. Ils oublièrent que, parmi les victimes des premiers, les deux tiers étaient des Juives. Vienne devint bien vite le lieu de transit principal de ce trafic. Mais, comme l’indiquent les chants yiddish, la route de Buenos-Aires définit encore plus les voies de l’enrichissement juif par la prostitution. Cette activité y opposa orthodoxes soucieux de leur identité et univers des bordels, alimenté par une filière permanente en provenance d’Europe orientale. En 1930, 400 profiteurs juifs de la prostitution de leurs sœurs prospéraient toujours dans la capitale argentine.
Leurs pareils y constituaient depuis 1890 une puissante communauté, le Zwi Migdal. Exclus par leurs frères en 1894, ils possèdent, depuis 1900, un cimetière particulier, partageant ainsi les Juifs de Buenos-Aires en deux mondes. A.
Dickenfaden, arrivé comme jeune immigrant en 1885 et mort en 1927, y fut le Napoléon de ces souteneurs. Il échappa à toutes les poursuites et
disparut entouré de considération. L organisation soigneuse des arrivages de filles en provenance de Pologne avait été à la base de ce succès. Ces prisonnières, dès leur arrivée, disparaissaient bientôt dans la communauté de la prostitution juive.
Leurs protecteurs se constituèrent en association légale en 1906 et leur réseau, appuyé par des policiers ou par des politiciens argentins, demeurait une puissance dans les années 1920 malgré le boycott que leur imposait le milieu juif officiel. Ils avaient d’ailleurs leur propre synagogue et affichaient un souci de respectabilité. Profiteurs de la prostitution juive d’Argentine, ils surent investir leurs capitaux dans leur nouvelle patrie.
C’est à l’ombre de ce développement à l’échelle mondiale qu’il faut replacer Allen Street, au cœur du vieux quartier juif new-yorkais de l’East Side et centre de bordels à l’histoire analogue puisque produit par l’immigration, le crime et une exploitation de type « familial ». Le voisinage se disait souvent offusqué par les activités des souteneurs et de leurs filles.
Mais, en ayant autant peur que honte, il finissait par s’en accommoder. En ce début du XXe siècle, le jeune bandit, trafiquant de femmes, était, à New York, un personnage central du folklore des immigrants juifs. Régnant souvent sur un réseau à l’échelle nationale, il pouvait faire d’immenses fortunes.
De nombreux éléments de la communauté juive new-yorkaise étaient séduits par le type humain du maquereau ou de la prostituée. Leurs activités s’enracinaient dans l’histoire de l’immigration juive aux Etats-Unis, qui a concerné, entre 1889 et 1914, un million et demi de personnes, en majorité des jeunes mâles. Les créateurs de bordels, dès les années 1870, n’y manquèrent pas de successeurs disposant d’un soutien policier grâce à leur intégration dans la machine électorale démocrate.
Les années 1890 virent l apogée des rois juifs de la prostitution new-yorkaise, moyen d’acculturation pour les immigrés en provenance de l’Empire russe et base d’un vrai trust du vice. Au sein du ghetto de New York, le conflit des générations témoignait de l’attrait du gangstérisme auprès de jeunes immigrants fascinés par les pratiques de la « séduction » sexuelle. Il en allait de même à Chicago où être souteneur constituait, au sein de la communauté juive, une activité normale lorsqu’on était jeune et pauvre.
Modèle de réussite sociale, le maquereau employait les ruses familières aux portes des agences d’emploi, des spectacles ou des dancings. Les Juives ainsi recrutées l’étaient surtout parmi celles nées sur place. Ce procédé contrastait avec les voyages d’importation inhérents à la prostitution juive en Amérique du sud. Celle qui se développa alors dans les rues de New York dut beaucoup à la révolte psychologique des enfants d’immigrés contre les anciennes disciplines imposées par leurs parents. Le désir de s’enrichir facilement la renforçait. Ces jeunes Juives devenues prostituées préféraient, comme leurs autres sœurs américaines, pour le profit qu’il rapportait, ce type de travail aux autres.
Il y en avait, en 1914, pour 6 000 souteneurs, près de 30 000 prostituées sans compter les indépendantes ou les occasionnelles. Elles ne constituaient que le cinquième de la prostitution nordaméricaine et étaient en diminution depuis 1910.
Profiteurs et vedettes de leur activité jouissaient toujours d’un grand prestige. Leur association new-yorkaise de 1896 eut bientôt son cimetière propre à côté de celui des orthodoxes. Elle maintenait l’ordre au sein de la prostitution juive, y compris par le meurtre des désobéissantes, mais se préoccupait de la surveillance médicale des filles. Ses dirigeants connurent un ultime âge d’or à la veille de 1914. Ils avaient contribué à faire de
la prostitution américaine un élément de la crimi nalité organisée. Ses bénéfices se chiffraient par millions de dollars dont certains étaient prélevés pour s’assurer de la protection policière.
Cet âge d’or passé, seuls subsistèrent de cet épisode les splendides mausolées funéraires de ses chefs. Riches et respectables, ils avaient aidé à déclencher une gigantesque panique antisémite fondée sur le mythe d’une traite des blanches d’origine juive. Il avait eu seulement pour origine l’essor de la prostitution organisée au sein de la communauté immigrée à New York à la fin du XIXe siècle. On rencontrait à ses côtés, dans le reste des États-Unis, d’autres immigrées juives exploitées par d’autres trafiquants, comme, par exemple, au Texas, dans les camps de travailleurs mexicains.
Dans le cadre de la mondialisation de ce type d’activité, Joe Silver, né en Pologne en 1869, prospéra d’abord aux Etats-Unis puis à Londres.
Il s’embarqua à Southampton en juin 1898 pour importer ses méthodes en Afrique du sud. On comprend pourquoi de nombreux responsables juifs estimèrent nécessaire de lutter contre une traite des blanches qui les touchait de si près. A New York comme ailleurs, vers 1910, le rapprochement entre Juif et trafiquant de femmes était évident. Malgré la honte qu’elle éprouvait à en parler, la presse juive ne cachait pas ce phénomène. La littérature juive sous toutes ses formes abonde en manifestations de sympathie pour les victimes de ce trafic et en dénonciations de ses profiteurs. La traite des blanches fut alors combattue, en yiddish, par de nombreux témoins informés. Ils mobilisèrent contre elle l’opinion juive et surent obtenir, pour ce combat, l’appui des organisations officielles.
Un grand débat opposa alors les Juifs des États-Unis entre eux sur la question de savoir s’il fallait accorder de la publicité à la traite juive en la combattant ouvertement. Cela ne ferait-il pas courir le risque de développer l antisémitisme ? A Philadelphie, Chicago ou Portland, des rabbins, obsédés par le mythe de la pureté juive, trouvaient dangereux de parler de ce qui la démentait. Les sionistes assimilaient cette lutte à un détournement d’énergies plus utiles ailleurs. Des socialistes juifs préféraient s’en prendre au capitalisme, cause de tous les maux, ou ramenaient la traite à un pur fantasme.
Les partisans de son extinction, au sein de la communauté juive, partageaient au contraire le même acharnement moral que leurs frères chrétiens ou laïcs. Ils pensaient d’abord aux victimes qui se trouvaient dans les bordels et de nombreuses féministes juives participèrent d’ailleurs à leur mouvement. Bertha Pappenheim, l’Anna O. de Freud, qui enrôla un cinquième des Juives allemandes dans son organisation créée en 1904 pour combattre la prostitution, eut ainsi des imitatrices aux Etats-Unis en dépit de la misogynie de certains rabbins. D’autres, cependant, appuyaient cette lutte contre la traite afin de mieux diminuer l’antisémitisme.
Des comités d’action mobilisèrent l’opinion juive, dans le monde entier, à partir des années 1880, contre la traite de ses sœurs. Un réseau international se monta ainsi contre une organisation corruptrice qui l’était tout autant. Des militants surveillèrent partout les routes où pouvaient passer les filles ou les trafiquants et suscitèrent contre eux, au début du XXe siècle, des centaines d’enquêtes. Ils firent renforcer la législation contre la traite. Ces activistes juifs réussirent à imposer leur coopération aux organisateurs de la lutte contre ce trafic. Les milieux religieux euxmêmes y furent peu à peu gagnés et les dirigeants de ce mouvement n’hésitèrent pas ainsi à laver utilement leur linge sale en public.
Le combat des Juifs américains contre la traite obtint ainsi d’importants résultats au milieu
de l action d ensemble entreprise, aux États Unis, sur les plans municipal et législatif. Les dirigeants des premiers s’y étaient ralliés parce que ce mal les concernait au premier chef. Unanimes à vouloir défendre l’honneur de leur peuple face aux antisémites, ils furent à l’origine d’une campagne nationale où les rabbins se joignirent aux activistes. Cette lutte déboucha sur une législation qui tenta de freiner l’exploitation, dissuada de nombreuses Juives d’entrer dans la prostitution, renforça la solidarité au sein des communautés et offrit un terrain de choix à l’action féministe.
Si on continua à accuser les Juifs d’être des trafiquants de chrétiennes, ils furent de moins à moins nombreux à vendre leurs sœurs au lendemain de la Première Guerre mondiale. L’amélioration des conditions matérielles de la vie juive en Amérique cessa de placer ce problème au cœur de leur communauté. Dans les années 1920, si, à Chicago par exemple, les souteneurs juifs forment toujours près du cinquième du total, les prostituées juives new-yorkaises sont passées de 18 à 11 % de l ensemble. Cette diminution de la prostitution juive marquait la fin d’une époque et les organisations internationales l’enregistrèrent.
Cela n’empêcha sans doute pas la continuation de l’exploitation par les trafiquants galiciens, qui profitaient, pour alimenter les bordels de New York, de la fascination naïve des jeunes Juives par l’Occident, le pays où l’on « vit bien ». Mais peu à peu, au cours des années 1930, le grand trafic de femmes, inauguré, entre Europe et Amérique, par les immigrants juifs, se ralentit pour s’éteindre au bout de soixante ans.4 4. Jacques Solé, L’Âge d’or de la prostitution de 1870 à nos jours, Plon, 1993, p. 116-135 ; Victor A. Mirenman, Jewish Buenos Aires, 1880-1930. In Search of an Identity, Détroit, Wayne State University Press, 1990 ; Judith Lee Vaupen Joseph, The Nafkeh and the Lady : Jews, Prostitutes and Progressives in New York City, 1900-1930, thèse soutenue à l’Université de New York en 1986.
- ↩ Prostitution and Prejudice. The Jewish Fight against White Slavery 1870-1939, Clarendon Press, 1982. aussi l’idée selon laquelle elles avaient été victimes de la contrainte dans le cadre d’une « traite des blanches ». Une campagne politique se développa contre celle-ci et ne combattit pas seulement, en la matière, un mythe né d’une panique collective.
- ↩ Bram Dijkstra, Idols of Perversity. Fantasies of Feminine Evil in Fin de Siècle Culture, Oxford, University Press, 1986.