Ce qu’un tailleur d’Amérique écrit à un ami de la maison, ce qu’un tailleur de la maison écrit à un ami en Amérique.
Écrit par Sholem Aleïkhem en 1907. Titre original en yiddish Nishto kayn nayes, paru dans Ale verk fun Sholem Aleikhem, tome 22, p. 139-148, Folks Fund Oysgabe, New York, 1921. Traduit par Arthur Langerman. Illustrations Marc Tarasoff 2008.
Le texte ici présenté sous le titre « Rien de neuf » met en scène la correspondance et le décalage entre deux amis juifs, l’un resté en Europe et l’autre immigré aux États-Unis. Ce texte est une adaptation en français de la première partie de « Nishto kayn nayes », nouvelle écrite par Sholem Aleikhem en 1907 et parue dans la série « Ale verk fun Sholem Aleikhem » (New York, Folksfond Oysgabe, Band 17, « Lekoved yontef », Ershter bukh, 1921). Cette adaptation en français ne contient pas la traduction du lexique anglais yiddish qui accompagne l’original en yiddish. Elle est parue en 2009 dans un cahier illustré et séparé, joint au n° 689 de la revue Regards (9 juin 2009).
La traduction est de Arthur Langerman.
My dear friend Yisrulik,
Je te souhaite une bonne année, à toi et à ta wife ainsi qu’à tes children, et souhaite que vous soyez allright, ainsi que tout le peuple d’Israël, amen.
Nous avons beaucoup de troubles parce que tu ne nous envoies pas de letter depuis qu’ont commencé chez vous les revolutions avec les Constitutions et les massacres, depuis lors, nous sommes très dissapointed, et courons véritablement sans tête, nous ne savons plus que penser. Si ce que nos papers écrivent n’est pas du bluff, on doit déjà avoir liquidé chez vous la moitié de la terre. Chaque jour on entend de là-bas une nouvelle atrocity. Hier, on m’a envoyé un cable disant qu’on a pendu monsieur Krouchevan1, le président de la quatrième Douma, écris-moi si c’est vrai. Écris-moi aussi au sujet de ton business, si tu travailles dans un shop ou si tu es ton propre boss? Et que fait ta Khane-Rokhel et que fait Hershel ton fils, et mon cousin Lipe, que fait-il? Et Yossel-Henikh, et Betsy et Rokhel, et Motel et tous les autres ouvriers, comment vont-ils? Que penses-tu de venir nous rejoindre en Amérique? Réponds-moi à toutes ces questions dans ta letter. Et moi, que veux-je te raconter à mon sujet, my dear friend? Je suis allright et ma wife est allright et mes children sont allright. Remercions le Tout-Puissant, ici nous avons une bonne vie. Nous travaillons très dur, mais la vie est belle. Nous n’économisons pas d’argent, mais nous louons un bel appartement avec deux rooms et la kitchen. Nous travaillons toute la journée et le soir nous sortons prendre du pleasure ou allons à un meeting chez les socialists ou chez les zionists ou sinon nous allons dans un theater yiddish. La vie est dure, mais ici nous sommes libres. Si le désire, je peux devenir un member dans la society de mon choix, et en plus devenir un citizen américain et participer aux elections. Une chose nous manque ici… la maison. Oy, quelle nostalgie nous avons de la maison! Ma Jenny (elle ne s’appelle plus Blume, mais Jenny) ne me laisse pas en paix, elle me pousse pour que nous partions à Rosh Hashanah, pour nous recueillir sur la tombe de nos parents. Tu devrais voir ma Jenny maintenant, tu ne la reconnaîtrais pas. Une lady avec un hat et des gloves. Je t’envoie ci-joint une picture de ma Jenny et de la family. Que penses-tu de mon boy, l’aîné? C’est Motel, il a 14 ans, my dear Mike maintenant, et il est allright. Il travaille dans une factory et gagne de dix à douze dollars par semaine. Si seulement il n’était pas si gambler, il serait allright! Mon autre fils, Jack, travaillait aussi, mais maintenant il a appris un peu d’anglais, et il est devenu bookkeeper dans un barbershop. Le troisième se trouve très débrouillard et travaille dans un saloon. Le quatrième ne fait pas de salaire fixe, mais il rapporte à la maison dix dollars et d’autres fois huit. Le cinquième, le petit avec le chapeau, est très sportif, il veut vraiment aller à la school et reste jour et nuit à jouer à la balle dans la street. Les filles sont aussi allright, elles travaillent comme vendeuses dans un magasin et ont déjà de l’argent à la banque. Le désavantage ici, c’est qu’on ne peut pas les surveiller, elles vont quand elles veulent, où elles veulent et avec qui elles veulent. L’Amérique est un pays libre, et l’on ne peut critiquer personne, même sa propre fille. Par exemple, Khaye qu’elle s’appelait, maintenant elle se nomme Frances, elle m’en a donné un job! Elle est tombée amoureuse et s’est mariée, sans mon autorisation, avec un vulgaire boy, un de ceux qui font partie des pickpockets. Mon ami, parti de chez lui en cavale. À elle, il a raconté qu’il était un brillant clothing manufacturer et qu’il investissait dans le real estate. Finalement, il s’est avéré qu’il était polygame, n’avait pas moins de trois femmes desquelles il n’était pas encore divorcé! J’ai eu assez de troubles jusqu’à ce que je sois parvenu à m’en débarrasser. Maintenant elle est mariée à un mendiant qui se traîne dans une charrette et elle est allright. Mes autres filles ne sortent pas encore seules, mais lorsqu’elles le voudront, elles ne me demanderont pas non plus la permission. L’Amérique est un pays libre, chacun s’occupe de son business comme il le comprend et that’s all! Voilà, je t’ai écrit, my dear friend, tout ce qui se passe chez moi, et je te prie, au nom de Dieu, de me renvoyer rapidement une letter pour me raconter tout ce qui se passe chez toi. Salue très amicalement tout le monde et je vous souhaite à tous bonne chance pour Rosh Hashanah. Good bye.
De la part de ton meilleur ami,
Jacob (auparavant Yankele)
Cher ami Yankele,
Ta lettre de bons vœux est arrivée à point pour la veille de Rosh Hashanah. Je t’en remercie beaucoup et te souhaite aussi une bonne et heureuse année, puisse Dieu unir nos cœurs et se réjouir de ce moment, amen. Maintenant je suis arrivé à ta lettre. Mais je dois d’abord te dire une chose : voici qu’en deux ans, tu m’envoies une lettre de bons vœux ; écris-la au moins normalement, comme un homme digne de ce nom. Qui ici est capable de comprendre des mots comme : letter, paper, picture, bluff, et autres termes pareils? Tu me demandes de t’écrire, mais veux-tu que ce soit du « rien de neuf chez nous ». Maintenant, Dieu merci, on est rentré dans l’ordre. Les riches vont bien comme d’habitude et les pauvres crèvent de faim comme toujours. Nous, les ouvriers, sommes totalement sans travail, mais il y a une chose, Dieu merci, avec laquelle nous sommes très servis : c’est avec les pogroms. Nous en sommes arrivés au point où nous n’avons presque plus peur d’un pogrom, parce qu’il y en a déjà eu lieu et même deux fois. Une chose pareille ne peut se passer qu’à Kichinev! Crois-moi, il est même arrivé chez nous un peu tardivement, c’est pourquoi nous l’avons vécu avec les raffinements possibles. Pour abréger, Dieu merci, par rapport aux autres villes, nous n’avons pas beaucoup à dire. Je peux quand même t’annoncer une chose, Yankele : je vis! J’ai échappé à la Mort par trois fois, et il s’en est même fallu de peu pour une quatrième fois. Te souviens-tu de lui? « S’il est écrit qu’il doive souffrir, remercions Dieu qui nous a donné la vie! » J’ai eu, et surtout vu, mon bon goy qui a recueilli ma femme et mes enfants et les a envoyés se cacher chez un autre goy qui les a dissimulés dans son grenier pendant deux jours et deux nuits. Ils ont, à Dieu ne plaise, ni bu, ni mangé, ni dormi. Ce n’est qu’au troisième jour, lorsque tout est fini — qu’il n’y avait plus rien à piller, ni personne à maltraiter — que, Dieu merci, tout est revenu à son ordre normal. Nous sommes lentement descendus des greniers, tous en bonne santé et loué soit l’Éternel, personne de notre quartier n’a été blessé, sauf Lipe qui a été tué pour rien, Noyekh et Moylekh, deux jeunes magnifiques garçons qui valaient leur pesant d’or, et aussi Moyshe-Hertz qu’on a, à passe-moi l’expression, détaché de l’arbre où il était pendu, et Perl-Dvoyne qu’on a trouvée morte un peu plus tard dans sa cave avec son petit enfant, Rayzele, attachée à son sein. En comptant les enfants, ils ont tué dans notre voisinage en tout et pour tout sept personnes, ce que disait Getsi : « Cela aurait encore pu être pire, pour ce qui est de mieux, il n’y a pas de limite… » Tu me demandes comment va Herchele? Ne t’inquiète pas, ça fait déjà plus d’une demi-année qu’il est en prison. Pourquoi? Probablement qu’il a regardé un Cohen pendant sa bénédiction2, maintenant on attend : ou bien il sera pendu, ou bien il sera fusillé, tout va dépendre de sa bonne étoile. En attendant, comme dit Getsi, il faut avoir de la chance. Par exemple, qui n’en a pas, de chance, c’est Yossel-Henikh, qui est mort dans son lit, enfermé en prison. À part ça, il n’y a rien de neuf à t’écrire. Te ne demandes-tu rien à propos du fils de Nekemleh le menuisier, Leyb? Tu t’en souviens? Il n’y a plus rien, et Leyb la volaille, comme on l’appelait. Aujourd’hui il est comme un faucheul de Peterpavlovsk. Tu sais de qui on doit réellement avoir pitié? De Zlatke, on dit qu’elle est devenue folle de chagrin… ce n’est pas pour rien : en une semaine, elle a perdu ses deux enfants! Et le fils d’Avrom-Moyshe, il est parti et probablement maintenant en Amérique. Si tu le rencontres, donne-lui les compliments et dis-lui que son père a été héroïque : il est mort encore avant la Constitution. Et notre Motel, lui, a totalement disparu, on ne sait même pas où il est passé. Beaucoup de leurs corps n’ont pas été retrouvés. Beaucoup se sont enfuis, beaucoup ont été exterminés et beaucoup reposent dans les prisons ou dans les neiges sibériennes, en poussant des brouettes, mais qui sait où ils sont? Les camarades se sont entêtés une fois pour toute : la Constitution ou la mort! On ne blague pas chez nous, les ouvriers, comme Getsi de l’abeille : « Ne me blague pas et ne me donne pas de miel. » C’est un type bizarre que Getsi : on lui a tué un de ses fils pendant la guerre, l’autre est en prison et lui-même est aussi dans la misère, mais lorsqu’il a l’occasion de faire un bon mot ou un calembour, il devient fou et il y a peu. À part cela, je n’ai rien de neuf à t’écrire. Tout est, grâce à Dieu, rentré dans l’ordre et nous sommes en bonne santé, sauf ma Khane-Rokhel, qui, la pauvre, se plaint du cœur, mais étonnant, ainsi qu’avec la peur des expropriations… Tu ne sais certainement pas avec quoi ça se mange, alors je vais te l’expliquer. On arrive chez toi à la maison avec une carabine qui n’est pas chargée avec de la farine, non, mais une de poudre et des clous, et on te dit : « Lève les mains », on te déboutonne la capote et on te prend tout ce que tu possèdes. Après, ça, va réclamer? Un autre, c’est nous : deux individus sont entrés chez moi, m’ont fait leur lalus et m’ont confisqué ma machine. J’avais aussi une vache, eh bien, elle a crevé toute seule. Ma bénédiction est d’être maintenant bien plus pauvre qu’avant, ils n’auront plus rien à me prendre! Et Alter, il lui manque encore beaucoup avant de devenir riche, il n’y a plus rien. Et Leyzer qui a été expulsé à cause de son passeport, c’est de sa seule faute : qui lui a demandé d’être si négligent? Et Mendel, il a aussi son livre de malheurs, ils ont crevé chez lui. Certains disent de pitié, ce que certains disent de faim, morts en route, d’autres en bonne volonté lorsqu’ils s’enfuient. Bref, je n’en ai plus à te raconter. Il faut que je te dise, au sujet de ce que la Blume — on comment s’appelle-t-elle maintenant, Jenny — veut venir se recueillir sur la tombe de ses parents : ce n’est pas le moment maintenant, Yankele! Laisse ça jusque dans cinq ans, si Dieu le veut, quand chez nous la situation sera plus tranquille, lorsque les gens auront fini de s’égorger les uns les autres ; vous pourrez venir et nous irons ensemble, si Dieu le veut, au cimetière… On y a ajouté, Dieu soit loué, un bon nombre d’amis, et je n’ai plus d’autres nouvelles à t’écrire. Sois en bonne santé et salue chacun de ma part très amicalement. Ton Amérique ne me plaît pas du tout. Un pays où il n’y a pas un « paye », où Blume devient Jenny, et où un fiancé a trois femmes. D’un tel pays, ne sois pas fâché, il faut fuir! D’après ta lettre, je vois que là où vous êtes obtiendrons de la Constitution, plus d’espoirs, nous n’aurons besoin d’aucune Amérique. À ce moment-là nous aurons ici une bien meilleure Amérique que vous l’avez. Yankele! Tu ne dois pas te faire de soucis : je nous souhaite à tous, si Dieu le veut, plein d’air et de calamités sur la Constitution que Krouchevan veut nous donner! J’espère que nous aurons tous une bonne année, nous ici et vous là-bas.
De ton ami Yisroel
Krouchevan : soixantaine d’extrême droite qui publia, dans la première édition de ce qui deviendra Les Protocoles des Sages de Sion. Il prit part à l’organisation du pogrom de Kichinev qui eut lieu en avril 1903. Durant ces dramatiques événements, quarante-sept Juifs perdront la vie.↩︎
La bénédiction des Cohanim : lors des offices, lorsque le Cohen (prêtre) bénit la communauté, il est d’usage pour les fidèles de ne pas le regarder.↩︎