On prend et on suit une nouvelle fois, avec le dernier roman de Patrick Modiano, cette « rue des boutiques obscures », avec son personnage-guide lui-même perdu, à la recherche de son propre passé, comme chancelant devant le réel et le souvenir, revenant toujours à la croisée des chemins, lorsque, très jeune homme, il cherchait avec son amour, un lieu où exister. Cette errance et cette quête constituent la matière sans cesse renouvelée des romans de Modiano, entre chemin personnel et dérive historique, double horizon que les lecteurs de Modiano ne cessent, avec lui, de scruter.
Les héros de Modiano sont pour la plupart des êtres très jeunes, et le récit les dépeint au moment où leur adolescence s’achève sans qu’une voie claire leur ait été offerte ou désignée. Ainsi Bosmans, le personnage principal de « L’horizon » et son amie Margaret sont dans cette errance géographique et humaine des très jeunes gens livrés à eux-mêmes, à la croisée des chemins, durant ces « années où votre vie est semée de carrefours, et tant d’allées s’ouvrent devant vous que vous avez l’embarras du choix (…) et comme en astronomie, cette matière sombre était plus vaste que la partie visible de votre vie. Elle était infinie. »1.
Le récit pourrait être celui de la seule quête du passé, à travers le thème de la femme perdue et recherchée. Mais le temps de leur errance est 1. Patrick Modiano, L’horizon, Gallimard, 2010 p.
Y a-t-il une fin de la quête ? L’horizon est-il à Berlin, ce Berlin en ruine dans lequel Bosmans arrive à la fin du roman et de sa quête de la femme perdue ? La ville semble lui offrir enfin ce que recherche tout exilé : ce « sentiment de sérénité, avec la certitude d’être revenu à l’endroit exact d’où il était parti un jour, à la même place, à la même heure, et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est midi »3.
Ces deux aiguilles se rejoignent-elles vraiment ? Enfin, la sérénité et la certitude ? Pas sûr : le roman se finit avant les retrouvailles avec Margaret, Eurydice demeure lointaine, comme un perpétuel horizon. Horizon ou simple « remise de peine » ?
Chantal Steinberg-Wolezyk
- ↩ Patrick Modiano, op. cit. p.
- ↩ Patrick Modiano, op. cit. p. 171.
- ↩ daté : on est avec l’Horizon dans l’avant guerre, et les jardins où les deux jeunes gens se réfugient le soir seront bientôt des refuges pour les Juifs et les apatrides poursuivis. Margaret arrivant à Paris « s’était retrouvée dans un hôtel, près de l’Etoile »2, cette étoile dont la place est double, et que chaque roman de Modiano redessine, comme si au fond, chaque lecteur de Modiano attendait de ses romans qu’il y parle encore, à sa façon, de cet abîme en creux dans notre temps, quand la place de l’Etoile était le lieu d’une désignation silencieuse et fatale.