Alan Sandomir s’est marié avec ma cousine Donna il y a un peu plus de quinze ans. C’est un homme cultivé et charmant, un excellent père de famille et un mari attentionné. C’est aussi un conservateur convaincu, ce qui nous a valu quelques conversations musclées. Il vit avec sa famille dans un quartier paisible de Long Island. Lorsque je l’ai rencontré pour la première fois, Alan était encore policier. Il est aujourd’hui l’un des détectives, traduisez inspecteur, les plus importants de la NYPD (New York Police Department.) Il dirige la « Special Victims Squad », une unité de la police qui enquête sur les viols, avec ou sans meurtre, et sur les abus sexuels perpétrés contre les enfants.
J’ai toujours adoré l’écouter me raconter ses enquêtes, ses techniques d’investigation, ses interrogatoires de serial killers qu’il pourchasse d’un bout à l’autre des Etats-Unis. Le séjour que j’ai fait chez eux au cours de l’été 2002 m’a permis d’entrevoir de plus près son quotidien. J’attendais chaque soir qu’il rentre, son revolver et une paire de menottes attachés à sa ceinture, et qu’il me raconte sa journée. Quelquefois, il ne rentrait pas, son enquête pouvant se poursuivre la nuit entière. Il était alors encore sous le coup de l’attentat du 11 septembre.
Réquisitionné le jour même pour assurer la sécurité du périmètre de Ground Zero, il avait aidé à dégager et identifier les corps des victimes, prévenu les familles du décès de leurs proches, protégé armes à la main les grands containers installés à proximité du lieu de l’attentat et servant de morgue en plein air. L’empreinte du sang sur ses chaussures, l’odeur pestilentielle des corps hantaient encore ses souvenirs. Lors de mon dernier séjour en 2008, Alan me confia la cassette d’un film sur la NYPD réalisé par la télévision NBC. Il y était interviewé et filmé en train de sillonner en voiture les rues de New York son talkie-walkie à la main. On le voyait sauter hors du véhicule pour attraper un fuyard et lui passer les menottes, procéder à des perquisitions. Je savais, par ailleurs, que sous un pseudonyme dissimulant à peine son nom, il était devenu un personnage de roman policier. Le jour où il me confia ce film, vers la fin du mois de décembre, nous déjeunions tous ensemble dans la maison de Long Island où restaient encore les décorations de Hanoucca. Comment cet homme qui était mon cousin pouvait-il être ce personnage de film policier ? Comment faisait-il pour conjuguer sa vie de détective et sa vie de père de famille, juif de surcroît ? Je savais que ses deux filles étaient dans une école juive. Comment pouvait-on être à la fois juif et flic ? Je connaissais les enquêtes du rabbin de Harry Kemelman, mais Alan était le premier policier juif que j’aie jamais rencontré. Il ne cessait de m’intriguer. Ce dossier de Plurielles sur les juifs et l’Amérique m’a permis de lui poser les questions que j’avais envie de lui poser depuis toujours.
Plurielles : Peux-tu me raconter en quelques mots l’histoire de ta famille ?
Alan Sandomir : Mon père est né en 1920 à Varsovie. Son père était un sioniste fervent et il est parti avec toute sa famille en Palestine en 1925 ou 1926. Ils s’installent à Tel Aviv. Mon père va à l’école mais il interrompt ses études à 14 ans pour apprendre le métier de coiffeur. Il travaille dans une échoppe de Tel Aviv et coupe aussi les che- ENTRETIEN AVEC ALAN SANDOMIR, « DÉTECTIVE » DANS LA NYPD Nadine Vasseur
veux des soldats de l Armée britannique. Plus tard, il intègre la Haganah. Il participe, notamment, à la tragédie de Altalena, lorsqu’un bateau, chargé d’armes et de combattants, dirigé par Menahem Begin est torpillé le 23 juin 1948, sur les ordres de Ben Gourion. Après la guerre, il ouvre son propre salon de coiffure à Jérusalem. Et puis, en 1952, il décide d’émigrer aux Etats Unis. Il est resté, toute sa vie, très attaché à Israël, mais il espérait fonder une famille et pouvoir offrir à ses enfants une vie meilleure que la vie misérable qu’il menait en Israël. A New-York, il rencontre ma mère qui est née, elle, à Brooklyn. Elle avait été élevée comme une américaine mais parlait parfaitement le yiddish. D’ailleurs mes parents ne se parlaient entre eux qu’en yiddish. Ils s’installent à Brooklyn où mon père ouvre un salon de coiffure. Il n’avait pas fait d’études mais il pense, comme ma mère, qu’il est très important que je lise. Que je lise tout. Mes parents ne m’ont jamais refusé un livre. A l’âge de treize ans, ils m’abonnent donc au magazine « U.S. News and World Report », ainsi qu’à un autre magazine qui contenait des reportages sur les différents pays et régions du monde. C’est peutêtre pour ça que j’ai fait plus tard des études d’anthropologie ! Ma famille respectait les traditions.
Nous allions à la synagogue pour Yom Kippour et Rosh Hashana, ma mère allumait les bougies pour shabbat, j’ai fait ma Bar-mitsva. Mais la maison n’était pas casher. Entre neuf et treize ans, j’ai suivi les cours de Talmud Torah à la synagogue, plusieurs fois par semaine après l’école. Et puis un jour, je devais avoir dix-huit ans, j’ai abandonné toute pratique et la religion est sortie de ma vie.
Plurielles : Tu as donc fait des études d’anthropologie, ce sont elles qui t’ont conduit à devenir policier ?
Alan Sandomir : J’ai fait un double cursus d’anthropologie et aussi de Sciences Politiques.
Mais on ne peut pas dire que c est cela qui m a conduit vers la police. Après mes études, j’ai passé quatre ans dans l’armée américaine en Allemagne. Quand je suis revenu, j’avais dans l’idée d’intégrer les Services Secrets américains mais j’ai vite compris que ce travail ne m’offrirait pas ce que je recherchais. Je suis devenu policier pour devenir ensuite « detective » (inspecteur de la police judiciaire) Ce que je voulais c’est être cet homme en costume cravate qui s’immisce dans le chaos pour y ramener l’ordre. Celui qui élucide les crimes aide ceux qui disent non aux criminels.
Je voulais mettre un terme à la violence. Je savais que ce travail n’était pas un travail ordinaire, qu’il était plein de défis. Beaucoup de gens ne voudraient pas ou ne pourraient pas faire ce boulot, mais moi je savais que je le pouvais et c’était même très excitant. Mes opinions politiques pas plus que le fait d’être juif ne sont entrés en ligne de compte dans ce choix. J’étais en Amérique et je pouvais choisir n’importe quelle carrière à condition d’être qualifié pour.
J’avais envie d’une carrière où je ne serais pas astreint à rester derrière un bureau, une carrière où je pourrais être promu en raison de mes réussites. Enfin un travail qui me donnerait droit à une pension et à une allocation médicale au cas où je prendrais des risques. Je savais que le salaire serait bas. Mais si je travaillais dur, réussissais et étais promu, mon niveau de vie serait celui de la classe moyenne. J’ai donc travaillé dur, réussi et été promu. Aujourd’hui je suis à l’échelon le plus élevé des inspecteurs de police, je ne peux pas aller plus haut. Je continue à travailler parce que j’aime ce que je fais, mais je vais devoir prendre prochainement prendre ma retraite. A cinquante-six ans, je travaille en moyenne soixante heures par semaine.
Ce boulot, c’est sûr, est plutôt un boulot de jeune.
Il n’y a pas d’études spécifiques pour devenir « detective », mais une fois qu’on a intégré la
police, il faut suivre les cours de l Académie de la Police et passer les examens. Le cursus, à mon époque, durait six mois. Il comprenait l’apprentissage des grands principes du droit et des procédures policières, de la sociologie de base, une mise en forme physique et un entraînement à l’autodéfense et au maniement des armes.
J’ai commencé comme policier en uniforme.
J’arpentais à pied les rues du Lower East Side, à Manhattan. La population du quartier était alors essentiellement composée de noirs et d’hispaniques très pauvres et le taux de criminalité y était très élevé. Pendant un temps, il a été la capitale du trafic d’héroïne de toute la côte est des Etats Unis. Je patrouillais parfois seul, parfois à deux.
Le degré de violence qui y existait, à la fois contre les flics et entre les gangs, m’a au début beaucoup surpris. Mais on apprend à faire avec. Mon travail était d’intervenir en cas de crime, d’incendie, d’alerter en cas d’urgence médicale. J’intervenais au fil de mes rondes, parfois parce que j’étais averti par la radio de la police. Bientôt, j’ai commencé à sillonner le quartier en voiture, ce qui me permettait de couvrir un périmètre plus large.
Assez vite, j’ai été promu et j’ai rejoint une unité de policiers en civil qui était chargée de réprimer les infractions à mains armée, les meurtres par balle ou à l’arme blanche, les vols, les cambriolages. La différence, c’est qu’on avait notamment le droit de faire des perquisitions à domicile. C’est un exercice qui s’apprend, j’ai suivi des cours pour cela : comment taper aux portes, comment se servir de son arme dans ce cas-là.
L’essentiel des actes de violence avaient un lien avec la drogue. J’ai donc travaillé en collaboration avec une unité spécialisée dans la répression de la drogue. Neuf mois plus tard, j’étais transféré dans le nord de Manhattan pour rejoindre une unité (toujours en civil) chargée de remonter les filières du trafic de drogue, d’identifier les réseaux et de les démanteler. Cette fois, il m a fallu apprendre le maniement d’armes tactiques autres que les armes traditionnelles et bien sûr me former à l’enquête dans les milieux de la drogue.
Mon travail de détective a commencé en 1992 dans le Bronx. La criminalité y était terrible. On enquêtait sur deux à quatre nouveaux meurtres par mois. Sans compter les agressions en tout genre, les vols, les viols. J’ai fait cela pendant trois ans et je craignais de devoir continuer à le faire jusqu’à la fin de ma carrière. Ça ne me disait rien. Après trois ans à enquêter sur les meurtres dans le milieu de la drogue, j’en étais venu à m’en foutre que les dealers soient assassinés ou pas. C’était des criminels qui étaient responsables de leur destin. Je voulais défendre ceux qui n’avaient pas mérité d’être des victimes. La brigade du « Bronx Special Victims » m’avait contacté pour me recruter. L’idée d’enquêter sur les viols et les abus perpétrés contre les enfants me tentait. Ceux-là, en particulier les enfants, n’avaient en rien mérité d’être des victimes. Mais je ne voulais plus exercer ce travail dans le Bronx. Le Bronx était un cloaque et il l’est encore aujourd’hui. Je voulais retourner à Manhattan. J’ai finalement rejoint la brigade du Manhattan Special Victims et j’y suis toujours. Dans le cadre de cette unité, j’ai enquêté sur de très nombreux cas et pourchassé des criminels d’un bout à l’autre du pays pour les ramener à New York. J’ai été formé à l’enquête sur les viols et à l’analyse des scènes de viols. Depuis quelques années, c’est moi qui dispense cette formation aux nouvelles recrues du service.
Plurielles : Y a-t-il beaucoup de juifs dans la police newyorkaise ?
Alan Sandomir : Non, je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup, mais il doit malgré tout y en avoir quelques-uns. Mais ne pas ressembler aux autres juifs tant sur le plan professionnel que
politique ne me dérange pas du tout. La grande majorité des policiers est de droite ou du centre.
La tradition de la gauche est de dénigrer la police, enfin jusqu’au moment où on a besoin d’elle… Contrairement à la plupart des juifs, je suis conservateur comme mon père l’était avant moi.
Mon père n’a jamais rien demandé à personne, on ne lui a jamais fait cadeau de rien. Il a travaillé durement et tout gagné à la sueur de son front. Il était très reconnaissant envers l’Amérique qui lui a permis d’accéder à un niveau de vie confortable et de donner à ses enfants une vie meilleure que la sienne. Le capitalisme qui encourage le libre marché, l’initiative personnelle, l’innovation, est pour moi le meilleur des systèmes. Même si je reconnais que mon gouvernement a échoué depuis une quinzaine d’années, par la faute d’une cupidité sans frein et de la malhonnêteté de bon nombre d’élus des deux bords. Reste que le capitalisme encourage la réussite, tandis que le socialisme et les idéologies de gauche instaurent la médiocrité comme norme. L’humanisme qui sous-tend l’idéologie socialiste est, selon moi, une utopie. Une utopie certes très belle et certainement très morale dans ses fondements mais fort peu réaliste. J’ai plus que des doutes quant à son efficacité comme système. Mais je ne suis pas un penseur. Je ne suis fort d’aucune autorité intellectuelle, je ne suis qu’un flic. C’est simplement ce que je pense. Quant à savoir pourquoi les juifs américains sont historiquement de gauche, je n’ai pas d’explication à cela, sinon une extrême myopie historique. Sans doute est-ce aussi lié au fait que les émigrants juifs qui sont arrivés aux Etats-Unis à la fin du 19e siècle, début du 20e étaient très pauvres. Ils se sont identifiés aux classes exploitées et persécutées. A cette époque, l’idée du socialisme se développait partout en Europe, surtout après la révolution russe. En Amérique, les syndicats pointaient un doigt accusateur contre les excès du capitalisme américain qui réalisait des profits sur le dos des ouvriers. Or ces ouvriers étaient en grande partie juifs, irlandais, italiens. Et puis, comme on le sait, les juifs ont toujours embrassé l’avant-garde intellectuelle de leur temps et à cette époque, c’est la gauche qui était aux avant-postes de la pensée politique.
Et cette sensibilité politique s’est ensuite transmise de génération en génération, en famille et à l’université où sont allés les enfants de ces immigrants. Il me semble néanmoins que, depuis quelque temps, les choses sont en train de changer. De plus en plus de juifs vont découvrir les bienfaits du conservatisme américain, tant sur le plan personnel que communautaire ou national.
Plurielles : Tu as déjà arrêté des criminels juifs ou des violeurs juifs ?
Alan Sandomir : J’ai arrêté très peu de juifs au cours de ma carrière et encore moins de violeurs juifs. La raison, selon moi, est que les juifs ne sont pas prédisposés à ce type de comportements. Il faut dire aussi que les communautés hassidiques ou ultra-orthodoxes ne font pas appel à la police pour ce genre de crimes. Elles font d’ailleurs très rarement appel à la police en général. Les gens règlent leurs conflits entre eux selon leurs propres lois.
Plurielles : Quand tu portes ton revolver, il t’arrive de penser parfois que tes ancêtres en Pologne étaient interdits de porter les armes ?
Alan Sandomir : Non, je n’y avais jamais pensé. Mon arme n’est rien d’autre pour moi qu’un outil de travail. Elle n’a pour moi rien de glamour ni d’héroïque, ni bien sûr de diabolique.
Elle est à la fois un luxe et un fardeau. Je porte un revolver depuis vingt-sept ans… c’est tout juste si j’y pense encore. Mais je reconnais que ta question, d’un point de vue historique, est intéressante.
Oui, intéressante…