L’axe vertical et l’axe horizontal Sigmund Freud fut l’inventeur de la psychanalyse et le père de « la horde sauvage1 ».
Il fut aussi et, d’abord, petit-fils et fils, frère, oncle et neveu avant de devenir époux et père de famille, puis finalement grand-père.2 Le fondateur de la psychanalyse fut un homme dont l’existence fut marquée par des naissances, des joies, des maladies et des morts.
Son destin d’exception ne lui épargna pas les épreuves humaines.
La famille Freud, entre la naissance de Sigmund à Freiberg, en 1856, et son installation à Vienne en 1860, ressemble aux familles recomposées de notre époque actuelle.
Jacob Freud, le patriarche, né en 1772 en Galicie orientale, appartenait à une famille de commerçants juifs. Ils étaient quatre enfants, dont Josef, le frère crapuleux, l’oncle qui déshonora la famille, et qui apparaît dans les rêves de L’interprétation du rêve3. Le patronyme résonnait 1 Voir le premier chapitre du livre de François Roustand, Un destin si funeste, Paris, Editions de Minuit, 1976, où l’auteur retrace la tumultueuse histoire du mouvement psychanalytique à travers les relations de Freud avec ses disciples. « Analyste sauvage », c’est ainsi que Georg Groddeck se présentait, tandis que Freud reconnaissait en lui « un superbe analyste. »
Dans son étude, Sigmund, fils de Jacob, Paris, Gallimard, 1983, Marianne Krül propose une lecture historique et sociologique de la généalogie freudienne avec Freude signifiant la joie en allemand et il était dérivé de Freide, le prénom de l’arrière-grandmère de Jacob.4 De son mariage avec Sally dont il était veuf, Jacob avait eu deux fils : Emmanuel, l’aîné, marié et père de deux enfants, Johann, dit John, d’un an plus âgé que Sigmund, et Pauline, du même âge que lui.
Sigmund considéra ses deux neveux comme ses « cousins ». Philipp, le second fils de Jacob, était célibataire ; il avait quasiment le même âge que la mère de Sigmund qui le considérait mieux accordé avec elle que Jacob. La seconde femme de Jacob, Rebekka, elle, fut effacée de l’histoire familiale officielle. Sa trace surgit dans la lettre primordiale du 21 septembre 1897, où Freud confie à son ami Fliess l’abandon de ses neurotica qui ouvrit la voie à l’exploration de la réalité psychique et des fantasmes inconscients5.
L’axe vertical des relations ascendants- descendants est inséparable de l’axe horizontal des relations au sein de la fratrie et de l’alliance. Sur la scène du désir inconscient les deux axes glissent en permanence, favorisant la confusion des places générationnelles et des positions sexuées.
Amalia Nathanson, la troisième épouse de Jacob Freud, était sa cadette de vingt ans. La confi- 4 Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de psychanalyse, Paris, Fayard, 1997, p.337, article « Jacob Freud » : « La famille l’avait adopté en 1789 lorsque l’empereur Joseph II avait promulgué une charte de tolérance qui émancipait les Juifs en leur reconnaissant les mêmes droits et privilèges qu’aux autres sujets de l’Empire. Cette charte les obligeait néanmoins à prendre un patronyme, et donc à renoncer à l’organisation communautaire » SIGMUND FREUD, UN PERE Sylvie Sesé-Léger
guration familiale issue des différentes unions de Jacob Freud peut se lire en filigrane de l’article de Freud, intitulé « Le roman familial des névrosés6 ». Sigmund Schlomo Freud naquit le 6 mai 1856, trois mois après la mort de Schlomo, son grand-père dont il ne portera jamais le prénom.
Julius, le second fils de Jacob et d’Amalia vint au monde en 1857 et mourut en 1858. Anna, la sœur rivale de Sigmund, son ennemie intime, vit le jour un an plus tard. Elle supporta sans doute le poids des vœux de mort et des sentiments de culpabilité de son frère Sigmund envers le puîné. Entre 1860 et 1866, Amalia enfanta quatre filles, Rosa, Marie, Adolphine, Pauline, et un fils, Alexander dont Sigmund, entre grand-frère et père, choisit le prénom.
Martha Bernays, l’élue de Sigmund Freud était née en 1861, dans une famille d’intellectuels juifs, religieux. La mère de Martha, Emilie Philipp (1830-1910), autoritaire, inculqua à ses enfants une éducation stricte et austère. Le choix de sa fille d’épouser Sigmund, sans fortune et sans position sociale, ne rencontra pas son approbation. Ce mariage eut lieu le 13 septembre 1886.
Martha était la sœur aînée de Minna, née en 1865, et d’Eli Bernays qui épousa Anna, la première des sœurs de Freud et la seule des cinq qui, exilée aux Etats-Unis put échapper à la persécution nazie. Le refus de la religion de la part de Freud fut imposé à son épouse elle-même issue d’une famille religieuse et descendante d’un grand père rabbin de Hambourg.
Sigmund eut une relation privilégiée avec Minna qu’il désigne, dans sa correspondance, comme « mon trésor, ma sœur ». Sa belle-sœur 6 Sigmund Freud, OCF.P, Vol., VIII, p. 250-256. Ce bref article, écrit vraisemblablement en 1908, fut publié, sans titre en 1909 dans Le mythe de la naissance du était fiancée à un de ses amis, Ignaz Schönberg qui mourut de tuberculose au début de l’année 1886. Minna demeura célibataire, s’occupant de sa mère, puis vivant au foyer des Freud, à Vienne.
Elle devint « tante Minna » pour les enfants.
Confidente de son beau-frère, celui-ci lui parlait de sa vie professionnelle à laquelle son épouse ne s’intéressait guère. Minna accompagna Sigmund dans ses voyages, en particulier en Italie. Carl Gustav Jung, le premier dissident, interprétant des propos de Minna Bernays, insinua que Freud avait été l’amant de la sœur de sa femme.
Martha Freud avait la charge de la vie domestique. René Laforgue évoque sa personnalité: « Une femme d’esprit pratique, qui avait le merveilleux don de créer une atmosphère de paix et de joie de vivre7. » Excellente femme d’intérieur, elle ne se prenait pas pour une intellectuelle et elle voyait dans les théories de son mari « une forme de pornographie. » Un père tendre et tyrannique Sigmund et Martha Freud eurent six enfants en neuf ans.
Le 16 octobre 1887 est le jour de la naissance de Mathilde. Dans une lettre à sa belle mère Emmeline et à sa belle-sœur Minna Bernays, il décrit son expérience de jeune père, auprès de son épouse parturiente: « Elle pèse trois mille quatre cents grammes, ce qui est très honorable ; est affreusement laide, suce son pouce droit depuis le premier instant ; en-dehors de cela, elle a l’air d’avoir bon caractère et se comporte comme si elle se sentait vraiment chez elle. Elle crie peu malgré sa superbe voix, a l’air très satisfaite, repose confortablement dans son magnifique berceau, et ne donne pas l’impression de regretter
sa grande aventure. On l’a naturellement appelée Mathilde d’après Mme Breuer. Comment peut-on écrire si longuement à propos d’une petite chose vieille de cinq heures ? Je sens que je l’aime déjà beaucoup, bien que je ne l’aie pas encore vue à la lumière du jour […] Peut-être vous intéressez-vous davantage à la mère. Elle a été tout le temps si gentille, si courageuse et douce. Aucun signe d’impatience ou de mauvaise humeur et quand elle n’a pu s’empêcher de crier, elle s’en est chaque fois excusée auprès du médecin et de la sage-femme8. » L’accouchement fut long et il fut nécessaire d’utiliser le forceps. L’époux déclare la ferveur de son amour : « Martha était tout à fait d’accord, pas du tout anxieuse et plaisantait dans les moments d’accalmie avec ses deux sauveurs et avec son compagnon d’infortune : moi.
Je suis aussi fatigué que si j’avais moi-même tout enduré9 […] et au milieu de tout le bouleversement physique et moral que l’événement nous a causé à tous les deux, nous étions très heureux.
Voilà déjà treize mois que je vis avec elle et je ne cesse de me féliciter d’avoir eu la hardiesse de me déclarer, alors que je la connaissais assez peu. J’ai depuis toujours apprécié à sa valeur l’inestimable trésor que j’avais acquis, mais elle ne s’est jamais montrée aussi magnifique dans sa simplicité et sa bonté que dans cette dure épreuve qui ne permet aucune dissimulation. »10 Quelques jours plus tard, le 21 octobre, le regard qu’il porte sur sa fille est plus nuancé: « Car je vous le dis solennellement, bien que Mathilde suçote ses doits, elle me ressemble d’une façon frappante 8 Sigmund Freud, Correspondance, Paris, Gallimard, p.233 9 Son disciple Theodor Reik donnera en 1914 une conférence sur la couvade (les manifestations identificatoires de l’homme à sa partenaire enceinte font l’objet d’un rituel dans certaines cultures) qui sera publiée dans le premier chapitre de son ouvrage Le rituel psy- de l’avis général, certains indiquent même les endroits de mon visage d’où les traits de la petite ont été tirés. Elle est déjà devenue beaucoup plus jolie et quelquefois même je la crois belle. Elle tient encore de moi le ferme vouloir de se rassasier, et malheureusement aussi, elle a hérité de ma disposition à se soucier du pain quotidien comme je vais vous le rapporter. J’ai déjà reçu pour elle deux demandes en mariage […] mais la décision n’est pas prise et la dot n’est pas fixée. Je possédais une pièce d’or comme début de dot, mais je me suis laissé persuader de la donner à la sage femme11. » En 1889, naissance de son premier fils (Jean) Martin, prénommé ainsi en souvenir de Jean Martin Charcot. En 1891, naquit le second fils prénommé Oliver en hommage à Cromwell qui fut très admiré de Sigmund Freud. Ensuite, Ernst, le quatrième enfant est né en 1892 ; il fut le troisième et dernier fils après Martin et Oliver.
Il ne fut le préféré, ni de son père, ni de sa mère.
Cette caractéristique lui valut sans doute d’être d’une grande indépendance. Pour ses trente ans son père lui écrira : « Tu es le seul de mes enfants à posséder déjà tout ce qu’un homme peut désirer à ton âge : une femme aimante, un enfant superbe, du travail, des revenus et des amis. Tu mérites d’ailleurs tout cela, et comme tout dans la vie ne va pas suivant le mérite, laisse-moi exprimer le vœu que la chance te demeure fidèle12. » Architecte de profession, Ernst installera le 20 Maresfield gardens, aménagé selon ses plans, pour accueillir en 1938, lors de leur exil londonien, ses parents et sa sœur Anna. Il aura trois enfants dont le peintre renommé, Lucian Freud, qui est une figure marquante de l’art contemporain.
Dans une lettre du 13 juillet 1891 à sa bellesœur Minna, Freud écrivait: « La marmaille 11 Ibid…p. 235 12 Lettre citée par Elisabeth Roudinesco et Michel
pousse bien. Martin est devenu adorable, si affectueux, une très bonne nature ; il est très intelligent, connaît un grand nombre de mots, répète un tas de choses et comprend presque tout sauf, naturellement, les termes techniques et scientifiques. Oliver crie toujours comme un possédé, mais c’est un très beau bébé et très éveillé, il prend cent trente grammes par semaine et il fonctionne parfaitement. Avec la fillette [Mathilde] seulement c’est un calvaire, elle a l’air tellement sauvage et, dans son exubérance, ne sait quelle bêtise entreprendre ; elle dit « non » par principe à tout ce qu’on lui propose et se considère comme dispensée d’obéir.
Ajoute à cela l’éducation absurde que lui donne la bonne d’enfant ( que je vais du reste bientôt mettre à la retraite) et la faiblesse de Martha qui n’ose réprimander la vieille pour ses critiques les plus déplacées. Espérons que notre petite créature échappera aussi à ces influences et retrouvera un comportement de fillette13. »Sigmund Freud fut un père d’une vigilance intraitable!
Martin, le premier fils sera toujours écrasé par l’image paternelle14 ; il compensa un physique ingrat par une vivacité d’esprit et un humour caustique ; il fut moins aimé par sa mère qu’0liver qui était avenant et charmeur. Dans une lettre à Jung, Freud explique que la difficile relation de Martin avec sa mère était liée aux conflits avec la famille Bernays, en particulier avec Eli, frère de Martha et mari d’Anna Bernays, la sœur de Sigmund : « Il n’est pas le préféré de sa mère mais au contraire il est traité par elle de manière presque injuste.
Elle se dédommage sur lui de sa trop grande complicité avec son propre frère, qu’il rappelle fort, tandis que moi, chose remarquable, je compense auprès de lui ma dureté envers la même personne 13 Sigmund Freud, Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard 1966 p 240-241 (actuellement à New York15). » Le glissement de l’axe vertical sur l’axe horizontal demeurait toujours actif ! 1893 fut l’année de la naissance de Sophie, la seconde fille ; son prénom fut choisi pour honorer Sophie Schwab, nièce du professeur d’hébreu de Sigmund Freud. Comme sa sœur Mathilde, elle était destinée, selon les principes éducatifs de Freud et de sa femme, à devenir épouse et mère de famille modèle. Sophie était plus belle que Mathilde. Elle fut la préférée de Martha, sa mère. Anna en conçut une jalousie qui la tourmentera infiniment. Les conflits et les rivalités fraternelles se reproduisirent comme à la génération précédente. Freud n’écrivait-il pas à Fliess dès 1896 : « Annerl est bêtement gloutonne et a six dents dont l’apparition n’a pas été observée grâce à sa mère non scientifique. Sopherl, 3 ans et demi, est maintenant au stade de la beauté. Les garçons sont vilains et drôles, Mathilde est très en forme, à part son tic localisé maintenant dans la zone faciale16. » Freud fut toujours cruel avec Anna, dès sa petite enfance. Du côté de Martha, épuisée par ses grossesses successives, le regard maternel et la tendresse attentionnée lui firent toujours défaut. Convalescente à la suite d’une appendicectomie, elle ne put assister au mariage de sa sœur Sophie avec le photographe Max Halberstad. Freud supporta mal le mariage de ses deux filles. Il devint despotique avec Anna, qui fut privée de prétendants. Sophie mit au monde deux fils, Ernst surnommé Ernstl en 1914 et Heinz dit Heinerle en 1918. Le 26 janvier 1920, Freud écrit à Amalia, sa mère : « Notre chère et resplendissante Sophie est morte hier matin d’une grippe à évolution rapide, avec pneumonie […] c’est la première de nos enfants à qui nous devons survi- 15 Lettre du 2 février 1911 à C G Jung Correspondan-
vre […] J’espère que tu recevras la nouvelle avec calme, il faut savoir aussi accepter le malheur.
Mais il est permis de pleurer la belle créature, si bien faite pour vivre, et qui était si heureuse avec son mari et ses enfants17. » Sophie était enceinte de son troisième enfant. Mathilde prendra en charge Heinerle qui succomba trois ans plus tard à une tuberculose miliaire et Anna s’occupa d’Ernstl qu’elle songea même à adopter. Ernstl était « l’enfant à la bobine », le petit garçon du « fort-da ».
Il fut le seul descendant mâle qui deviendra psychanalyste. Le chagrin de Freud grand-père fut immense : « Depuis la mort de Heinerle, je n’aime plus mes petits-enfants et je ne me réjouis plus de la vie. » Il épanche sa douleur auprès de son disciple Sandor Ferenczi: « Des années durant, je me suis préparé à la perte de mes fils ; survient maintenant celle de ma fille. Profondément incroyant, je n’ai personne à accuser et je sais qu’il n’existe aucun lieu où l’on puisse porter plainte18. »
deviendra l’Antigone de son père qui la soustraira à son destin de femme.21 Dans la lettre du 8 déc. 1895, il ajoute : « Les couches se déroulent, avec d’excellents soins, sans le moindre trouble, et même sereinement. Le bébé boit du lait gras de Gärtner et répond, à ce qu’on me dit- je le vois peu-, à toutes les exigences de manière satisfaisante22. » Puis, le 1er janvier 1896 « Que ne te dois-je pas ! Consolation, compréhension, stimulation dans ma solitude, sens de la vie-que je t’attribue, et aussi finalement santé qu’aucun autre n’aurait pu me redonner23. » Fliess est irremplaçable. Anna est décevante ; à cause d’elle, aucun descendant de Sigmund ne portera le prénom Wilhelm. Fliess est l’interlocuteur idéal fabriqué de toutes pièces par Freud lui-même, il est son alter ego. Anna n’est-elle pas le fruit de cette passion ?
Après sa naissance, Sigmund Freud, à quarante ans, choisit l’abstinence.
L’année suivante, il écrit à son ami : « Ma pauvre Martha a une vie de tourments. Annerl, il est vrai est resplendissante, Mathilde a eu si peu à subir avec sa maladie que nous avons pu l’envoyer aujourd’hui avec ma sœur Dolfi à Sulz, mais par contre Martin est tombé malade aujourd’hui, et cela va probablement être chacun son tour24. » Freud est un père attentif lorsqu’il s’accorde des loisirs en famille. Pendant les grandes vacances, il apprécie les randonnées en montagne et la cueillette des champignons. « Les enfants veulent que je joue avec eux aujourd’hui au grand jeu des « 100 voyages à travers l’Europe25. »
La mort de son père eut des retentissements psychiques considérables sur Sigmund Freud. L’œuvre inaugurale de sa découverte, L’interprétation du rêve31, née de son auto-analyse et la correspondance avec Wilhelm Fliess en sont le témoignage.
La théorie de la séduction Dans une lettre effarante à Fliess du 8 février 1897, nous percevons la puissance du fantasme inconscient, de l’infantile qui anime la recherche, la pulsion épistémologique : « Je voulais encore te demander, en relation avec la coprophagie des animaux, chyb.ed32, à quel moment le dégoût apparaît chez les petits enfants et s’il y a une période sans dégoût dans le tout premier âge.
Pourquoi est-ce que je ne vais pas dans la chambre des enfants pour mener des expériences avec Annerl ? Parce qu’avec 12 heures ½ de travail je n’en ai pas le temps et que la gent féminine ne soutient pas mes recherches33. »Fliess notait les manifestations des « poussées périodiques » dans le développement de l’enfant, notamment de son fils Robert (les érections, les selles, les traces de sang dans le nez, l’urine, les crachats).34 La passion de Sigmund Freud pour Wilhelm Fliess l’entraîna dans des élucubrations délirantes. Anna était déjà le cobaye de son père à 2 ans. L’intrusion séductrice et sadique enracinée dans l’enfance se pour- 31 Dans un souvenir d’enfance relaté dans L’interpréta- tion du rêve, Jacob raconta à son fils une anecdote qui blessa Sigmund dans son honneur de fils et de Juif : « Autrefois, un chrétien a jeté son bonnet de fourrure dans la boue en criant : « Juif, descends du trottoir. » Sigmund demanda à son père ce qu’il avait fait, celui-ci répondit : « j’ai ramassé le bonnet. »Sigmund, confronté à antisémitisme viennois, voulut toujours venger l’affront subi par son père. 32 Mots non identifiés. Peut-être chybala edentium ? (note de l’éditeur) suivra pour se déployer dans toute son amplitude lors de l’analyse d’Anna par son père entre 1918 et 1920, puis entre 1922 et 1924. Elle est présente dès la toute petite enfance d’Anna.
Dans cette même lettre 120 du 8 février 1897, comme dans un moment d’éclipse subjective, produite par l’irruption d’un fantasme et d’une identification paternelle, Sigmund Freud ne semble pas percevoir la teneur de ses propos en lien avec son développement sur la naissance du dégoût: « Malheureusement mon propre père a été l’un de ces pervers et a été responsable de l’hystérie de mon frère (dont les états correspondent tous à une identification) et de celle de quelques-unes de mes plus jeunes sœurs. La fréquence de cette relation me donne souvent à penser. »35 Le travail du deuil et l’après-coup de la mort de Jacob transforment, sous l’effet de la culpabilité et du remord, les sentiments ambivalents du fils à l’égard du père. Sigmund Freud effectue un revirement qui le transporte dans les contrées inexplorées du psychisme.
Dans la lettre du 21 septembre 1897, presque un an après mort de Jacob, il écrit: « Et maintenant, je vais tout de suite te confier le grand secret qui, au cours des derniers mois, s’est lentement fait jour en moi. Je ne crois plus à mes neurotica […] Ensuite, la surprise de voir que dans l’ensemble des cas il fallait incriminer le père comme pervers, sans exclure le mien, le constat de la fréquence inattendue de l’hystérie, où chaque fois cette même condition se trouve maintenue, alors qu’une telle extension de la perversion vis-à-vis des enfants est quand même peu vraisemblable. [….] Puis troisièmement, le constat certain qu’il n’y a pas de signe de réalité dans l’inconscient, de sorte que l’on ne peut pas différencier la vérité et la fiction investie d’affect. Dès lors la solution
qui restait, c’est que la fantaisie sexuelle s’empare régulièrement du thème des parents. »36 Sigmund Freud a réhabilité son père. Le complexe d’Œdipe se profile à l’horizon du renouveau théorique.
La psychanalyse entre en scène 1895 fut l’année de la naissance d’Anna, 1896 fut celle de la mort de Jacob et 1897 fut marquée par l’abandon de la théorie de la séduction. Au cours de ces trois années, Freud renonça à engendrer. Le travail de sublimation, aux dépens de la sexualité ordinaire, fut exalté par son amitié enflammée à l’égard de Wilhelm Fliess. 36 Ibid…p. 334-335 L’auto-analyse souleva les eaux profondes de la mémoire et rendit actuel l’infantile qui anime le théâtre des pulsions. 37 Anna, la dernière-née, celle qui deviendra la vestale du temple paternel, est l’héritière des passions de son père. Elle assumera ce destin et cette mission au prix du renoncement à une vie de femme, comme celle de sa mère et de ses sœurs. 37 Sigmund Freud, dans son article « Des souvenirscouverture » (1899), O.C.F.P., vol.III, p.255-256, deux garçonnets, son « cousin » John et lui-même, excités par la différence des sexes, malmènent la « cousine » Pauline. La même excitation est perceptible dans la recherche scientifique partagée par Sigmund Freud et Wilhelm Fliess. Emma Eckstein, patiente de Freud, dite Irma dans L’interprétation du rêve, en fera les frais.
Anna Freud aussi.
- ↩ Sylvie Sesé-Léger, L’Autre féminin, Editions CampagnePremière /, Paris, 2008. Dans le premier chapitre, je traite, dans la partie intitulée « L’Autre fraternel », du roc de la parenté et des deux axes, vertical et horizontal.
- ↩ Sigmund Freud, Correspondance, 1873-1939, Paris, Gallimard, 1966, p.356; H.D (Hilda Doolittle), Visage de Freud, Paris, Denoël, 1977, p.128, Freud parlant de la perte de sa fille préférée à l’écrivain américaine : ”Elle est ici et il me montra un petit médaillon attaché à sa chaîne de montre.”Dans une lettre du 27 janvier 1920 à Oskar Pfister, in Freud-Pfister, Correspondance (1873-1939), Paris, Gallimard, 1966, p.118-120, il écrit: “ La perte d’un enfant paraît une offense grave, narcissique; ce qu’on appelle le deuil ne vient probablement qu’ensuite…[…] Le bonheur n’était que dans leurs cœurs, il n’était pas dans leur vie : la guerre, l’appel sous les drapeaux, la blessure, l’amenuisement de leurs ressources, mais ils étaient restés courageux et gais.”A un psychanalyste hongrois, Lajos Levy, il exprime sa révolte: “ Oui, survivre à un enfant est douloureux. Le destin ne respecte même pas l’ordre des préséances.” Cette lettre est citée par Peter Gay dans sa biographie, Freud, une vie, Paris, Hachette, 1991, p. 450 18 Lettre du 4 février 1920, Freud- Ferenczi, Corres- pondance (1873-1939) op.cit., p. 358-359. A la bellemère de Sophie, il confesse qu’ « en réalité, rien ne peut consoler une mère et - je le découvre- il en va de Mais bien avant l’époque des deuils, dans la lettre du 20 août 1893 à Fliess, il se confiait sur son intimité conjugale avec Martha: « Elle s’était tellement réjouie de faire ce voyage à Csorba, les événements domestiques lui avaient montré à quel point il est difficile d’arriver à quitter ses enfants, et, depuis six ans, où les enfants se sont succédé, son mode de vie a laissé peu de place à la distraction et au repos. Je ne crois pas que je puisse lui refuser ce souhait. Tu peux t’imaginer ce qu’il y a derrière cela : la gratitude, le sentiment de revivre chez une femme qui, déjà, pour l’année qui vient, n’aura pas à attendre d’enfant, puisque nous vivons à présent dans l’abstinence, et tu en connais d’ailleurs la raison19. » Anna- Annerl –Antigone Le 3 décembre 1895, il annonce à Fliess la naissance de la petite Annerl : « Si cela avait été un fils, je t’aurai télégraphié la nouvelle, car il … aurait porté ton nom. Comme c’est devenu une petite fille prénommée Anna, elle vient se présenter chez vous avec retard. Elle est arrivée grâce aux soins de Fleischmann, n’a fait aucun mal à la mère, et maintenant elles se portent toutes les deux tout à fait bien. J’espère que la même bonne nouvelle venant de vous ne tardera pas trop à arriver ici, et alors Anna et Paulinchen, lorsqu’elles se rencontreront, apprendront à très bien s’entendre20. » Pourquoi Freud a-t-il donné à sa troisième fille le prénom de sa sœur détestée ? Les prénoms des autres enfants furent choisis pour honorer la mémoire de personnes chéries ou admirées. Anna est la seule de sa fratrie à porter un prénom hébraïque. En hébreu moderne, le prénom Anna symbolise le charme, la grâce féminine. Jeune fille, elle 19 Sigmund Freud Lettres à Wilhelm Fliess Paris
- ↩ Sylvie Sesé-Léger, L’Autre féminin…op.cit., p.40 22 Lettres à Wilhelm Fliess, op.cit. Lettre 84 du 8 décembre 1895, p. 199 23 Ibid…p.204-205 24 Sigmund Freud Lettre du 13 février 1896 Lettres à La mort de Jacob Freud A cours de l’année 1896, le vieux Jacob se mourait. Sigmund ému, évoque son père: « Mon vieux père (81 ans), se trouve à Baden dans un état des plus précaires, avec collapsus cardiaques, paralysie de la vessie, et autre choses du même ordre… […] C’est vraiment un bonhomme formidable26. » Il mourut le 23 octobre 1896. Le 26 octobre Sigmund écrivit à Fliess : « Hier, nous avons enterré le vieux qui est décédé dans la nuit du 23.10. Il s’est maintenu vaillamment jusqu’au bout, comme l’homme peu banal qu’il était en somme […] Tout cela est arrivé pendant ma période critique, je suis d’ailleurs vraiment à bout27. Le 2 novembre, il écrit à son ami Fliess « Par l’une de ces voies obscures derrière la conscience officielle, la mort du vieux m’a beaucoup affecté. Je l’ai beaucoup estimé, l’ai très bien compris, et il a eu une part considérable dans ma vie, avec ce mélange qui lui était propre de profonde sagesse et de légèreté pleine de fantaisie. Sa vie était finie depuis longtemps lorsqu’il est mort, mais à cette occasion se sont sans doute réveillées au fond de moi toutes les choses du passé. J’ai maintenant le sentiment d’être vraiment sans racines.»28 Il évoque le rêve qu’il a fait dans la nuit qui a suivi l’enterrement de son père : « J’étais dans un établissement et je lisais un placard qui se trouvait là : On est prié de fermer les yeux29. » Freud interprète : « Le rêve est donc une émanation de ce penchant à l’auto-reproche qui se présente régulièrement chez les survivants30. »
- ↩ Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, Paris, PUF, 2006, p. 247-248 27 Ibid…p. 257-258 28 Ibid…p. 258 29 Ibid p 259 Ce rêve est évoqué dans L’interpréta-