Le roman juif américain, Paris, Payot, 1980. Parmi les écrivains de langue française, je pense, entre autres, à André Schwarz-Bart, Piotr Rawicz, Georges Perec, Henri Raczymow, Serge Koster, Myriam Anissimov, Gérard Wajcman, Berthe Burko, Robert Bober, Régine Robin, des dramaturges comme Jean-Claude Grumberg, des poètes comme Charles Dobzynski, Céline Zins, Alain Veinstein… 3. François Gantheret, « De l’emprise à la pulsion d’emprise », in Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, printemps 1977. c’est précisément ce quelque chose qui se parle en nous, que nous ne comprenons pas forcément et qui demande néanmoins révélation et incarnation.

Cynthia Ozick, parmi les écrivains américains, est aujourd’hui le sourcier le plus sensible de cette parole enfouie. L’une des métaphores qu’elle a choisies pour la capter est celle du « traducteur introuvable » dans Envy : or Yiddish in America. « La métaphore, écrit-elle, est… un prêtre de l’interprétation : mais ce qu’il interprète est la mémoire. La métaphore est dans l’obligation de creuser sans relâche langue et narration ; elle habite la langue dans ce qu’elle a de plus concret.

En tant que projection la plus traumatique de l’inconnu dans notre être le plus intime, le plus sensible, le plus secret… »

avec une logique implacable et une apparence de chaos. Les lieux défilent et fusionnent, les épisodes s’emboîtent, les personnages sont ubiquitaires, le passé et le présent se chevauchent, les points de vue ne cessent de se déplacer abolissant perspective et centre de gravité, dispersant les focales dans le corps de la narration ; le flux de conscience est interrompu et repris selon des rythmes aléatoires, dialogue et monologue se muent l’un en l’autre ; la voix du narrateur brouille les pistes par une ambiguïté totale et délibérée, se situant toujours aux confins entre ironie, sarcasme, empathie et rejet, amour et haine, invective et déploration ; tableaux de genre échanges épistolaires rééls ou imaginaires entre vivants, entre vivants et morts, scènes et répliques de théâtre, contes et poèmes, insérés dans le corps de la nouvelle procèdent à une mise en abyme qui donne le vertige.

Pour ces Juifs du yiddishland naufragés sur les rives de Manhattan, certains depuis quarante ans, l’Amérique est le monde de l’irréel. La vie quotidienne – la vie diurne – se noie dans le grotesque et le macabre. Ils y sont ballottés – feuilles mortes, épaves venues d’un autre univers –, par des métros et des trains qui vont de Bronx en Brooklyn. Condamnés au neuf, à la pacotille, au faux-semblant, au factice, au trucage, au mensonge d’une Amérique qui étale sa surabondance de synagogues comme sa pléthore de nourriture, étrangers à ses temples comme à ses tables : ... à l’intérieur, d’énormes Tables de la Loi en simili-bronze, la rotation motorisée de mobiles représentant des mains tendues, des tétragrammes géants en plastique trans- parent accrochés au plafond comme des lustres, des tribunes, des autels, des estra- des, des chaires, des allées, des bancs, des Ancelot, Paris, Payot, 1988. Toutes les références entre parenthèses renvoient à cette édition. coffres de chêne ciré contenant des livres de prières imprimés en anglais avec des priè- res de fabrication récente. Tout sentait le plâtre humide. Tout était neuf. Une collation s’étalait sur de longues tables lumineuses – gâteaux nappés de glaçage, monticules nei- geux de salades aux oeufs, hareng, saumon, thon, carpe farcie, lacs de crème fraîche, cafetières électriques en métal argenté, bols de lamelles de citron, pyramides de pain en tranches, tasses de transparente porcelaine de Forêt Noire, plateaux de cuivre indiens où s’empilaient des fromages cuits, bou- teilles dorées rangées comme des quilles, grandes mottes de beurre sculptées en forme d’oiseaux, chaumière de Hänsel et Gretel en fromages blanc et cake… Un jour… il lut des paroles de l’Ecriture rivées à la paroi en moules d’or à quatorze carats : « Tu me verras par-derrière, mais ma face ne pourra être vue » (Exode, 33,34) (69-70). Les rues nocturnes sont des fantasmagories, où la neige elle-même n’a rien de commun avec celle, enveloppante et protectrice, du Vieux monde, liée dans la mémoire à la chaleur du feu et au rythme psalmodié des prières. Ici, elle est source de cécité, d’égarement, de souffrance : « Un voile de neige tournoyait devant lui et le fit pivoter sur lui-même. Il trébucha dans une congère, une superbe masse bleutée et dressée en biseau. Ses pieds furent trempés, transpercés comme par une vague de sang glacé… Ses chaussures étaient des enfers de froid, ses orteils des blocs morts. Lui-même l’unique créature vivante dans la rue, pas même un chat. Le voile de neige vint se coller à lui, tournoya et frappa ses pupilles… » (116-117).

La nuit de la ville est habitée par d étranges visions, de « voitures accroupies sous des amas de neige, des tortues au dos bleu » (117), et l’aube est traversée par des éléphants jaunes avec « une petite lumière éternelle… sur (l)a trompe » (122).

Une Amérique dont l’Amérique est absente, un désert sans hommes, hormis le portier entr’aperçu vaquant à sa besogne ou un garçonnet portoricain dont les joues rouges renvoient à un souvenir d’enfance à Kiev, une cabine téléphonique avec une affichette proclamant « nous sommes tous des frères humains mais certains humains devraient crever, d’accord ? » (132) et une voix au bout du fil qui, dans un nasillement sudiste, après avoir prêché la bonne parole, conclut à l’adresse de son interlocuteur juif : « Tous les gens qui entrent en contact avec vous deviennent vos ennemis… Même vos habitudes alimentaires sont anormales, elles vont contre le grain des plaisirs quotidiens. Vous refusez de cuire l’agneau dans le lait de sa mère. Vous n’acceptez pas de manger un oeuf fertilisé parce qu’il a une tache de sang. Vous psalmodiez en vous lavant les mains. Vous priez dans un jargon infect et non pas dans le bel anglais sacré de notre Sainte Bible. – Amalékite ! Titus ! Nazi ! Le monde entier est infecté par vous, les antisémites » (152). Cruauté sans bornes du narrateur omniscient qui rapporte ce discours et qui par sa distance ironique, sa cocasserie macabre et par le noyau de vérité ainsi dévoilé, assassine à travers la dérision, l’énonciateur du propos et son destinataire.

L’Amérique – monde de l’indifférencié sur lequel surnagent des îlots où se sont échoués quelques intellectuels yiddish. Leur destin : vivre sur les marges, sur les franges d’un monde qui se défait, qui n’a pas de consistance.

Edelshtein sans feu ni lieu connu du lecteur, « sans enfants, ne possédant que de rares parents éloignés », se perçoit toujours entre-deux : trains, rues ; de passage : conférencier invité, jamais bienvenu, de synagogues, de temples, de maisons de la culture— ou réfugié pour une heure, un jour, une nuit chez d’autres laissés pour compte.

Les appartements, plongés dans des lumières glauques, sont sordides, rongés par la mort : celui des Braumzweig, « miroirs encrassés, cristal gagné par la rouille, toujours sur le point de se fissurer, un couloir épuisé, à l’abandon… » (70-72) ; pire encore, la pièce unique de Vorovsky, ni logis, ni bureau où s’empilent livres et revues jamais lus, jamais distribués :

C’était une seule pièce, l’évier et le réchaud derrière un rideau en plastique, des rayonnages ployant non pas sous le poids de livres, mais de piles de revues, une table pois- seuse, un divan-lit, un bureau, six chaises de cuisine et le long des murs soixante-quinze cartons qui recelaient deux mille exemplai- res du dictionnaire de Vorovsky. Spectres dans Manhattan Qui sont ces êtres qui évoluent dans un monde apparenté aux poubelles d’où émergent les personnages de Beckett ?

Ils s’organisent en deux ensembles, deux univers inconciliables qui s’affrontent. Du côté de la vie, de cette Amérique factice, au savoir frelaté – imposture et faux-semblant – les jeunes : ... les jeunes gens efflanqués chargés de livres…, les portant presque comme des vête- ments, costumes d’un livresque criant, d’une sexualité criante, avec des pantalons mou- lant l’entrejambe, dessinant des fesses dans l’air, moustachus, certains chevelus jusqu’à la clavicule, jambes et mollets menaçants tels

des marteaux, et des jeunes filles, tuniques, genoux, pantalons, bottes, mignonnes, petites langues cachées, yeux noirs » (89). Au centre, la figure de l’écrivain yiddish, Ostrover, celui qui, grâce à ses traductions, a conquis l’Amérique, constitue l’aimant autour duquel se déchaînent toutes les passions – l’admiration de ses jeunes lecteurs, la haine et l’envie de ses collègues et contemporains. Unique auteur yiddish – génie de la modernité ou maître ès cynisme ?- à être lu et reconnu par le monde entier. Catalyseur des émotions, des ardeurs et des emportements, révélateur des âmes dans leurs replis les plus secrets et les plus sombres, il met en branle par sa seule existence la constellation des autres personnages.

A côté des jeunes qu’il semble fasciner et dont les questions montrent l’abîme infranchissable d’incompréhension qui les sépare, il attire à lui, telle la flamme le papillon de nuit, ses frères en écriture qu’il détruit et corrompt à la manière des diables et des esprits qui peuplent ses contes.

Ses semblables qui gravitent autour de lui et à qui l’une des admiratrices d’Ostrover lance : – Mourez… Mourez tout de suite, vous autres les vieux, qu’est-ce que vous attendez ?… toute la bande, des parasites, dépêchez-vous de mourir. (148) Est-il utile d’ailleurs d’en exprimer le souhait ? Ces vieux ne sont-ils pas des spectres qui hantent l’Amérique – leur planète morte ? « Des vies l(es) avaient traversé(s) puis s’en étaient allées » (70).

Les Braumzweig – la femme « regard gris, gestes mous » (70), le mari qui « avait une bonne place, une sinécure, une rente camouflée » assurée par une association dont le fondateur, un fabricant de laxatifs, et tous les membres – étaient morts.

Chaïm Vorovsky, le lexicographe alcoolique, affublé d’un chapeau « un grand monstre de fourrure à la russe. Il le vit nimbé de clochettes de traîneau, de linceuls de neige. » (99) « Ici, nous sommes tous des fantômes » (107), dit Edelshtein, veuf à New-York, âgé de soixantesept ans, (yiddishiste comme on disait), poète » (66), la conscience centrale de la nouvelle. Les poètes yiddish sont des fantômes. « Le premier poète était un mendiant vivant de charité institutionnelle – Braumzweig ; le second, Silverman, vendait des bas élastiques pour femmes, des bas à varices… Baumzweig, se grattant dans son lit, lui aussi un fantôme. Silverman mort depuis longtemps » et Edelshtein, spectre qui hante les rues de Manhattan, se sachant mort lui aussi depuis longtemps, « Imposible… que vous soyez encore en vie », lui dit la jeune Hannah (106). « Nous sommes déjà morts », constate Edelshtein (103).

La langue et la mort « Au commencement était le verbe », source de vie et de création. Ici la proposition est inversée. Les langues se liguent contre les spectres de Manhattan, chacun le champ de bataille où se combattent les langues d’Edom, certaines perdues, d’autres qui se dérobent, qui les narguent et les humilient, ne se laissant jamais approcher ou apprivoiser, se déposant dans la bouche ou sous la plume en pâte inerte, avec un goût de fiel ou de cendres. Les langues juives – hébreu des prières abandonnées, délaissées, trompeuses et sacrilèges ; yiddish inutile, ignoré, réduit en Amérique à quelques borborygmes de l’enfance mal digérés et mal épelés, à quelques obscénités de couleur locale. Chacun de ces spectres – sa propre Tour de Babel, vouée à la ruine -, se désarticule, se disloque, implose dans le silence.

L anglais, parlé avec un accent qui fait la risée des jeunes, jamais maîtrisé, jamais adéquat, fuyant, trahissant la pensée, langue de l’impuissance – langue ennemie et convoitée, la seule susceptible de faire sortir le poète, du moins le penset-il, de sa prison-, la clef du monde. Elle reste inaccessible, une obsession de chaque instant qui le lance en quête du « traducteur introuvable ».

Langue qui se dresse comme un mur entre les générations. Les parents « incapables d’imaginer la vie de leurs enfants. Ni les enfants celle des parents. Les parents étaient trop désarmés pour s’expliquer, les fils trop impatients… Mutismes, mutations. » (71) Vorovsky avait quitté Vilna pour les universités allemandes, Berlin, en 1924. Il avait consacré sa vie « à la compilation d’une histoire de l’esprit humain, exprimé en mathématiques… Les mathématiques, la poésie définitive, la seule possible » (101), sous forme d’un dictionnaire bilingue allemand-anglais, qui lui avait coûté dix-sept ans de sa vie et dont les exemplaires inutiles s’entassaient dans sa chambre. Au terme de ce labeur « il s’était brusquement mis à rire et avait continué à rire six mois durant, même dans son sommeil… Sa femme mourut, puis son père, et il continuait à rire. Il perdit le contrôle de sa vessie, puis découvrit, pour soigner le rire, les vertus thérapeutiques de la boisson ». (99) L’anglais, l’allemand, les mathématiques – langues et chaos, langues et folie.

Le peu de russe jamais connu d’Edelshtein, enfoui dans la fosse commune avec Avremeleh, de son faux nom Alexeï Y. Kirilov, maintenant probablement « petit cadavre de Babi Yar » (124), jadis amour secret de son enfance « ce visage brillant : le visage de la flamme » (124) qui surgit de tout objet et à tout moment sur la route du poète vieilli. Destin de cet enfant, promis par le russe, par « ses jouets allemands et son latin » à échapper au ghetto, à gagner le « vaste monde du dehors » (116) et qui en tombant « du bord du ravin », tombant « dans (s)a tombe… tombait pour la première fois dans la réalité. » (146).

Cette réalité, celle d’Edelshtein : « Je n’ai d’autre demeure que la prison, l’histoire est ma prison, le ravin ma demeure » (146) – prison et ravin, cette langue yiddish qui l’habite et de laquelle il ne peut s’évader.

Aucune autre langue au monde n’avait connu ce destin :

Et la langue était perdue, assassinée. La langue – un musée. De quelle autre langue pouvait-on dire qu’elle était morte, de mort soudaine et incontestable, au cours d’une décennie donnée, sur un bout de terre donné ?.. Le yiddish, cette chose infime, cette petite lumière – oh! sainte petite lumière – mort, dis- paru. Expédié dans les ténèbres. (67) Aucune place, nulle part sur le globe – le trou, le fond de la terre – in dr’erd -, au sens strict du terme.

Une langue en trop, superflue, malvenue, inconvenante à New-York. Objet de mépris, d’une vague honte. Ironie et dérision : c’est de la mort de cette langue qu’Edelshtein vit matériellement. Il va se lamenter sur le sort du yiddish, dans des banlieues cossues, devant des publics indifférents, parfois goguenards, qui se donnent bonne conscience en se payant une pleureuse qui accomplit pour eux les rites de la mort et leur sert aussi de badkhen en dédramatisant la situation par des plaisanteries stupides et éculées qui l’avilissent et ne font rire personne.

Pas davantage de place pour cette langue en Israël :

A Tel-Aviv ou à Jérusalem, le yiddish n’était pas à l’honneur. Au Néguev, il ne valait pas un clou. Dans l’Etat d’Israël, ce

don de Dieu, les gens ne voulaient pas de la langue qui avait occupé le court intervalle, la mauvaise passe entre le pays de Canaan et le présent. Le yiddish était habité par le passé, rejeté par les nouveaux juifs. (75) Vivre dans le yiddish est vivre dans l’enfer. L’enfer de la folie. Cette langue rend fou.

Schizophrénie de l’écrivain célèbre, Ostrover, obligé d’assumer les masques que lui imposent ses admirateurs : « La marionnette sur les genoux du ventriloque. Un soliveau. C’est la langue d’un autre et il exhibe cette poupée morte » (127). Folie de Vorovsky, sauvé ni par l’anglais, ni par l’allemand, ni par les mathématiques, fier des quelques bribes de yiddish conservées par sa nièce Hannah et condamné à rire sans fin et à pisser sur lui en riant. Folie de Braumzweig qui s’auto-mutile en s’arrachant des morceaux de chair, les croûtes qui couvrent sa peau.

Folie des monologues d’Edelshtein avec son passé et son présent – morts l’un et l’autre ; avec ses fantômes – son père mort, Alexeï Kirilov mort -, avec lui-même mort de solitude, d’auto-apitoiement, de fausse rhétorique, de vérité qui n’a pas cours, ne trouvant nul terrier, pas même le chapeau de fourrure de Vorovsky pour s’y réfugier, petit rongeur muni de quelques graines.

Entre lui et le monde une vitre transparente et infranchissable : impossible communication avec ses amis, tous enfermés comme lui dans cette cage de verre d’une culture morte dans laquelle, tels les monstres de la ménagerie de Wedekind, les moribonds s’entre-dévorent, fouaillés de culpabilité : dans la diaspora, la naissance d’un juif n’augmente nulle population, la mort d’un juif est dénuée de sens. Anonyme. Etre mort parmi les martyrs, au moins une solidarité, une entrée dans l’histoire, une appartenance aux êtres marqués, kiddush-hashem. (118) Mais il est expulsé de l histoire, celle révo lue et celle à venir. Car pour la jeune Hannah, la souffrance « est superflue » et « l’histoire c’est du gâchis » (140) et le monde n’a pas de place pour ces rebuts, abandonnés sur le bord du chemin, dans leurs « ghettos » : « diplômé de l’université de Berlin en 1924, Vorovsky pue le ghetto ?

Moi, quatre livres par la grâce de Dieu… moi je pue le ghetto ? Et Dieu, quatre mille ans depuis Abraham qu’il fréquente les juifs, Dieu aussi, il pue le ghetto ? » (144) Enfer d’un monde sourd où ni son Dieu, ni Edelshtein ne peuvent être entendus. Les quatre livres d’Edelshtein, pas un être humain ne les connaît, enfermés dans leur prison, leur ravin – le yiddish. Sans abonnés et sans lecteurs, l’obscure revue, Bitterer yam qui accueille les poèmes d’Edelshtein et dont Baumzweig est le rédacteur, est surnommée par la femme de ce dernier Encre Invisible. Les exemplaires non lus, inutiles, encombrent leur appartement miteux.

La surdité du monde les condamne au mutisme.

Mesdames, messieurs, ils ont excisé mes cordes vocales, la seule langue dans laquelle je puisse vous parler librement et couram- ment, mon mameloshen chéri ; scalpels, morts, l’opération a bien réussi… Si ma langue n’a point de secrets pour vous, mesdames, mes- sieurs, c’est que vous êtes des fantômes, des ectoplasmes, des spectres. Je vous ai inventés, vous êtes le fruit de mon imagination, il n’y a personne ici, une caverne déserte, une sou- pape vide, l’abandon, la désolation (90). Privés de parole, privés d’interlocuteur, enfermés dans la mort d’une langue morte, ils sont voués à l’oubli, c’est-à-dire au non-être, au néant.

Le Talmud dit que sauver une seule vie, c’est comme sauver le monde entier. Et si on

sauve une langue ? Des mondes peut être. Des galaxies. Tout l’univers.( 127) Car la perte de la langue est un désastre absolu, les hommes engendrent d’autres hommes, les générations succèdent aux générations, mais l’effacement d’une langue est irrémédiable. « La tâche du traducteur » Ce qui se joue dès lors dans la traduction est une affaire de vie ou de mort, de vie et de mort, pour l’auteur, comme pour le traducteur.

Sortir de la surdité, sortir du mutisme, sortir de l’oubli, sortir du non-être, sortir du néant. Non pas accéder à la gloire, mais atteindre/toucher (to reach), comme dit Edelshtein, être au monde, être dans le monde, avoir une voix, une parole, des cordes vocales.

Le déni que lui oppose le monde est absolu.

Les langues des nations gardent la maîtrise de leur destin, libres de dire, de créer, de traduire et d’être traduites. Le yiddish « langue perdue, langue assassinée » est réifié. D’autres décident de ses cendres. Ils donnent la parole selon leur propre décret. Ostrover, seul élu de toute une littérature – écran pour tous les autres, alibi pour le monde.

D’où la frénésie, la folie, le délire, l’« envie », la « jalousie » d’un Edelshtein dont l’univers a basculé, dont la raison sombre, roi Lear pitoyable d’un royaume aboli. La quête du traducteur devient la quête de la vie même.

Envy : or Yiddish in America est une méditation, grave et ironique, rageuse et angoissée, sur la traduction en général et sur la traduction du yiddish en particulier, par quelqu’un qui en a fait la douloureuse expérience.

Tout d’abord une méditation sur l’art de la traduction. Dans son Monologue du traducteur, Cynthia Ozick écrit, «... la relation du poème à sa traduction n est pas celle d un objet à son ombre… »7, elle n’est ni ressemblance, ni reflet, ni dévoilement d’un donné préexistant, la traduction advient dans le processus du traduire (craft becomes becoming). 8 Tout en refusant les poèmes d’Edelshtein, le rejetant ainsi, lui, sa langue et ses poèmes, dans les limbes du non-advenu, la traductrice s’attribue la modernité des contes d’Ostrover : « Qui a lu James Joyce, Ostrover ou moi ? » (87) Elle définit son art comme celui du maquillage : … je suis esthéticienne, peintre, celle qu’ils paient, eux, dans les pompes funèbres pour faire le même travail sur les cadavres. Je vous dis que le yiddish n’a pas d’impor- tance. Ni son yiddish, ni celui de quiconque. Tout ce qui est yiddish n’a pas d’impor- tance » (87). Mais pour le poète qui a « avalé sa langue » et en suffoque, le yiddish est primordial et essentiel.

Dans la leçon imaginaire de traduction qu’Edelshtein donne à sa traductrice elle aussi imaginaire, Hannah, il lui explique : …s’il vous plaît, n’oubliez pas que lorsqu’un goy de Columbus, Ohio, dit : « Elie, le prophète », il ne parle pas d’Elio- hou hanovi. Eliohou est l’un des nôtres, un Folksmentch qui se promène en habits de fri- pier. Leur Elie est Dieu sait quoi. Le même personnage biblique, avec précisément la même histoire, une fois qu’il revêt un nom de la Bible en version anglaise, DEVIENT UN AUTRE. La vie, l’espoir, la tragédie, rien n’est pareil. Ils parlent des contrées de la Bible, pour nous c’est eretz yisroel. (125) 9 7. Cynthia Ozick, « A Translator’s Monolog », in Metaphor and Memory, op. cit., p. 201.

Mais Hannah, qui avait reçu cette langue en partage, refuse les stigmates de mort qui l’enserrent. Elle se débat pour préserver sa vie : «...vous dévorez les gens avec votre dégoûtante vieillesse – des cannibales, c’est ce que vous êtes. » (148) Elle refuse de se laisser « vampiriser », d’être « entre deux organismes. Une hermaphrodite culturelle, ni l’un ni l’autre » (87).

Le mathématicien alcoolique, fou et polyglotte énonce l’art de la traduction en prédicats négatifs :

Traduction n’est pas équation. Si tu recherches une équation, mieux vaut mou- rir tout de suite. Il n’y a pas d’équation, les équations ne se produisent pas. C’est une idée comme un animal à deux têtes, tu me suis ? La dernière fois que j’ai vu une équation, c’était une photo de moi. J’ai regardé dans mes pro- pres yeux et qu’est-ce que j’ai vu ? J’ai vu Dieu sous la forme d’un assassin. (101) Et quelle est l’image sous laquelle se voit le traducteur du yiddish, ce « traducteur introuvable » ? Les problèmes de poétique se posent à lui comme au traducteur de toute autre langue. Mais à la différence des autres, il se voit contraint de répondre à cette injonction énoncée par Glatstein : « sois notre sépulture ».

S’il ne suffoque pas sous le trop plein de voix qui crient ou creusent le silence en lui, s’il récuse ce Dieu assassin des hommes et des langues, c’est qu’il croit comme Walter Benjamin, qu’il existe «... un rapport très intime entre les langues… celui d’une convergence originale. Elle consiste en ce que les langues ne sont pas étrangères l’une à l’autre, mais a priori et abstraction faite de toutes relations historiques, sont apparentées l’une à l’autre… » 11.

Cette foi n’abolit pas le deuil de la langue effacée, car elle est irremplaçable, elle laisse une béance qui jamais ne sera comblée dans ce tissage enchevêtré et inextricable que sont les langues humaines. Pourtant la traduction sème ces « germes », dont parle Benjamin, ou éparpille ces « étincelles » dont parle la Kabbale ; elle fait résonner un écho, un sens, – un tikkun – donne à celle, disparue, incarnation en d’autres langues «.. .c’est à la traduction, qui tire sa flamme de l’éternelle survie des œuvres et de la renaissance indéfinie des langues, qu’il appartient de mettre toujours derechef à l’épreuve cette sainte croissance des langues, pour savoir à quelle distance de la révélation est le mystère qu’elles recèlent, 11. Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », in Mythe et violence, trad. Maurice de Gandillac, Paris, Denoël, Dossiers des Lettres Nouvelles, 1971, p. 264.

combien cette croissance peut devenir présente dans le savoir de cette distance. »

Mon silence sera celui de cette langue, du yiddish : je nomme ainsi ma langue silen- cieuse. N’étant pas entré en elle ce serait elle qui serait venue loger en moi, telle qu’elle demeure pour moi, une voix du silence qui ne cesse de parler en moi… 14 Jadis langue d’élection, choisie par des écrivains plurilingues en lieu et place de l’hébreu, du russe, ou du polonais comme langue d’écriture, allégeance renouvelée de façon délibérée et volontariste par plusieurs générations d’affilée, elle est devenue pour beaucoup langue de l’interdit, de l’impossible appropriation ou réappropriation.

Jadis langue profane, langue du peuple, son anéantissement l’a rendue tabou. Le yiddish aujourd’hui inverse le paradigme de l’élection. D’une certaine façon c’est lui désormais qui élit ses porteurs, dans un acte de possession souterrain, clandestin, qui ne 12. Ibid. p. 267.

Au seuil du silence, dans ce va-et-vient entre la dé-prise de la langue maternelle et l’élaboration de cette langue autre qu’est toute écriture, dans cette « langue-mère étrangère » 16, quel rôle tient pour les écrivains juifs aujourd’hui le yiddish ? « Le silence, c’est la langue des morts entrée en moi, un silence qu’elle creuse profond, dont elle m’entoure et qui dit nous ».


  1. Le lien, qu’elle établit ainsi entre métaphore et mémoire, ne peut se comprendre que si l’on associe en un tout les différents registres de la mémoire : « mémoire de ce qui n’a jamais été : le fantasme ; mémoire de ce qui a été : la vérité ; mémoire de ce qu’on n’a pu recevoir : la réalité ».5 Un non-lieu : l’Amérique Envy : or Yiddish in America (« Le traducteur introuvable » 6) de Cynthia Ozick se déploie selon les mécanismes du rêve ou plutôt du cauchemar, 4. Cynthia Ozick, Metaphor and Memory, New- York, Alfred A. Knopf, 1989, p. 282.
  2. François Gantheret, « De l’emprise à la pulsion d’emprise », op. cit., p.81.
  3. Pour l’analyse de cette nouvelle, j’ai utilisé, outre la version originale du texte, l’édition fran- çaise, « Le traducteur introuvable ou le yiddish en Amérique », in Le Rabbi païen, trad.Claudia LE VIF SAISI PAR LE MORT Rachel Ertel
  4. Ibid., p. 201.
  5. Dans « Le monologue du traducteur », Cynthia O i k é it D f i à l’ ll d d l’ ll
  6. Jacob Glatstein, « Nocturnes », trad. Rachel Ertel, in Po&sie, Paris, Belin, automne 1994, n° 71. quel rivage à quel rivage le traducteur du yiddish doit-il passer indéfiniment ? Avec ce sentiment de culpabilité d’être un nécrophore, de nourrir son écriture et sa langue de la langue effacée, avec ce fardeau de choisir qui vivra et qui mourra, d’avoir en quelque sorte droit de vie et de mort sur des œuvres qui sans lui risquent d’être englouties dans le néant de l’oubli.
  7. « Langue-mère étrangère » Si « ce qui donne contenu à son travail (celui de traducteur) est le grand motif de l’intégration de plusieurs langues pour former une langue véritable » 13, la visée de l’écrivain semble être ce noyau incandescent de « pur langage », cette langue originelle qui est à la naissance de toute parole et qui doit être cueillie à la racine du silence, sans préalable. L’écriture juive après l’anéantissement, et quelle que soit sa langue d’expression, ne peut pas ne pas rencontrer le silence du yiddish.
  8. Ibid. p. 269.
  9. Gérard Wajcman, L’interdit, Paris, Denoël, 1986, p. 266-267. le ramène pas à la vie, le condamne à rester en suspens « entre deux mondes ».15 Aujourd’hui (et ce n’était bien entendu pas le cas quand le yiddish était parlé et écrit par des millions de personnes), cette langue a pris dans la topique du psychisme une place à la fois fondatrice et matricielle. Tache aveugle, inconnue, inaccessible, présente-absente, lacunaire, surgissant quelquefois par fragments, par éclats, par bribes. Elle est à la langue ce que l’inconscient est à la psyché.
  10. Titre de la pièce d’Anski, plus connue sous le nom du Dybbouk. 16. Michelle Trân Vàn Khâi, « Le don des mots », in Poésie en traduction, Cahiers Charles V, Paris, Institut d’Etudes anglophones, Université Paris 7- Denis Diderot, nov. 1994, p.25.
  11. Gérard Wajcman, Id. p. 266-267.
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