Chez des amis communs je fais la connaissance d’un psychanalyste et sociologue, A. S.

Il part demain pour l’Amérique latine où il a un colloque. Son père est mort il y a quelques jours, plus que centenaire. La date de sa naissance était incertaine ; il était de Jitomir en Ukraine. Le grand-père avait été tué en 1919 ou 1920 dans un pogrome de Petlioura. Il est en train de faire, A.

S., un livre des récits de son père, de ses origines en général, pour ses enfants et petits-enfants.

J’évoque les deux tomes de Mendel Oshérovitsh, Shtet un shtetelekh fun ukrayne1. Il y a là-dedans un chapitre sur Jitomir. Je le lui traduirai.

Pourquoi fait-on un livre familial ? Dans le cas d’A. S. comme en général, il ne s’agit probablement pas de léguer à ses enfants le récit le plus objectif possible ; mais l’émerveillement d’une origine exotique ; une légende familiale, et d’abord la figure du grand-père, sa mort bru- 1. Mendel Oshérovitsh, Shtet un shtetelekh fun ukrayne, (Villes et bourgades d’Ukraine), tome 1, N.Y. 1948. Ce livre se présente comme un circuit commenté du judaïsme ukrainien, avec çà et là des souvenirs personnels de l’auteur (1884 Trostyanets, Podolie - 1965 New York). tale ; puis l’émigration, l’intégration réussie à une société nouvelle, dont témoignent les succès de l’auteur. J’ai moi-même interrogé mon père ; transcrit du magnétophone, avec un soin religieux, son français précis.

Relisant pour mon compte ces récits de mon père j’entends vraiment le son de sa voix. Au début de l’enregistrement il y a le départ de son grand-père, Avrom Lewi. « Le père de mon père, dit mon père. Je ne sais pas exactement ce qu’il a fabriqué, ce qu’il a manigancé, mais le résultat a été qu’il est parti, a quitté la Pologne, il a emmené avec lui sa femme (pas la mère de mon père, elle était morte depuis un certain temps, mais sa deuxième femme), il a emmené toute sa famille sauf mon père. Et mon père, d’après ce qu’il m’a raconté, est allé chez sa grand-mère.

Mon arrière grand-mère. Je l’ai connue, parce qu’elle a vécu assez vieille, à chaque début de Roch Hachana et à Yom Kippour, mon père et moi nous allions là-bas lui dire chana tova. Elle habitait à Lodz. Elle était chez quelqu’un, je ne saurais dire si c’était son fils, un frère de mon grand-père, son gendre peut-être, plutôt son gendre. Mon grand-père est venu en France, les enfants ont fait l’école française ; il habitait rue des Ecouffes. » INCERTITUDES AMÉRICAINES Henri Lewi « Qu’est-ce au juste que la fameuse « chair de l’Histoire » ? […] C’est le fantasme d’une saisie instantanée de la réalité vécue par les hommes d’un temps, à laquelle les textes qui restent de ce temps semblent pouvoir donner accès. » Christian Jouhaud, Dinah Ribard, N. Schapira, Histoire Littérature Témoignage, Folio Histoire, Gallimard 2009.

Bien sûr, la voix du raconteur n est pas la vérité absolue du passé, la chair de l’Histoire. Et pourtant, c’est comme un index ultra-sensible ; en particulier, elle restitue, à l’état naissant, des doutes, des incertitudes qui ont une positivité, sont eux-mêmes des traces. L’arrière-grand-mère de mon père, chez qui habitait-elle à Lodz, chez un fils ou un gendre ? Son grand-père, en Amérique, dans son extrême vieillesse, habitait lui aussi chez ses enfants. Et pourquoi, pourquoi quitta-t-il la Pologne ? Quelle faute vénielle ou non l’y poussa, que mon grand-père ne voulut pas raconter à mon père ? C’était pourtant une famille hassidique, même rabbinique, mon père avait deux oncles rabbins de bourgades proches de Lodz. Le patriarche lui-même n’était sans doute pas rabbin ; toute la famille resta en Pologne, lui seul partit, avec sa famille proche. « Il est mort très vieux, presque à cent ans, dit encore mon père, il ressemblait tout à fait à mon père… Quand je lisais ses lettres – il écrivait à mon père, mon père lui répondait aussi – il écrivait toujours à la manière rabbinique. Il commen- çait par barukh hashem, toute sa lettre était pleine de Torah, de psukim, de meshalim, toutes ces histoires. Mon père répondait de la même façon. Et lui-même quand il m’écrivait des lettres à moi, quand j’étais en France, il écrivait de la même façon. Il m’écrivait en yiddish, bien sûr. (Son père aussi écrivait en yiddish.) Toujours barukh hashem, et il finissait d’une manière élégante avec un mashal 2 de la Torah… » Suit l’histoire de la tante Rose, l’une des trois sœurs américaines de mon grand-père.

Celui-ci, beaucoup plus tard, de Lodz, essaya de 2. Barukh hashem (héb.) : béni soit Son nom !

Mashal, pl. meshalim : parabole tirée du Talmud ou d’un commentaire. Pasuk, pl. pesukim : verset biblique. la marier. « Lui en Pologne, elle en Amérique, comment faire, on ne pouvait pas se marier par correspondance, il s’est débrouillé pour trouver un jeune homme ; celui-ci avait dix, quinze ou même vingt ans de moins que la tante Rose - une Américaine, les dollars, ça joue. Nous avons la photographie, je te montrerai le couple. Il était intéressé, elle n’était pas si moche, elle était même peut-être jolie. Il avait peut-être vingt ans, elle peut-être trente-cinq. Elle est donc venue en Pologne, et moyennant dollars, il s’est marié avec elle. Dans son esprit c’était une bonne affaire, tous ces petits Juifs en Pologne à l’époque ne pensaient qu’à émigrer, et l’Amérique était le pays du pain blanc, on y mange le pain blanc dans la semaine, c’est ce qu’on disait. C’était en 22 ou 23. (En 1928 j’ai quitté la Pologne.) La Pologne était à peine née, elle avait obtenu l’indépendance en 1918… Ces jeunes gens se sont mariés. Religieusement, pas officiellement, pas à la mairie. J’ai assisté au mariage ; pas à la shul, on n’était pas obligé d’aller à la shul, un rabbin est venu à la maison, il leur a donné la bénédiction nuptiale, khupat kidushin… La khupa, je me rappelle, ça s’est fait chez mon père, à Lodz… C’est comme ça que j’ai connu Rose, et très bien.

Elle est restée quelque temps à Lodz, peut-être trois ou quatre mois, avec son mari. Elle m’avait pris en sympathie, j’étais déjà un jeune homme assez mûr pour savoir comment ça se passe dans la vie, elle m’a tout raconté. » Je résume la fin : Rose est repartie, non sans avoir imprudemment satisfait la curiosité du jeune homme : pourquoi était-elle venue se marier en Pologne ? Là-bas, dit-elle, elle vivait avec un homme, mais l’histoire était quasiment terminée.

Le jeune homme n’a rien dit. Il s’est fait entretenir le plus longtemps possible par son épouse américaine, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’il ne la rejoindrait jamais.

Histoires de ruptures. Dans ma Génération du déluge, il y a ce leitmotiv répétitif et ambigu : il faut partir de la Pologne, départ et point de départ, vers l’avenir et le passé. C’est comme si les départs de mon arrière-grand-père, puis de mon père (cette photo sur un quai de gare, à Lodz probablement, où toute la famille de mon père est venue le mettre dans le train de Paris), puis de mon grand-père, résonnaient encore en moi. Histoires de continuité aussi : yiddish mêlé d’hébreu rabbinique des lettres venues d’Amérique, comme celui des lettres venues plus tard de Pologne, de mon grand-père à mon père, avant que celui-ci ne le fasse venir près de lui en France, dans les années trente ; circulation de la tante Rose, des mandats en dollars. Le yiddish à cette époque, comme les dollars, ignorait les frontières, l’Atlantique lui-même. Mon grand-père lui aussi mourut assez vieux ; quelque temps avant il avait pris l’avion pour aller rendre visite à ses sœurs aux Etats Unis, et deux d’entre elles vinrent un jour nous voir en France. L’une d’elles me révéla que nous descendions de Juda Halevi ; exilés de Tolède nous étions passés par la Provence et l’Allemagne avant de nous établir en Pologne ; tout était écrit noir sur blanc dans des papiers qui avaient malheureusement brûlé, à un moment ou à un autre du voyage. En passant, elles sont allées voir leur école, dans le Pletsl3.

Je trouve l’Amérique à mon premier éveil, dans des illustrés que ma mère me rapportait, retour de faire ses courses. C’était Red Ryder, Mandrake, Pécos Bill : un cavalier masqué, la Loi à l’est du Pécos, faisait se dresser son cheval au sommet d’un canyon, sur fond de soleil levant.

Les grands numéros de Donald étaient pleins de cavaliers, d’Indiens, de magiciens.

Enfant, je lis et relis Le dernier des Mohicans.

Le vieux Chinkachgook s’adresse à son fils mort, revêtu de toutes ses plumes, assis sur une sorte de trône. Il chassera les grands bisons dans les prairies de l’autre monde, parmi les dieux. La tribu s’éteindra. J’ai quelquefois pensé que ces Mohicans étaient pour moi, de façon brumeuse, les derniers Juifs polonais, ceux qui m’entouraient ; mais non, le monde des forêts américaines, de l’Amérique en général, existait pour lui-même.

J’aimais les Indiens, les gauchos, les uniformes rouges de la police montée canadienne ; le silencieux Bas-de-cuir, sa carabine infaillible ; avec la petite troupe qu’il cornaquait j’entrais sous la cascade pour échapper aux Hurons, de la même façon que je suivais Bibi Fricotin dans les cavernes de Fontainebleau ou les Mousquetaires du maquis dans leurs exploits contre les fridolins ; les Mousquetaires tout court. En même temps une partie de moi-même baignait dans d’autres langues, une autre histoire. Je ne m’étonnais pas, rentrant de l’école, de trouver mon père discutant en yiddish avec son oncle ou son père, en polonais avec ma mère. Beaucoup de choses s’étaient passées avant et ailleurs, qui ne m’intéressaient pas plus que cela.

Mon oncle maternel était arrivé un jour, venant de Russie. Aux repas familiaux il racontait tout à coup des histoires qui gênaient tout le monde : dans des forêts des partisans tiraient sur des soldats allemands surveillant des déportés, on gazait des gens dans des camions ; caché dans un trou avec Ivan, son copain russe, il échappait au meurtre méthodique de tous les prisonniers du camp.

Parfois j’accompagnais mon père dans la ville de mon grand-père, où il allait pour ses affaires. Mon grand-père était là, déjà âgé ; il était sourd et ne parlait quasiment que le yiddish. Je ne suis pas sûr qu’en Pologne il ait jamais parlé

le polonais. Il était revenu aux pratiques religieu ses, ce qui étonnait mon père. A la shul, on venait chercher celui-ci. Athée et anticlérical il se prêtait pourtant aux rites. Attendant son retour j’étais pétrifié d’angoisse : est-ce qu’on n’allait pas venir me chercher aussi ? Tu n’es pas assez riche, me disait mon père pour me rassurer.

L’Amérique était un monde entièrement imaginaire. Quand un jour de mon enfance mon grand-oncle partit, avec ma tante, nous laissant toutes sortes de shmattès4 qui encombrèrent les armoires de ma mère, je ne réalisai pas un instant qu’ils partaient pour un pays réel d’où me venaient Donald, Little Nemo et Le dernier des Mohicans. Ils revinrent quelques années après. En attendant que mon père leur trouvât un appartement ils restèrent trop longtemps chez mes parents, dans une pièce vide du rez-de-chaussée, avec leurs grandes valises pleines d’objets précieux, certains cassés, vaisselles de cristal, souvenirs de Pologne, ils en étaient inconsolables. Des valises aussi s’étaient perdues en route. Ils regardaient la télévision, des journées entières. Mon grandoncle faisait des réussites. Il réussissait parfois à faire jouer mon père à la belote. Parfois, comme ils jouaient, ma tante qui regardait la télévision poussait un cri : Maurice, hosti gehert ? Chicago ! 5 Nous ne savions ce qu’ils avaient fait là-bas, où exactement ils avaient vécu, comment ils avaient gagné leur vie, amassé de quoi remplir ces grandes valises. Le souvenir que j’ai d’eux est encombré de valises. Je ne sais combien de fois mon jeune frère et moi avons porté les leurs, de la gare et retour, pour ne pas prendre de taxi. Ils étaient cousins germains et n’avaient pas d’enfants.

Finalement ils se brouillèrent aussi avec mon père et mon oncle. Ma grand-tante défraya la chronique. Des Etats Unis elle avait rapporté le goût des habillements extravagants ; tôt le matin, les jours d’été, elle circulait dans notre petite ville en bermuda. Je ne me rappelle plus quand je récupérai le dictionnaire Harkavy de mon grand-oncle, yiddish-hébreu-anglais ; peut-être après sa mort. Il lui avait tellement servi, en Amérique, que le papier bible partait en lambeaux.

Il y a trois ans, je suis allé voir la bourgade de mes origines, Zdunska-Wola, celle où mon grandpère, pour satisfaire le désir de sa grand-mère, vint étudier dans une yéshiva ; où il se maria ; où naquit mon père. Nous venions de Varsovie, où nous avions visité le cimetière et l’ancien quartier juif, faisant pèlerinage aussi à l’Umschlagplatz et au monument aux morts du ghetto ; où nous avions pris une chambre bruyante à l’Hôtel Metropol ; où la gare, seule peut-être dans la ville polonaise, nous avait paru vraie, comme une gare quelconque d’Europe centrale où l’on peut attendre son train en mangeant un sandwich, du hareng ou une soupe chaude. Nous avions réservé à Zdunska-Wola un hôtel dénommé Hadès, peut-être était-ce le nom du propriétaire ; ou alors celui d’un lieu-dit ; ou peutêtre ce mot Hadès a-t-il un autre sens en polonais.

En tout cas il nous avait fait hésiter ; et enfin nous avions téléphoné et pris une chambre.

Le cimetière de Zdunska-Wola doit ressembler à beaucoup de cimetières juifs de Pologne : la broussaille l’a envahi, la plupart des pierres tombales sont couchées et brisées. Quelques Polonais, une héroïque madame Bartsch, se sont consacrés à ce cimetière ; ils ont édifié une belle grille, entre-

pris de nettoyer l endroit. Elle me montra la pierre tombale de mon arrière-grand-mère, parfaitement intacte au milieu des ruines. C’est une pierre double, où sont inscrits non seulement le nom de mon arrière-grand-mère Hentshé mais celui de sa sœur Pessé-Baylé, épouse Khabelak ; elles sont mortes à peu de distance l’une de l’autre, bien avant la guerre de 39. A côté du nom de Hentshé se trouvent aussi le nom de son père, Itshélé Pik, et celui de son mari, Hersh Shpigel, que mon père aimait particulièrement et que l’on voit sur quelques photos qu’il avait conservées : grand vieillard en barbe blanche et en casquette, tel était le balébos 6 qui reçut à sa table l’étudiant de yéshiva, mon futur grand-père, et le prit comme gendre. Je porte son prénom, qui est celui aussi d’un frère de ma mère, assassiné dans le ghetto de Lodz. Pik, Shpigel, Khabelak, ces noms inscrits dans la pierre faisaient échapper les récits de mon père à l’imaginaire, au nit gefloygn, nit geshtoygn7, à l’incertain du récit.

Dans le train de Varsovie, en revenant de Zdunska-Wola, nous avons rencontré un homme de théâtre américain venu en Pologne monter un spectacle sur Bruno Schulz. Les récits hassidiques se nourrissent de tels hasards. A Paris, nous avons reçu un mail d’une inconnue ; c’est la fille d’une cousine germaine de mon père, qui fut déportée de Zdunska-Wola à Auschwitz et s’exila en Australie après la guerre. Interrogée à distance, la vieille dame se rappelle bien notre arrière-grand-mère Hentshé : sa cuisine était délicieuse. Kreplekh, knaydelekh. Les Khabelaks eux aussi se sont manifestés, leurs descendants américains. J’ai traduit pour eux l’article du yisker bukh (livre du souvenir) de Zdunska-Wola concernant leur ancêtre le plus connu. (Une renommée purement locale.) 6. Balebos (yiddish) : chef de famille. 7. Nit geshtoygn, nit gefloygn (yidd.) : imaginaire.

Le grand père d’A. S. fut-il tué à Jitomir même ? Dans le chapitre que je relis sur Jitomir, outre un pogrome en 1905 qui fit quarante morts et deux cents blessés, et les soldats allemands en 1918 tuant beaucoup de gens, Osherovitsh signale deux grands pogromes en 1919, pendant la guerre civile : le premier en janvier, le second en mars ; ce dernier fut « l’un des plus terribles et les plus sanglants de l’histoire des Juifs d’Ukraine. Les quatre jours que dura le massacre, on ne tua pas moins de trois cent soixante-dix Juifs ».

Curieusement, l’auteur raconte bien plus longuement les événements de 1905 que ceux de 1919. En 1905, on créa une organisation d’autodéfense à laquelle adhérèrent tous les jeunes Juifs de la ville. « L’organisation d’autodéfense, est-il écrit, se battit héroïquement contre les pogromistes, et là où la police n’aida pas les assassins, les jeunes gens armés de l’autodéfense les repoussèrent ; sans leur héroïsme le nombre des victimes juives aurait été beaucoup plus grand. Regardant la mort en face, prêts au sacrifice de leur vie, les jeunes gens de Jitomir, artisans, ouvriers et étudiants, affrontèrent les armes à la main les bandes de voyous chrétiens partout où elles se montrèrent. Ils se mirent en travers de leur chemin, et à certains endroits les mirent complètement en fuite ; quinze de ces jeunes héros furent tués. » Sur les pogromes de 1919 à Jitomir, en revanche, Oshérovitsh ne donne rien de plus que les chiffres ; mais il raconte tout au long ce qui se passa dans une ville voisine, Novograd Volinsk. Il est vrai que la souffrance juive, dans cette ville, dura toute une année, de juillet 1919 à la fin de l’été 1920, d’une occupation à l’autre, et qu’on compta mille huit cents morts, sans compter les centaines de morts dans les campagnes avoisinantes.

« Quand les Bolcheviks [de Novograd Volinsk], dit Mendel Oshérovitsh, introduisirent l’ordre nouveau et qu’on fonda un revkom [comité révolutionnaire], il se trouva aussitôt que le secrétaire du revkom était un jeune Juif nommé Itsik, déjà précédemment actif dans le mouvement révolutionnaire ; quand on sépara l’Eglise et l’Etat, les antisémites utilisèrent ce fait et travaillèrent contre les Juifs les paysans de la ville et aussi dans les villages à l’entour, disant que personne d’autre qu’Itsik n’était coupable du fait qu’on avait enlevé tout pouvoir à l’Eglise orthodoxe. […] Quand on annonça à Itsik, un dimanche dans la journée, qu’une masse de paysans s’étaient rassemblés près de l’église, et que parmi eux se trouvaient aussi quelques chrétiens instruits de la ville, et que tous criaient que les Juifs étaient coupables de tout et qu’il fallait jeter à bas le pouvoir des soviets, Itsik sauta aussitôt à cheval pour y être, et avant que personne eût fait un mouvement on entendit le fracas des mitrailleuses.

C’était l’artillerie des soviets qui tirait sur la foule massée là pour l’insurrection, et aussitôt la place se vida entièrement. Tout le monde s’enfuit le plus loin possible. » Après quoi les Blancs ayant pris la ville, sous prétexte de fouilles, d’interrogatoires et de contre-interrogatoires, on assassina méthodiquement toute la jeunesse juive. Les morts s’entassaient dans les rues, les mères cherchaient leurs enfants disparus. A la fin on rassembla dans l’église, dit Oshérovitsh, tous les Juifs survivants, avec les rabbins et les rebbés hassidiques. Il y eut un prêche du pope, qui fit honte à ceux-ci : ils avaient mal guidé leur communauté, fait venir sur elle le châtiment divin. Puis l’hetman réunit les mêmes dans la synagogue et fit lui aussi un discours. Eux les victimes des atrocités, ils étaient les coupables. « Il ne rougit pas de dire que les Juifs avaient été partout et toujours coupables de tout, et cela depuis les temps d’Abraham, de Moïse et du roi David ; partout où arrivait un malheur c’étaient les Juifs qui en étaient coupables, parce qu une malédiction pèse sur eux qui infecte leur esprit ; mais lui, l’hetman ukrainien, détruirait cette infection, il n’en resterait rien. Ainsi parlait ce descendant de Bogdan Khmielnitski dans la grande synagogue de Novograd Volinsk ; ensuite les Juifs durent jurer qu’ils le serviraient fidèlement.

Et ceux qui durent jurer ainsi étaient des pères dont les hommes d’armes de cet hetman avaient assassiné les fils, dont les cadavres s’entassaient encore dans les rues… » « La chair de l’Histoire, dit encore Christian Jouhaud8, désigne-t-elle autre chose qu’un désir de littérature dans le travail de l’historien ? Désir de raconter, désir de provoquer de l’émotion, de faire que l’évocation du passé devienne sensation d’un contact. » Un fantasme de connaissance directe du passé, comme si l’on pouvait, à travers la voix des témoins, toucher la chose même, soit ; mais on trouverait aussi chez l’historien, chez Jouhaud luimême, un rêve tout aussi utopique d’échapper à la littérature. A propos de Restif de la Bretonne, tel livre d’Emmanuel Leroy-Ladurie, dit-il, n’est pas fiable : trop bien écrit, il emprunte à la littérature sa force, son dynamisme, son ambition totalisante ; le pur historien se résigne à écrire mal, mais il est digne d’approcher la vérité, grâce à l’humilité, à la méthode, en se demandant à tout instant : à qui profite le texte ? Littérature et idées derrière la tête, c’est tout un. Tout texte intéressant est intéressé.

Il importe, dans tout récit, de repérer et déchiffrer modèles ou procédés d’écriture, répétitions d’épi- sodes saisissants ; ainsi, dans les documents de la famine en France, en 1651, puis en 1661, les gens broutant de l’herbe, les femmes allaitant encore des enfants morts. « Leur identification débouche tout de suite sur celle de leur but : l’efficacité. »

Dans Oshérovitsh aussi il y a beaucoup de littérature, des intentions suspectes. Dans le récit des pogromes de 1905, héros et martyrs ont une tonalité plutôt hagiographique qu’historique. D’un chapitre à l’autre, les épisodes affreux se répètent, comme dans les textes sur les hordes cosaques de Khmielnitski les chats cousus dans le ventre des femmes enceintes9. Ici, c’est la hache des paysans ukrainiens. Et pourtant le souci d’objectivité n’est pas absent : le pope n’est pas d’accord pour qu’on assassine, les gendarmes ne veulent pas que les meurtres leur retombent dessus ; surtout, Oshérovitsh le montre bien, ceux-ci découlent presque entièrement de la rumeur, comme par un processus autonome, un enchaînement ingouvernable. Ces paysans parmi lesquels s’était diffusé le bruit, (répandu par un agent du tsar, par quelques provocateurs des Cent-Noirs) que les Juifs s’armaient, qu’ils s’exerçaient à tirer sur des portraits du tsar, qu’ils arrivaient en force, ils avaient des raisons de réagir, de s’effrayer. Mais Oshérovitsh, c’est vrai, ne met jamais en question dans sa finalité le récit lui-même du pogrome.

Les militants des partis existants, sionistes, bundistes, socialistes, avaient intérêt eux aussi à jeter de l’huile sur le feu : les uns pour provoquer des départs pour la Palestine, les autres pour inciter les Juifs au combat politique. Après l’exil, le récit du pogrome visait au moins à justifier l’exil.

Dans le récit des souffrances juives à Novograd Volinsk, en 1919-1920, sauf les chiffres, le souci de vérité scientifique est moins sensible. On dirait que, face justement à des chiffres effrayants, un tel souci pourrait être com- 9. Voir Carole Ksiazenicer-Matheron, Les temps de la fin, éd. Honoré Champion, Paris 2006, sur des lectures messianiques de l’Histoire en Europe orientale, qu’il s’agisse des pogromes de Khmielnitski ou de la guerre civile en Ukraine. pris comme une façon d aller contre le deuil des siens, comme une forme de trahison. Ce sont des Lamentations à l’ancienne, pleines de douleur et d’indignation. Et pourtant, comme d’eux-mêmes, des éléments d’explication se présentent ici. Ce qui rend compte de l’acharnement des meurtriers, c’est une barbarie qui est un legs familial : les pogromistes de 1919 ne sont-ils pas les petits-fils de Bogdan Khmielnitski ? C’est aussi une idéologie cléricale rétrograde, la même que dans les accusations de crime rituel : un christianisme qui voit dans les Juifs les meurtriers du Christ, une race damnée de toute éternité. En même temps, dans ce que dit Oshérovitsh, le religieux n’est pas d’un seul côté : tel bolchevik était le fils du rebbé de Makarov et ne voyait apparemment pas de contradiction entre judaïsme et bolchevisme ; tous ces jeunes Juifs qui arpentaient les rues de Novograd Volinsk, avant la guerre, qu’ils fussent socialistes, bundistes, sionistes ou territorialistes, « ils cherchaient tous une rédemption pour le peuple juif et pour tous les pauvres et opprimés ». A travers ces pages, on assiste en réalité à une guerre de religion ; les Blancs accusent les Juifs de s’être armés « pour massacrer jusqu’au dernier les chrétiens orthodoxes » ; l’hetman et le pope convoquent les rabbins et les rebbés dans la synagogue et l’église pour les ramener à une juste relation avec Dieu. « On aurait dit, dit Oshérovitsh avec stupeur, que les coupables étaient les Juifs. » Mais pour les Ukrainiens, c’était bien le cas : coupables, abandonnés par Dieu, puisque massacrés… Le noyau le plus objectif, minimum en quelque sorte, de l’affaire est une explication par les circonstances, une situation de guerre : la fusillade près de l’église, ordonnée par un bolchevik juif, mettait tous les Juifs dans l’autre camp. Parmi ceux qu’on mena à des contre-interrogatoires il y eut le fils d’un pieux sacrificateur, qui était connu

comme un hassid fervent : « Devant chaque bande je dois me justifier, raconte-t-il, raconter que je n’ai pas tiré sur l’église, que je ne suis pas responsable de la destitution du tsar, que je ne fraie pas avec les communistes, et que je n’ai jamais suspendu les portraits des deux youpins, Lénine et Trotski, dans une église. » Quelle part de vérité y avait-il, à ce moment et plus tard, dans les accusations polonaises, ukrainiennes, etc., dans tous les on-dit que les Juifs réfèrent à l’antisémitisme ? Dans le livre familial que prépare A. S., celui-ci mettra-t-il à distance toutes les versions ? Je ne sais rien du grand-père tué en 1929. Etait-il communiste, sioniste, bundiste ? Pétliura était-il le monstre des chroniques yiddish ? Il semblerait qu’il ait eu, lui aussi, une sensibilité de gauche.

Le regard objectif lui-même évolue. Tout à coup la guillotine et les massacres de Septembre jettent une ombre sur la Révolution française ; et les Huguenots du seizième siècle, avec leurs grands seigneurs factieux et cyniques, n’ont plus toute notre sympathie. Il s’est passé toutes sortes de choses depuis le livre d’Oshérovitsh. Le jeune Itsik arrivant à cheval avec ses soldats et sa mitrailleuse pour disperser une manifestation de gens qui ne voulaient pas de la dictature du prolétariat ne nous fait plus battre le cœur, pas plus que les films de propagande d’Eisenstein ; les paysans ukrainiens, autant que les Juifs, avaient peut-être un pressentiment de ce qui les attendait sous le nouveau régime. 3

Dans le film des frères Coen, A serious man, il y a au début l’histoire de ce vieil homme rencontré sur le chemin et invité chez soi ; mais peutêtre est-ce un mort-vivant ? L’hôtesse lui enfonce un couteau dans le corps. Le sang s’élargit sur sa chemise. D abord il n en fait pas cas, puis il recon naît qu’il n’est pas absolument dans son assiette ; il va prendre une petite soupe ; ou plutôt non, il s’en va, il faut sentir parfois qu’on est de trop. Cela se passe dans l’ancien monde yiddish, quelque part à l’Est de la vieille Europe, in der alter heym10 ; mais ce qui suit est en Amérique, même dans l’Amérique profonde, la province américaine, celle des années soixante ; et les commentateurs de s’interroger : quel rapport entre le mort-vivant d’avant l’Amérique et le mathématicien indécis de la suite, Larry Gopnik11 ? Que celui-ci écoute encore et encore mayn shtètelé Belz atteste au moins une continuité ; le yiddish d’une si longue histoire ne s’efface pas si facilement ; il ne faut pourtant pas exclure l’hypothèse de la transmigration. Peut-être, dit un internaute sagace, le coup de couteau de l’histoire yiddish dit-il une malédiction semblable à celle des Atrides. Une colère divine semble poursuivre la famille Gopnik d’une génération à l’autre, sans que personne puisse savoir quelle a été la faute originelle. Gopnik n’a rien fait de mal (et sa femme non plus), pourquoi faut-il qu’il divorce, pourquoi tous ces soucis ?

Mais on peut être coupable sans avoir rien fait, parce qu’on n’a rien fait. Ainsi n’avoir pas renvoyé la proposition d’acheter le disque Abraxas est-il un acte d’achat, il faut payer. Actes ou nonactes, le monde est strictement gouverné par le karma. Quand on essaie d’acheter un professeur, dit Gopnik à l’étudiant coréen, il faut s’attendre à des conséquences graves. Cela dit, garder l’argent est une tentation forte. Les rêves de Gopnik mettent à plat les profondeurs de son âme : il y couche avec sa nouvelle voisine, celle qui prend 10. (Yiddish) au pays d’origine, en Europe orientale.

des bains de boue au soleil ; l amant de sa femme, pourtant mort, y apparaît dans l’amphithéâtre où lui-même enseigne, à la fin du cours, exactement comme le vieillard du prélude yiddish : est-il mort, est-il vivant ?

Il y a évidemment quelque chose de folklorique en tout cela ; le mort-vivant ressemble à l’aubergiste juif du Bal des vampires qui se frotte toujours les mains, avant d’être devenu lui-même vampire et après ; ses gestes et ses inflexions sortent du théâtre ou du cinéma yiddish d’avantguerre. Mais j’ai été touché de ce yiddish soustitré au début d’un film américain, de cette façon de remonter en deçà, non seulement de l’exil en Amérique mais des Lumières européennes et de la modernité. Comme Pi, autre film juif, A serious man rapproche l’irrationnel des vieilles traditions juives et la science occidentale dans ses spéculations nouvelles, incompréhensibles, vertigineuses. La morte-vie du dibbouk s’y superpose à celle du chat de Schrödinger. C’est la nature du réel lui-même qui fait problème. Que raconte exactement le grimoire aperçu çà et là, œuvre d’un frère étrange, parasite, peut-être exhibitionniste et sodomite, où les chiffres avoisinent les lettres hébraïques du tétragramme ? Synthèse mathématique ou cabalistique géniale, martingale infaillible, le doute subsiste. Le mathématicien voit son frère persécuté par la police, pisté et tiré comme un cerf par son voisin goy : lui aussi, qu’a-t-il donc fait de mal ? Malgré les apparences on est toujours dans l’ancien monde ; qui a dit que les Juifs étaient en sécurité en Amérique ?

D’où viendra le typhon final ? Des shvartse des ghettos, des Arabes d’Al-Qaïda ? Après le onze septembre, où ira-t-on ? En Australie ? En Israël, rejoindre les émigrants russes, coloniser les ter- ritoires ?

Ainsi le film des frères Coen nous ramène t-il à la zone de résidence originelle, Ukraine ou Pologne, à des massacres inexplicables, une culpabilité incompréhensible, un suspens entre vie et mort. Dans les récits de Bashevis Singer des morts se promènent qui ignorent qu’ils sont morts ; d’autres tout à coup le soupçonnent et s’effraient : à quel monde appartiennent-ils, monde des vivants, monde des morts, ou ce monde du chaos, oylem hatoye, qui est entre les deux, comme la dernière hallucination des agonisants12 ? Mon père avait la même angoisse. Le yiddish sonore, dialectal, incompréhensible qu’il parlait avec ses oncle et tante revenus d’Amérique paraissait avoir perdu tout écho, comme avaient perdu leur reflet les personnages du Bal des vampires. Un monde disparu en fumée, disait-il.

Qu’apporte A serious man qui ne soit pas dans Herzog ou dans Crimes et délits ? Mais chaque grande œuvre parle pour un présent bien précis en même temps qu’elle le déborde, en avant et en arrière. A serious man est comme un état up to date de la conscience ashkénaze américaine, il faudrait le comparer sous ce rapport à Radio days. Ici et là on est dans une famille juive américaine, la société ambiante l’enveloppe et la pénètre de toute part ; en même temps l’origine ne s’y dilue pas, même le communisme y a une couleur juive13 ; complètement emportés par le flux 12. Voir I.B.Singer, Noce à Brownsville et Dans le monde du chaos. J’étudie longuement ce thème dans un livre à paraître, Le prophète et son scribe. Singer s’est beaucoup intéressé au Livre des morts tibétain, à l’occultisme en général.

radiophonique, les personnages de Woody Allen observent Yom kippour à leur façon, ceux des frères Coen ont leurs rabbins, leurs écoles, leur synagogue où le garçon devient bar-mitsva. Sur la justice divine, l’innocence des bourreaux, la culpabilité des victimes, la fragilité de l’existence juive, qu’ont à dire aujourd’hui les rabbins américains ? Quel sens peut avoir cette cérémonie de bar mitsva qui met Dieu au centre de toute la vie, comme autrefois, en Pologne, avant la shoah ? Les rabbins de la nouvelle génération ne comprennent même plus des mots hébreux aussi essentiels que get ou aguna14.


  1. Le Pletsl (yiddish) : le quartier juif de Paris, dans le Marais.
  2. Shmattès (yiddish) : chiffons, vêtements (usés).
  3. Yiddish : « As-tu entendu, Maurice ? » Une rumeur d anecdotes flottait autour d eux, ils s’étaient en Amérique (avait-on appris) brouillés avec tous leurs cousins et parents, car recevant pour naturel tout ce qu’on faisait pour eux.
  4. Christian Jouhaud et al., op. cit.
  5. Dont le nom évoque les idiots de Mendélé ou de Sholem Aleykhem.
  6. Dans un autre film des frères Coen, Barton Fink, on voit un jeune Juif progressiste américain engagé à Hollywood, s’engageant auprès d’un producteur également juif à faire le scénario d’un film de boxe.
  7. La femme de Gopnik veut obtenir de lui un get, un acte de divorce, pour pouvoir se remarier religieusement ; sinon elle est aguna.
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