Le reconstructionnisme a d’abord été un modèle de pensée, celle de Mordekhai Kaplan * Stephen Berkowitz est un des rabbins du MJLF.

Il est le seul rabbin ordonné par le Séminaire reconstructionniste en Europe.

Nous présenterons, dans un premier temps, le parcours biographique de Kaplan, puis, dans un second temps, quelques uns des grands axes de sa pensée. En conclusion, nous ferons un point sur le devenir de ce mouvement aujourd’hui.

Mordekhai Kaplan : l’homme Mordekhai Kaplan est né en 1881, dans une famille juive orthodoxe, à Swenziany, un bourg proche de Vilnius. Son père, Israël Kaplan, qui était rabbin, avait reçu sa semikha (ordination) de la main de confrères distingués de l’époque, les rabbins Isaac Elkanan Spector, Naphtali Tsvi Judah (haNetsiv) et Isaac Jacob Reines, fondateur du mouvement sioniste religieux, le Mizrahi.

Israël Kaplan était un moussarnik, c’est-à-dire un disciple d’Israël Salanter6. Nommé à New York, comme adjoint du grand rabbin orthodoxe Jacob Joseph, Israël Kaplan quitte la Russie pour les Etats-Unis en 1888. Mme Kaplan et ses enfants le rejoignent à New York après une escale à Paris.

Mordekhai Kaplan relate une anecdote qui s’est produite à cette époque, lorsque la famille traverse l’Atlantique à bord d’un bateau français, au milieu de l’été. Un soir, des dizaines d’enfants montent sur le pont, car on y tire des feux d’artifice. C’était le 14 juillet, mais c’était également 6. Isaac Elkanan Spector (1817-1896), Naphtali Tsvi Judah (1817-1893), Isaac Jacob Reines (1839- 1915), Israël Salanter (1810-1883).

LE MOUVEMENT « RECONSTRUCTIONNISTE » DU JUDAÏSME AMÉRICAIN Rabbin Stephen Berkovitz *

un vendredi soir. Le jeune Mordekhai, qui désire profiter du spectacle, demande à sa mère s’il peut rejoindre les autres enfants. La mère accepte, mais il faut d’abord que son fils fasse sa prière du soir.

Quand Mordekhai monte sur le pont, c’est trop tard. La fête est finie, les enfants se dispersent. Il en voudra longtemps à sa mère ; mais cette expérience de frustration l’amène à réfléchir sur le défi que constitue, pour un Juif pratiquant, le fait de vivre dans deux civilisations.

Mordekhai étudie le Talmud avec son père, orthodoxe d’une grande ouverture, qui l’introduit aussi à la critique biblique par l’entremise d’un savant, Arnold Ehrlich. Il fréquente l’école publique ainsi que la yeshivah Etz Haim et le séminaire théologique juif (Jewish Theological Seminary – JTS), futur séminaire rabbinique du mouvement conservative. Il suit ensuite un cursus universitaire au City College où il obtient le bachelor of arts, et à Columbia University, le master. Il étudie principalement la philosophie et la sociologie. Un de ses professeurs, Franklyn H. Giddins, a d’ailleurs été le premier à enseigner la sociologie aux USA. Kaplan était un grand lecteur, intéressé par de nombreux domaines, que ce soit les sciences sociales - l’histoire, l’anthropologie, la psychologie, la sociologie, les religions comparées - ou les sciences pures, comme la physique.

Pendant ses années universitaires, Kaplan était inscrit comme étudiant-rabbin au JTS. Il en sort diplômé à l’âge de vingt et un ans, en 1902.

En 1909, il est embauché par Salomon Schechter au JTS pour enseigner l’homilétique, et y demeurera, en tant qu’enseignant jusqu’à sa retraite en 1963. Il exercera une grande influence sur les futurs dirigeants et intellectuels du mouvement conservative, tels que Louis Finkelstein, Robert Gordis, Simon Greenberg . Kaplan est donc devenu un acteur important dans l’enseignement du judaïsme aux USA. Il fut également actif dans la grande communauté juive new yorkaise : le bureau de la Jewish Education et le Young Mens’ Hebrew Association (YMHA).

Dès 1904, Kaplan imagine une « théologie de reconstruction »8. En août 1920, dans Menorah, la revue intellectuelle juive de l’époque9, il décrit son programme pour la « reconstruction du judaïsme ». Il s’agit d’une approche moderne de la croyance. Il propose que l’on se sépare des idées mythologiques sur Dieu et la Torah.

Les deux premiers postes de rabbin qu’on lui attribua étaient afférents à des synagogues orthodoxes Kehillat Jeshurun et The Jewish Center. Cette dernière synagogue, de création récente, devint, par l’action de Kaplan, un lieu non seulement dédié à la prière et à l’étude, mais aussi un centre culturel et social. Il y fit notamment installer une piscine. On appelait le Jewish Center, « the schul with the pool and the school ».

Certains des membres les plus traditionalistes du Jewish Center organisèrent bientôt une fronde contre Kaplan, qui fut donc mis en demeure de quitter cette communauté. Il fonda ensuite, avec un certain nombre de membres qui l’avaient suivi, la première synagogue reconstructionniste, la Society 7. Louis Finkelstein (1895-1991), Robert Gordis (1908-1992), Simon Greenberg (1901-1993).

for the Advancement of Judaism, SAJ, en 1922.

Dans cette nouvelle structure, Kaplan a plus de liberté pour mettre en œuvre sa conception d’un judaïsme traditionnel et moderne. Il va, par exemple, révolutionner le statut de la femme juive. Sa fille Judith devient en effet, la première bat-mitsvah des Etats-Unis à lire une parasha devant la communauté en 1922. Dans le cadre de la SAJ, Kaplan introduit aussi des cours d’études juives pour adultes, animés par des savants de grande renommée, tels que Shalom Spiegel, sur le thème de l’art et la Bible, par exemple. La musique devient aussi une activité centrale dans la communauté. Au début des années 30, Kaplan s’attelle à la tâche d’écrire son magnum opus, dans lequel il développe sa conception reconstructionniste. Judaism as a Civilisation est publié en mai 1934. Afin de diffuser plus largement la pensée de Kaplan, le Reconstructionist, revue bimensuelle de pensée juive, voit le jour en 1935. Kaplan y propose notamment des innovations en matière de rituel et de liturgie.

En 1941, il crée, avec Ira Eisenstein (un de ses disciples et son futur gendre) et Eugène Kohn, la New Haggadah, qui introduit des modifications dans le rituel de Pessah, telles que la suppression des dix plaies et le rajout d’extraits midrashiques sur la vie de Moïse. Les collègues du séminaire sont outrés. Mais ce n’était pas la première fois que Kaplan se heurtait à un front critique. Depuis des années, les membres du corps enseignant du JTS étaient très embarrassés par ses positions radicales. Ainsi, le fait d’avancer que la Torah n’avait pas été révélée par Dieu sur le Mont Sinaï, que les commandements devaient être perçus plus comme des folkways (usages populaires) que comme des prescriptions divines, son rejet de la notion d’élection ou sa croyance en un Dieu transcendant dans le monde de la nature et non en un Dieu surnaturel qui interviendrait dans l’histoire.

En 1945, le premier rituel Sabbath Prayer Book est publié par la Reconstructionist Foundation. A peine un mois après sa publication, l’Union des rabbins orthodoxes des Etats-Unis et du Canada déclarent un herem (décret d’excommunication) contre Kaplan. Lors de cette cérémonie qui prit place à l’hôtel McAlpin à New York, quelqu’un aurait brûlé le siddour de Kaplan10.

Considérant les prises de position que nous venons d’évoquer, on pourrait penser que Kaplan n’était pas très scrupuleux dans la pratique du judaïsme. Il était au contraire strictement observant, et cela, jusqu’à la fin de sa vie. Il portait le tallit katan, priait quotidiennement, observait le chabbat ainsi que toutes les fêtes et la cacheroute.

Kaplan était opposé à l’idée de créer un quatrième mouvement, après les libéraux, les orthodoxes et les conservatives. En fait, il espérait que le mouvement conservative adopterait sa philosophie mais cela ne se produisit pas. Son gendre, Ira Eisenstein, prit donc la décision de créer un séminaire de formation, en 1968. Cette décision donnera le coup d’envoi d’un mouvement séparé et autonome.

Vers la fin de sa vie, Kaplan s’établit à Jérusalem, où il fréquente la synagogue de Mivakché Derekh 11. Il revient à New York où il meurt en novembre 1983 à l’âge de 102 ans.

Mordekhai Kaplan : sa pensée Les historiens de la pensée juive ont tendance à considérer Kaplan plutôt comme un sociolo- 10. Selon Mel Scult, le biographe officiel de Kaplan, il n’y a jamais eu d’enquête mais il pense qu’un juif orthodoxe présent dans ce salon aurait brûlé le siddour selon sa propre initiative.

gue du judaïsme que comme un véritable théolo gien, tels qu’un Heschel ou un Buber. Il est vrai qu’il était particulièrement intéressé par la réalité sociale du judaïsme dans le monde moderne. Son projet était la réinterprétation du judaïsme dans un contexte de société ouverte, démocratique et multiculturelle, telle que l’était la société américaine, où les citoyens juifs souhaitaient aussi bien rester attachés à leur tradition qu’à leur communauté.

Dans le passé, l’antisémitisme, d’une part, et l’existence d’une communauté organisée, d’autre part, préservaient l’identité juive et le judaïsme. « De quelle manière, les Juifs voulaient-ils/pouvaientils demeurer juifs aujourd’hui ? », se demandait Kaplan dans les années 20. L’autorité des rabbins avait été singulièrement réduite avec l’émancipation. Appartenir à une communauté n’allait plus de soi désormais. Et pourtant Kaplan croyait à la centralité de ce qu’il appelait en anglais : peoplehood.

Il soutenait que les Juifs comme d’autres peuples possèdent une conscience ethnique. Ainsi « les activités collectives des Juifs devraient être menées avec une prise en compte consciente de la solidarité du peuple juif, ainsi que de son développement éthique et spirituel »

Dans les années 20 et 30, il anticipait le comportement des Juifs américains des années 70 et 80 qui, malgré leur détachement de la pratique religieuse, afficheront un lien fort avec le judaïsme et le peuple juif ; c’est ce que les sociologues appellent « la religion civile » des Juifs américains : la lutte contre l’antisémitisme, l’entretien de la mémoire de la Shoah, et un soutien indéfectible et généreux à Israël.

Les courants intellectuels qui eurent un impact important sur la pensée de Kaplan sont d’abord le pragmatisme de William James et de John Dewey, mais également la pensée théologique d’Alfred Whitehead, de Douglas Clyde Macintosh et de Henry Nelson Wieman 13. Il a trouvé dans le pragmatisme une approche et une logique qui recouraient aux procédés scientifiques pour identifier l’essence de la religion et la façon dont elle opère dans la vie des hommes. Quand Kaplan réfléchissait à la signification de Dieu, au sens des prières, à celui de l’élection, des commandements, d’Israël, il utilisait l’approche pragmatique. Selon son biographe, Mel Scult, Kaplan posait quatre questions :

Quelle fonction tenait la liturgie, par exemple, 1. dans la tradition juive aux temps bibliques et talmudiques ?

Comment cette fonction a-t-elle évolué au 2. cours de l’histoire juive ?

Cet aspect de la tradition juive répond-il aux 3. mêmes motivations aujourd’hui ?

En tant que pragmatiste, Kaplan n’acceptait pas l’idée que le judaïsme serait constitué d’un ensemble de doctrines éternelles imposées à chaque Juif. Pour lui, le judaïsme était avant tout la force profonde, une source de vie pour le peuple.

Le Judaïsme en tant que civilisation » : une définition nouvelle et inclusive du judaïsme Kaplan définit le judaïsme en tant que civilisation religieuse et évolutive du peuple juif. Le judaïsme ne peut pas être appréhendé comme une entité en soi révélée par Dieu sur le mont Sinaï mais plutôt comme une création dynamique du peuple. Au cours de son histoire, les Juifs ont traversé toutes sortes de changements et épreuves, et tout cela a eu des incidences sur ce qu’on appelle la tradition juive. Il écrit : « l’approche historique implique que la tradition juive est un phénomène humain qui subit les lois naturelles du comportement humain et qui est aussi le produit de l’interaction normale entre la vie humaine et son environnement. »15 Mais le judaïsme n’est pas seulement une tradition religieuse ; il incorpore tous les aspects d’une civilisation : une langue, une littérature, une histoire, une terre, etc. Dans The Religion of Ethical Nationhood, Kaplan préconisait que chaque école juive promeuve des valeurs culturelles juives : l’histoire millénaire du peuple juif 1) Eretz Yisrael, 2) une aspiration commune la littérature de la vie spirituelle 3) la langue hébraïque 4)

La présence de Dieu dans le monde Kaplan n’appréhende pas la question de Dieu par le biais de la métaphysique mais par la sociologie. En effet, il s’interroge beaucoup sur la façon dont la foi en Dieu peut améliorer la vie spirituelle et sociale de la personne. Il soutient que la croyance en un Dieu surnaturel est une idée dépassée et qu’il faut trouver une nouvelle conception de Dieu pour l’homme croyant du XXe siècle. Cependant Kaplan n’est ni athée ni agnostique16. Il explique qu’en suivant le cours de l’histoire juive, on voit que la foi du peuple a été constante, mais que c’est la façon dont le peuple concevait Dieu qui a changé au cours des temps.

Par exemple, à l’époque biblique, Dieu était appréhendé comme le chef des armées qui avait libéré le peuple d’Egypte (Adoshem Tsevaot dans la liturgie), alors qu’à l’époque rabbinique, c’était plutôt comme une Shekhina (la présence féminine de Dieu) qui s’était retirée en exil au moment de la destruction du Temple.

A l’époque de Kaplan, l’homme pouvait appréhender Dieu ainsi : « La divinité est cet 15. M.M. Kaplan, The Religion of Ethical Nation- hood, N.Y., Macmillan, 1970, p. 174.

aspect de la nature, à la fois dans l univers mais aussi dans l’homme, qui pousse l’humanité à créer un monde meilleur et l’individu à faire le meilleur dans sa propre vie ». Kaplan insistait sur le fait que « l’homme peut aussi découvrir la présence de Dieu dans sa recherche de vérité, d’honnêteté, d’empathie, de loyauté, de justice, de liberté, de bonne volonté… » La croyance en Dieu est donc associée à ce qu’il appelait « le but le plus noble que l’on puisse concevoir (the highest conceivable purpose) dans la vie de l’homme. Selon Emmanuel Goldsmith, un des disciples de Kaplan, les Juifs croyaient à l’époque biblique qu’en suivant les commandements rituels et éthiques de la Torah, ils se mettaient au service du Dieu Un de l’univers, et témoignaient ainsi de son unicité. A l’époque talmudique, the highest conceivable purpose était d’atteindre le monde à venir en étudiant la loi, et d’observer les mitsvot. Au moyen âge, pour un penseur comme Maimonide, il s’agissait d’arriver à une compréhension philosophique de Dieu et de sa loi, alors que pour Hermann Cohen, au début du XXe siècle, c’était de mettre en pratique une conception de vie éthique exemplaire, basée sur le rationalisme et l’idéalisme philosophique allemand. Pour Martin Buber, the highest conceiva- ble purpose était de bâtir une communauté idéale basée sur l’héritage spirituel juif. Et enfin pour Kaplan, c’était de développer un art de vivre, tant sur le plan individuel que sur le plan communautaire, qui contribuerait au progrès intellectuel, moral et spirituel de l’humanité.17 17. Emmanuel Goldsmith et Mel Scult, Dyna- mic Judaism. The essential writings of Mordecai M. Kaplan, Fordham University Press, 1991, pp. 21-22 L importance du sionisme dans l œuvre de Kaplan Kaplan fut l’un des grands penseurs du judaïsme américain des vingt premières années du siècle à avoir embrassé, très tôt, les idées sionistes. Etant donné la place centrale qu’il accordait au peoplehood, et compte tenu de ses convictions sur le fait que la survie des juifs en tant que peuple dépendait de leur volonté de vivre en collectivité, la création d’un foyer juif en Palestine était quelque chose de nécessaire et de vital. Kaplan devint donc une porte parole du sionisme aux Etats-Unis et un idéologue de l’américanisation du projet sioniste. D’ailleurs, en 1925, la Zionist Organisation of America envoie Kaplan comme délégué pour l’inauguration de l’Université hébraïque.

Alors que Kaplan croyait profondément en une interdépendance dynamique entre Sion et la Diaspora, c’est seulement sur la terre de ses ancêtres que le peuple juif peut recréer sa culture et se réaliser. Kaplan était très influencé par les écrits d’Ahad Ha’am (Asher Ginzberg 1856-1927) et par l’idée que le peuple juif, réinstallé sur sa terre serait à même de recréer une culture originale. Comme Ahad Ha’am, il croyait à l’idée que le peuple juif doit bâtir une société basée sur l’éthique.

Mordekhai Kaplan a souligné très tôt les problèmes éthiques posés par le fait que les Juifs, ayant besoin d’un territoire, devaient le partager avec la population arabe autochtone. En cela, il avait la même vision que d’autres penseurs sionistes, tels que A. D. Gordon, Judah Magnes et Martin Buber, qui considéraient qu’il fallait prêter plus d’attention à la population arabe. Il critiquait également la discrimination faite aux ouvriers arabes. En 1939, par exemple, il écrivait que « les Juifs devraient réaliser qu’ils doivent vivre avec les Arabes et n’auraient pas dû notifier dans les statuts du Fonds

national juif (Keren Kayemet L Yisrael) l interdic tion de la main-d’œuvre arabe »18.

La Liturgie et la prière Kaplan était un homme exigeant, doté d’une grande honnêteté intellectuelle. Il ne pouvait pas admettre que quelqu’un puisse réciter des prières dont le contenu ne correspondait plus avec ses convictions profondes. Il fallait qu’il y ait une cohérence entre la croyance et le rituel. Introduire des modifications dans le texte traditionnel du sid- dour (le rituel) était déjà accepté par des rabbins libéraux en Allemagne. Quand Kaplan créa la SAJ, il introduisit un certain nombre de modifications liturgiques. Par exemple, il ne croyait plus en l’idée d’élection (il acceptait par contre l’idée que le peuple juif ait une vocation). Par conséquent, dans la bénédiction récitée avant la lecture de la Torah, il remplaça les mots (en hébreu et en anglais) « qui nous a choisis parmi tous les peuples » par « qui nous a rapprochés de son service. » Idem pour un texte dans le célèbre passage de la prière Aléinou 19 ; au lieu des trois phrases suivantes : « Dieu ne nous a pas faits comme les peuples d’autres contrées/Il ne nous a pas placés comme les familles de la terre/Il n’a pas placé notre portion comme elles ni notre sort comme celui de la multitude des peuples… », Kaplan proposa à la 18. Jack J. Cohen, « Mordeccai M. Kaplan », in The « Other » New York Jewish Intellectuals, Carole S. Kessner, New York University Press, 1974, pp. 298-299.

D’autres modifications proposées par Kaplan, qui avaient déjà été intégrées par des synagogues libérales, concernent la suppression de toute référence liturgique à un personnage messianique.

Ainsi, dans une des bénédictions de l’amidah 20, le mot « rédempteur » est remplacé par « rédemption ». Idem pour des références à une résurrection physique. Kaplan remplace encore une fois dans l’amidah les mots « Béni sois-Tu Eternel qui ressuscite les morts » par « Béni sois-Tu Eternel qui par sa compassion se souvient de ses créatures pour la vie ». Il pensait également qu’il est important de varier d’une semaine à l’autre le déroulement de l’office. Ainsi, à côté des textes hébraïques, il proposait la lecture de textes créatifs en anglais. Dans son rituel pour chabbat, la moitié de l’ouvrage est consacrée à des lectures et méditations supplémentaires. Il a aussi rédigé un recueil de textes en anglais pour des fêtes civiles américaines telles que Thanksgiving.

Le regard de Kaplan sur la société américaine et le capitalisme Kaplan a élaboré sa pensée pendant l’Amérique de la grande dépression. Il voyait que de nombreux Juifs se tournaient vers le socialisme et le communisme. Dans ses deux premières œuvres – Judaism as a Civilization (1934) et The Meaning of God in Modern Jewish Religion (1937) –, il démontrait comment le système capitaliste présentait des défis pour la société américaine en général, et pour la vie juive en particu- 20. Amidah, une des prières centrales dans la liturgie juive, également appelée Téfila (la Prière) ou Shemoneh Esreh (les 18).

lier. Le capitalisme, selon lui, en encourageant la consommation à outrance, empêchait les gens de développer une vie intellectuelle et spirituelle ; les bâtisseurs et membres actifs dans les grandes synagogues de Manhattan étaient pour la plupart issus de la grande bourgeoisie, et, par conséquent, les Juifs relevant de couches sociales plus humbles en étaient exclus. Le capitalisme américain créait des écarts énormes entre riches et pauvres et engendrait une grande insécurité économique pour de nombreux employés et ouvriers. Sans la justice économique, pensait Kaplan, on ne pouvait pas œuvrer pour la justice sociale, la fraternité et la liberté. Il était également attristé de découvrir que le judaïsme américain ne se positionnait pas dans le débat « pour dénoncer, et lutter contre, les torts sociaux, l’avidité, la greffe monopolistique, qui sont responsables de cette situation 21.

Dans les années 30, Kaplan a donné plusieurs conférences sur le thème du judaïsme et du communisme. On le soupçonnait même d’être un radical (lire « communiste » !). Plus étonnant encore, il évoque, dans son journal intime, l’idée de retourner en Russie et de participer à la création d’une société nouvelle ! Mais Kaplan était lucide et comprenait que ni le communisme ni le socialisme ne seraient des panacées pour résoudre les graves problèmes de la société américaine. Dans certains écrits, notamment Judaism in Transition (1936), il exprime ses réserves vis-à-vis du communisme.

Ainsi il était en profond désaccord avec l’idée marxiste selon laquelle la religion serait l’opium 21. « denounce and combat the social wrongs, the greed, the monopolistic graft that are respon- sible for this situation », « Journal de Mordekhai Kaplan, le 3 juin 1931 », in Mel Scult ed., Com- munings of the Spirit : The Journals of Mordecai M. Kaplan, Volume One : 1913-1934 Wayne University Press, p. 141. des masses. Pour lui justement, la tradition pro phétique et une religion moderne pouvaient inciter les hommes à œuvrer à l’amélioration morale de l’homme et à la transformation de la société.

Kaplan critiquait également le communisme pour son refus de reconnaître la dimension spirituelle de la réalité et il lui reprochait de focaliser uniquement sur l’idée de la lutte des classes. Il n’acceptait pas le rejet par les communistes du rôle du nationalisme dans la culture d’une nation et le déni de l’importance du sionisme pour les Juifs en Russie.

Enfin, il était opposé à la violence et espérait que les transformations de la société pourraient advenir sans passer par une « révolution » sanglante.

D’une manière générale, dans sa pensée politique, Kaplan s’efforçait de trouver des points de convergence entre la tradition juive et l’engagement progressiste, afin de concilier chez ses coreligionnaires l’appartenance communautaire et l’implication politique22.

Le « reconstructionnisme » aujourd’hui Les idées de Kaplan continuent d’exercer une influence certaine sur le judaïsme américain ; en témoigne un numéro récent de ZEEK, la revue d’avant-garde juive américaine qui consacre son dossier central au reconstructionnisme23. De même que les Juifs américains ont aujourd’hui une sensibilité et une orientation idéologique différentes de celles des Juifs américains des années 20 ou 30, 22. cf. Rebecca Trachtenberg Alpert, « The Quest for Economic Justice : Kaplan’s response to the Challenge of Communism (1929-1940) », in The American Judaism of Mordecai Kaplan, New York, New York University Press, 1990.

de même, le mouvement reconstructionniste a évo lué vers d’autres modes de pensée depuis Kaplan.

Aujourd’hui, en effet, un grand nombre de rabbins reconstructionnistes développent une philosophie du judaïsme assez éclectique, où les idées classiques inspirées par Kaplan cohabitent avec les traditions hassidiques, le bouddhisme, des orientations politiques telles que le féminisme ou l’écologie.

Cette tendance a commencé à voir le jour dans les années 1980 au Séminaire reconstructionniste.

En 1984, un forum intitulé « Néo-hassidisme et reconstructionnisme » a suscité beaucoup de débats et de polémiques. Ainsi, Ira Eisenstein, gendre de Kaplan et président du Séminaire, a sévèrement jugé le phénomène néo-hassidique, avançant qu’il ne s’agissait pas seulement d’un mimétisme stérile mais aussi d’une « nostalgie pathétique pour un style de vie que peu étaient prêts à adopter ».

Beaucoup plus conciliant, et préparant sans doute le terrain de son éventuelle nomination comme président du RRC, Art Green, lui, s’exprimait ainsi : « le néo-hassidisme partage avec le reconstructionnisme, non seulement la transcendance du théisme conventionnel, mais aussi le sentiment que le Dieu que nous cherchons est davantage une essence qui se trouve partout, plutôt qu’un être qui serait différent, retranché du monde. Alors qu’à première vue, le hassidisme semble éloigné du reconstructionnisme, notamment dans sa poésie singulière, en fait certains aspects théologiques de ce courant sont plus proches du reconstructionnisme, qu’on le croit. »24 Kaplan croyait beaucoup dans la science, la technologie, ainsi qu’à la capacité de l’homme à s’améliorer et à faire progresser la société. Mais depuis la Shoah et la bombe atomique, les Juifs 24. Ra’ayanot été 1984, [journal de l’association des rabbins reconstructionnistes]. américains sont entrés dans un temps que l on peut qualifier de post-moderne. Par conséquent, une présentation strictement rationaliste et pragmatique de la religion juive ne répond plus vraiment aux interrogations contemporaines. Par ailleurs, la synagogue ou le centre communautaire ne jouent plus le rôle central qu’ils tenaient vingt ans plus tôt. Le rapport entre l’individu et sa communauté a changé. Rappelons que le public de Kaplan était constitué de Juifs new-yorkais traditionalistes, la plupart issus de la première ou deuxième génération installées aux Etats-Unis. Ceux-là étaient très attachés à l’idée du groupe. Aujourd’hui, avec un taux de mariages mixtes élevé, un certain éloignement d’Israël et la possibilité de créer des liens en dehors des structures communautaires traditionnelles, les jeunes Juifs américains ont perdu cette conscience « ethnique ». L’appartenance aujourd’hui, à l’époque d’Internet et de Facebook, peut être virtuelle. D’ailleurs l’école rabbinique reconstructionniste vient de décider de consacrer 10 % de son budget à un projet intitulé Digital Outreach Initiative, qui a comme objet de créer de nouvelles formes en vie juive en ligne.

Bibliographie Les œuvres de Kaplan ne sont pas encore traduites en français. Mais ses idées ont fait l’objet d’un colloque international organisé au Palais de Luxembourg le 17 janvier 2010 par l’Alliance Israélite Universelle.

Voici quelques-uns des ses ouvrages les plus importants :

Judaism as a Civlization, New York, Macmillan Company, 1934

The Meaning of God in Modern Jewish Religion, New York, 1936 A New Zionism, NewYork, 1959 The Future of the American Jew, New York, The Religion of Ethical Nationalhood, New York, Livres sur la vie Kaplan et sa pensée Emanuel S. Goldsmith et Mel Scult, ed. et préf.

Dynamic Judaism : The Essential Writings of Mordecai M. Kaplan, New York, Shocken Books-Reconstructionist Press, 1985 Emanuel S. Goldsmith, Mel Scult, et Robert M. Seltzer, ed., The American Judaism of Mordecai M. Kaplan, New York, New York University Press, 1990 Mel Scult, Judaism Faces the Twentieth Century : A Biography of Mordecai M. Kaplan, Detroit, Wayne State University Press, 1993 Jack J. Cohen, « Mordecai Kaplan », in The « Other » New York Jewish Intellectuals, édité par Carole S. Kessner, New York, New York University Press, 1994 Les journaux intimes de Kaplan sont accessibles depuis quelques mois sur le site de la bibliothèque du Jewish Theological Seminary. Kaplan était peut-être un des plus grands diarists du judaïsme du XXe siècle. Commencés en 1913 et arrêtés peu avant sa mort, ils sont constitués de plus de 27 tomes. Mel Scult a publié Communings of the Spirit : The Journals of Mordecai M. Kaplan, Volume One : 1913-1934 Wayne University Press.


  1. Union for Reform Judaism (www.urj.org), le courant majoritaire aux Etats-Unis et dans le monde.
  2. United Synagogues of America, appelé mas- sorti en France.
  3. Le rabbin Zalman Schacter-Shlomi est le fondateur de ce nouveau courant religieux aux Etats- Unis (www.aleph.org).
  4. Petites structures non-synagogales qui gèrent leurs propres activités cultuelles et culturelles.
  5. cf. www.wupj.org. (1880-1983), avant de devenir un mouvement.
  6. Le terme « recontructionisme » - certes difficile à prononcer en français ! - n’a pas été emprunté à John Dewey et son oeuvre Reconstruction in Phi- losophy, comme on le dit souvent à tort.
  7. The Menorah Journal, publié par la Menorah Association de New York, « for the study and advancement of Jewish culture and ideals ». Le premier numéro voit le jour en 1915.
  8. Aujourd’hui une synagogue affiliée au mouvement libéral israélien.
  9. Pour cela il fallait créer des communautés novatrices autour des synagogues, ainsi que des centres culturels juifs, qui allaient effectivement devenir importants dans l’Amérique des années 20. En mettant l’accent sur l’importance du groupe, Kaplan a trouvé un dénominateur commun pour rassembler les Juifs de toutes sensibilités. Il a ainsi réussi à tisser des liens avec des personnalités et des institutions de 12. « Jewish group activities should be conduc- ted in conscious dedication to the solidarity of the Jewish people and the growth of its ethical and spiritual consciousness ». plusieurs tendances : orthodoxe, libérale, sioniste, bundiste, etc.
  10. William James (1842-1910), John Dewey (1859-1952), Alfred Whitehead (1861-1947), Douglas Clyde Macintosh (1877-1948), Henry Nelson Wieman (1884-1975).
  11. Si ce n est pas le cas, comment cet aspect de la tradition peut-il être réadapté pour retrouver la fonction qu’il avait auparavant ?
  12. M.M. Kaplan, The Future of the American Jew, N.Y., Macmillan, 1948, p. 377. la vision messianique d un monde en paix et 5) la lutte pour la justice sociale l’idée que la vie de l’homme à un sens spiri- 6) tuel profond le calendrier juif ponctué par le 7) chabbat et ses fêtes, dont l’enseignement met en évidence toutes les valeurs citées en amont15.
  13. Il faut quand même signaler qu’un certain nombre de ses critiques disaient qu’un Dieu dépourvu d’un pouvoir et d’une volonté absolus ne peut pas être considéré comme le Dieu vrai.
  14. La prière Aleinou, a fait l’objet de critiques de l’Eglise catholique. La partie concernée – « car ils (les autres nations) se prosternent devant vanité et vide, un dieu qui ne sauve pas… » – a été supprimée dans le rite ashkénaze. place les mots : « qui nous a donné une Torah de vérité ».
  15. Zeek : a Jewish Journal of Thought & Culture, automne 2010.
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