Pour ceux qui ne savent plus ce qu’est le « mouvement ouvrier » ou qui l’ont oublié, voici un ouvrage, d’une grande fraîcheur, destiné à leur rappeler combien l’éveil des masses ouvrières, en l’occurrence juives, à la politique dans l’Est européen (Russie, Pologne surtout) fut courageux et difficile.

Henri Minczeles, auteur connu pour ses ouvrages sur le Bund, les Juifs de Lituanie et de Pologne, nous rappelle l’attrait des révolutionnaires juifs pour le populisme puis pour le marxisme à la fin du XIXe siècle. Cheminement difficile tant pour les intellectuels juifs que pour les masses ouvrières dont il nous rappelle combien elles étaient exploitées : sait-on encore que la journée de dix heures était l’une des revendications majeures pour ceux qui travaillaient 10-15 heures par jour ?

L’entrée en politique des masses juives contenait aussi une autre promesse, réalisée : sortir «l’ouvrier juif de la synagogue et de la Yeshiva », comme l’indiqua l’un des premiers dirigeants de l’Hashomer, Itzhak Tabenkin. Mais, nous rappelle Minczeles, « la laïcité du Bund ne vire cependant pas à la haine de la religion, ni à la provocation comme c’est le cas chez les anarchistes ».

Le Bund fut populaire dans le prolétariat juif, c’est même le Bund qui inventa le révolutionnaire professionnel, immortalisé par Lénine, invention discutable par ailleurs.

Minczeles évoque les dilemmes de ces premières générations de travailleurs juifs : s’intégrer aux organisations ouvrières russes ou polonaises, ou créer des organisations juives. Quelle devrait alors être leur langue ? La question de la langue était centrale. Pour « aller au peuple juif », de nombreux intellectuels juifs se convertirent au yiddish : à partir de 1890, l’éducation politique passait principalement par le yiddish.

Mais adopter le yiddish, comme l’a fait le Bund, assignait à ses locuteurs une identité très marquée, peu propice, selon ses adversaires, à la compréhension mutuelle. Lénine, Rosa Luxemburg ou les socialistes polonais y étaient opposés. Pour Luxemburg, le yiddish était assimilé à un « jargon », où se croisaient « l’inculture plébéienne » voire, signale avec acuité Minczeles, « une combinaison d’arriération sociale et de spécificité religieuse ». Elle reconnaît, certes, aux Juifs le caractère d’une nationalité spécifique mais sans possibilité d’accéder à l’autonomie nationale.

Précisément, certains intellectuels à Vilna, Minsk, Bialystok ont fondé dès 1895 des « Yargonishe Komitet » (Comité du Jargon), destinés à promouvoir des ouvrages accessibles en yiddish aux Juifs pauvres, non assimilés.

Internationalistes, Lénine et Luxemburg luttaient pour la révolution mondiale qui requérait le moins de particularisme possible. Les socialistes polonais du PPS estimaient au contraire qu’il fallait lutter pour l’émancipation à la fois nationale et sociale. Ludwik Warynski, social-démocrate polonais opposé aux choix du PPS, avança ce propos célèbre: « Il existe au monde plus malheureux que les Polonais, ce sont les prolétaires ». L’histoire donna raison, pour ce qui concerne la Pologne, au PPS.

La notion de « luxemburgisme », qui soulignait surtout l’origine juive des militants, empoisonna le mouvement communiste polonais qui se divisa souvent, sous des formes diverses, entre des options nationales et kominterniennes. Il ne faut pas voir l’option bundiste, favorable à l’autonomie culturelle et à l’émancipation sociale, à travers le seul prisme du destin tragique du prolétariat juif. Pendant plusieurs dizaines d’années, la voie bundiste exerça une puissante influence et nul ne sait ce qu’eût été son évolution.

Henri Minczeles nous rappelle des prémices d’espoir, des solidarités oubliées – toujours nécessaires.

N NC S, OUV OUV JU . C S O G S (éd . Syllepse, col. Yiddishland, 2010) Note de lecture de Jean-Charles Szurek

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 16