Plurielles : Quel était le rapport de votre famille au judaïsme, lorsque vous étiez enfant à New York ?
Marc Marder : Ma famille était très pratiquante, elle appartenait à la mouvance des juifs libéraux. Nous allions tous les vendredis à la synagogue, ma mère faisait partie de la chorale.
Dès l’âge de six ans, j’ai suivi les cours de Talmud Torah à la synagogue pour apprendre l’hébreu et préparer ma bar-mitsva. L’été, je partais en vacances dans des colonies juives libérales. Plus tard, mon frère aîné est devenu rabbin. Mais notre maison n’était pas casher. Nous vivions dans un quartier de Long Island très mélangé où cohabitaient des juifs, des protestants et des catholiques.
Et puis, peu après que je vienne en France, mes parents sont partis vivre en Israël. Ma mère, selon l’expression consacrée, ne voulait pas « rater le bateau ». « On vit, disait-elle, à une époque où il existe un Etat d’Israël. Je ne veux pas rater ça dans ma vie ». Ils ont vécu là-bas dix ans.
Plurielles : Quelle a été votre première impression en arrivant en France ?
Marc Marder : J’ai eu le sentiment d’arriver dans un pays très catholique, où la religion était très présente. Ici, chaque jour correspond à un saint, ça n’existe pas aux Etats Unis. Quand j’étais dans l’orchestre de Boulez ou à L’Orchestre National de France, les musiciens, le jour de leur fête, invitaient les autres à boire un verre. Le pays tout entier vit au rythme des fêtes chrétiennes.
Auparavant, je n’avais jamais entendu parler de la Pentecôte ou de l’Ascension. En Amérique, on n’entend jamais parler des fêtes qui sont hors de ta religion, excepté bien sûr les fêtes majeures comme Pâques et Noël.
Plurielles : Mais en Amérique, le nouveau Président élu prête serment sur la Bible. Cela n’existe pas en France.
Marc Marder : C’est vrai, mais vivre au rythme du calendrier des saints me semble beaucoup plus contraignant. Il n’y a pas si longtemps, on ne pouvait pas donner aux enfants un prénom hors du calendrier des saints, en France.
Plurielles : Quelle image avez-vous eu du monde juif français ?
Marc Marder : Je suis resté complètement en dehors du monde juif ici. Je n’ai pas cherché à m’intégrer à quelque groupe que ce soit. Il faut dire que je m’étais déjà éloigné de cet univers lorsque j’ai quitté ma famille à seize ans pour aller étudier à l’université. Ici, je ne savais même pas qui était juif. En Amérique, c’est très facile, tout le monde sait qui tu es. Dans mon enfance, il n’y avait que des juifs ashkénazes, on les reconnaissait tout de suite à leur nom. Ils s’appelaient, Berg, Friedman, Stein Ici, les noms ne m’évo- UN AMÉRICAIN À PARIS : ENTRETIEN AVEC MARC MARDER Nadine Vasseur Marc Marder est musicien interprète et compositeur. Originaire de New York, il arrive en France en 1977 pour intégrer l’orchestre de l’IRCAM, alors dirigé par Pierre Boulez. Après plus de trente ans de vie en France, comment perçoit-il le judaïsme français ? En quoi est-il différent selon lui du judaïsme américain ?
quaient rien. Il y a beaucoup de juifs séfarades et c’est un monde que je ne connais pas. Beaucoup de juifs ont aussi changé de nom. Je le comprends très bien, il y a eu un tel traumatisme ici. Je me souviens qu’une amie de ma femme ne voulait pas qu’on prénomme notre deuxième fille Rebecca car c’était trop juif. Aujourd’hui, je connais beaucoup de juifs dans le milieu de la musique, du cinéma, mais la plupart ne connaissent rien au judaïsme.
Ils ne connaissent pas les prières, ne lisent pas l’hébreu. Ils sont souvent même très fiers de ne pas être pratiquants, d’être « contre tout ça », de se dire enfants de bundistes, etc Si bien que la religion n’est pas du tout vivante ici. A New York, la religion faisait partie de la vie culturelle juive.
Elle était très vivante, on vivait à son rythme. La vie juive toute entière était une chose vivante. Ici, elle me donne l’impression d’être un musée. On parle beaucoup de l’holocauste mais la vie n’est pas une vie de judaïsme vivant. Peut-être que certains juifs en France vivent comme je vivais à New York mais je ne les vois pas.
Plurielles : L’une de vos filles a voulu faire sa bat-mitsva, alors qu’elle est née en France d’une mère catholique. Qu’en avez-vous pensé ?
Marc Marder : C’était très étrange pour moi. En même temps, j’étais très content. Elle recherchait une éducation spirituelle, j’ai trouvé ça très émouvant, très beau. Pendant toute l’année où elle a étudié, nous avons eu des discussions spirituelles et morales, c’était superbe. Je l’ai conduite régulièrement à la synagogue, ce qui m’a replongé dans l’hébreu, dans toute cette culture. Ce qui m’a pris beaucoup de temps, c’est de trouver pour elle le bon endroit. Je ne savais pas si je trouverais en France une synagogue qui me paraisse familière, qui soit proche du judaïsme libéral que j’avais connu à New York. J’ai cherché longtemps. Finalement, j’ai trouvé chez Pauline Bebe et son mari un équivalent des libéraux amé ricains : l’égalité entre hommes et femmes, des prières en français et en hébreu, une ouverture sur le monde. Mais tout cela, je l’ai trouvé pour ma fille, pas pour moi. Mon désir à moi n’était sans doute pas assez fort.
Plurielles : En venant en France, vous vous rapprochiez du lieu où s’était passée la Shoah, en Amérique vous étiez plus loin.
Marc Marder : En Amérique, on était plus à distance bien sûr. Mais nous connaissions beaucoup de gens qui étaient passés par les camps, qui portaient des tatouages. Une partie de ma famille avait été décimée en Hongrie. Aussi la Shoah était-elle malgré tout très présente dans ma famille. J’ai vu Nuit et brouillard quand j’avais sept ans. En France, à la même époque au début des années soixante, ce film était censuré parce qu’on y voyait des policiers français. En 1961, le procès Eichmann a été retransmis à la télévision américaine. Je n’ai pas eu du tout l’impression de me rapprocher de cette histoire en venant en France. En 1977, on n’en parlait pas du tout ici.
C’est peu à peu que c’est venu.
Plurielles : Vous avez composé la musique de tous les films du cinéaste cambodgien Rithy Panh. Pourquoi cet intérêt pour le génocide cambodgien, est-ce une manière pour vous de revenir sur la Shoah ?
Marc Marder : Bien sûr que ce n’est pas étranger. Ça ne l’est pas davantage pour Rithy Panh. Lorsqu’il parle ou écrit sur moi, il rappelle toujours qu’une partie de ma famille a disparu dans la Shoah. Pourquoi un juif new yorkais écritil la musique de ses films ? Depuis qu’on s’est rencontrés, on ne se quitte plus. Parce qu’on a trouvé, par la musique, un langage commun pour parler des deux génocides. Il a trouvé cela en moi.
De mon côté, c est une manière de m exprimer musicalement sur cette histoire.
Plurielles : Beaucoup de juifs américains perçoivent la France comme un pays antisémite.
Qu’en pensez-vous, vous qui vivez ici ?
Marc Marder : Beaucoup d’Américains pensent que la France est un pays antisémite. Les médias diffusent largement cette idée. Il est vrai que j’entends de temps en temps des choses qui me dérangent, des petites choses dites l’air de rien, des petits mots, des expressions, beaucoup plus qu’en Amérique. Il y a des choses qui, pour un Américain, semblent très bizarres. Par exemple, une ville qui s’appelle Villejuif ! Une « city of jews » serait impensable aux Etats Unis. Mais de là à avoir le sentiment de vivre dans un pays antisémite, non.
Plurielles : En Amérique, il y a eu le numerus clausus des juifs à l’université et cela a duré jusque dans les années 1950. En France, excepté sous le régime de Vichy, il n’y a jamais eu de telles choses.
Marc Marder : Je suis trop jeune pour avoir connu cela. Je sais que beaucoup de clubs étaient aussi interdits aux juifs, comme le New York Health Club ou certains clubs de golf. C’était aussi vrai à Hollywood. Les grands producteurs juifs étaient exclus de nombreux clubs et ils ont dû créer leurs propres clubs. Je pense même que ça existe toujours. Je suis sûr que dans certaines copropriétés de Manhattan, on refuse encore des juifs. On ne va pas dire qu’on refuse untel parce qu’il est juif, on va trouver d’autres raisons. Ça n’a rien de légal, bien sûr. Mais en Amérique, à partir du moment où ça se passe dans le privé, on peut faire tout ce que l’on veut.
Plurielles : Vous vous sentez en sécurité en France ?
Marc Marder : En sécurité ? Non. Mais je ne suis pas seulement juif, je suis aussi un immigré.
Même si j’ai aujourd’hui la double nationalité, je resterai toujours un étranger ici. Et ce n’est pas très confortable. Mais peut-être est-ce très personnel. Se sentir étranger, c’est fatigant à la longue. Pour le dire plus précisément, je me sens beaucoup plus étranger que juif ici. Le problème c’est qu’aujourd’hui, je suis aussi un étranger en Amérique. J’ai vécu plus longtemps en France. Bien sûr, je continue à m’intéresser à ce qui passe là-bas, je vote en Amérique.
Mais je suis devenu trop français dans la tête, j’ai du mal aujourd’hui à comprendre la mentalité politique américaine. Reste que je ne suis pas étranger de la même manière là-bas qu’ici. Je ne le suis pas culturellement, pas au fond de moi. Parce que c’est là-bas que j’ai grandi.
Plurielles : Et l’humour juif ? Est-ce qu’il est le même en France et aux Etats Unis ?
Marc Marder : Oui et non. L’humour juif est plus drôle aux Etats Unis. Il est beaucoup plus ironique, plus second degré. Il est surtout beaucoup plus présent. L’humour juif c’est l’humour de New York tout entier. Tout le monde à New York a l’humour juif. En France, si on raconte une blague à table il y a toujours des gens qui ne comprennent pas. Là-bas, tout le monde comprend. Ici, c’est considéré comme l’humour juif, là-bas c’est l’humour tout court. C’est ça la différence. L’humour juif a eu une telle influence sur la mentalité de la population dans son ensemble. Ce sont les juifs qui ont forgé l’idée de l’Amérique dans l’esprit des Américains, à travers les films. L’image de l’Amérique protestante, morale, a été fabriquée par les producteurs juifs depuis le début du 20e siècle.