La question du parricide comme évènement fondateur traverse l’œuvre de Freud (de l’Interpréta- tion des Rêves, publié en 1900 à L’Homme Moïse et le Monothéisme publié en 1939).
Freud et le parricide Dans « Dostoïevski et le parricide » écrit en 1928, Freud écrit : « le meurtre du père est, selon une conception bien connue, le crime majeur et originaire de l’humanité aussi bien que de l’individu »1. Cette phrase concentre une réflexion qui a débuté presque trente ans auparavant.
Dès l’Interprétation des rêves 2, il évoque la tyrannie des pères dans les mythes et les légendes archaïques, voire des infanticides, et leurs envers, le parricide. Les impulsions meurtrières contre le père font partie de la vie psychique des névrosés mais aussi de chacun. Freud développe longuement le mythe d’Oedipe. Il souligne dans une note rajoutée lors d’une édition postérieure, faisant allusion à Totem et Tabou , écrit en 1913, que « le complexe d’Œdipe, indiqué pour la première fois dans ce livre a pris depuis une importance jusqu’ici insoupçonnée pour la compréhension de l’histoire de l’humanité et du développement de la religion et de la morale».
Avec Totem et Tabou 3, la question du parricide s’intrique très étroitement avec celle de la filiation et de la transmission à travers les générations. Dans cet ouvrage, auquel il se référera 1 In Résultats, Idées, Problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 161-80.
Il l’articule avec le « père de la préhistoire personnelle », père impensable, ancêtre fondateur, tué par ses fils, et il en fait un élément structurel du fonctionnement psychique archaïque, avant même « tout investissement d’objet ».
Le contenu du mythe de « Totem et tabou » est tout aussi important. Ce qui s’inscrirait serait en lien avec le parricide et constituerait une rupture dans les processus de filiation et une refondation. Il y aurait aussi une réparation impossible de l’acte parricide qui fait fonction d’origine. Les tabous qui entourent les morts et les chefs, tels LE MEURTRE DU PÈRE Hélène Oppenheim-Gluckman
qu’ils sont décrits dans Totem et tabou ainsi que la création des totems en sont la marque. Créer un totem, pratiquer le culte des ancêtres divinisés, c’est en effet mettre son emprise sur le père en le transformant en objet de culte figé, ce au prix d’une impossible réparation puisqu’un tel culte suppose une perpétuation sans fin dont on ne pourrait sortir que par la rupture avec la communauté, l’hérésie ou l’athéisme.
Le mythe de Totem et tabou comprend aussi, avec le repas cannibalique, un processus d’incorporation du mort. Cette incorporation, reprise dans Deuil et mélancolie5, est à l’origine de la mélancolie, mais aussi de la manie si on suit le fil des travaux de K. Abraham sur le deuil6, travaux qui furent contestés par Freud. La notion d’incorporation est aussi à l’origine du « caveau secret » et de la « crypte » qui peut se transmettre de génération en génération, si l’on reprend les concepts d’Abraham et Torok7. Le mythe de Totem et tabou, et le concept d’identification primaire tel que Freud en fait l’hypothèse dans Le Moi et le ça feraient peutêtre d’un deuil originel impossible transmis de générations en générations, et de l’identification à un père fantasmatiquement incorporé par les générations qui nous ont précédés, un élément structurel de la psyché. Il y aurait peut-être dans ces conditions, arrimé et ancré dans l’intergénérationnel, un « roc » inévitable, articulé autour du parricide et du deuil impossible, sur lequel viendraient buter le sujet et chaque cure. Ce « roc », qui a à voir avec de l’originaire, serait différent de la culpabilité transmise de génération en génération que Freud arti- 5 Freud S. : Deuil et mélancolie , Paris, Gallimard, 1991, p. 147-187 6 Abraham K : Esquisse d’une histoire du développement de la libido basée sur la psychanalyse des troubles mentaux , in Développement de la libido et formation du caractère Paris Payot 1966 p 255-313 cule avec le meurtre du père de la horde primitive et qui « serait à l’origine des deux tabous fondamentaux du totémisme » (exogamie et interdiction de l’inceste d’une part et interdiction de mettre à mort le totem et sacralisation de celui-ci d’autre part). Ces deux tabous concordent avec « les deux désirs refoulés du complexe d’Œdipe »8.
Le mythe de Totem et tabou traverse l’œuvre freudienne. Il est articulé tout au long de celle-ci avec le complexe d’Œdipe. Le deuxième mythe de fondation pour Freud, L’homme Moïse et la reli- gion monothéiste 9, écrit à la fin de sa vie, contient des éléments proches de ceux de Totem et tabou.
L’acte d’origine est ici l’équivalent d’un parricide puisque Moïse, fondateur du peuple juif et de sa religion, aurait été assassiné par ce peuple. Dans les deux cas, un parricide est à l’origine d’un processus de civilisation et fait acte d’origine. Il y a aussi dans ce texte une rupture, un deuil impossible et de la culpabilité, transmis de générations en générations. La refondation consécutive au meurtre de Moïse est partiellement en impasse. Sa réparation apparaît impossible. Le parricide a permis la fondation du monothéisme, mais il a aussi été refoulé de générations en générations. Pour Freud, le sacrifice de Jésus est une tentative d’expier ce parricide enfin reconnu et non refoulé. Il permet une nouvelle rupture et une refondation, le christianisme.
Ce que Freud décrit dans les mythes de Totem et Tabou et de L’Homme Moïse et la religion monothéiste trace une lecture possible de l’histoire familiale et de l’histoire des civilisations, des groupes et des institutions. Les processus de filiation individuels ou collectifs sont marqués inévitablement par un parricide originaire, des moments de fondation, réels ou mythiques, par de Totem et tabou, op cit
la continuité, par des ruptures et des refondations, par des actes de révolte ou des meurtres réels ou symboliques, par des deuils ainsi que des fondations ou refondations en impasse, et par la répétition du parricide. « Le meurtre de Moïse constitua une répétition » du meurtre du père de la horde primitive, « comme aussi le meurtre du Christ »10. Le parricide est inéluctable. Parlant de la religion chrétienne, Freud écrit : « Il convient de noter la façon dont la nouvelle religion avait résolu le problème de l’ambivalence en ce qui concerne les relations entre père et fils. Certes, le fait principal y était la réconciliation avec Dieu le Père et l’expiation du crime perpétré envers celui-ci, mais, d’autre part, un sentiment inverse se manifestait également du fait que le Fils, en se chargeant de tout le poids du péché, était lui-même devenu Dieu aux côtés ou plutôt à la place de son Père. Issu d’une religion du Père, le christianisme devint la religion du Fils et ne put éviter d’éliminer le Père. »11.
On a beaucoup plus retenu de l’œuvre freudienne, quand on parle du père, la notion de « complexe d’Œdipe ». Pourtant, le mythe de Totem et tabou constitue à partir de 1913 le fil d’une réflexion sur le père, mais aussi sur le transgénérationnel, la phylogenèse, la religion, la civilisation et les foules qui se poursuivra jusqu’à la mort de Freud.
Cette réflexion est parfois détaillée, parfois résumée dans une phrase comme dans L’ Abrégé de Psychanalyse (écrit en 1938 et publié en 1940) où il écrit : « N’oublions pas non plus les influences phylogénétiques qui, présentes quelque part dans le ça, sous une forme que nous ne connaissons pas encore, agissent plus fortement dans la prime enfance qu’à tout autre époque, sur le moi ». Il y a là une dernière tentative, peu avant sa mort et dans sa période d’exil pour fuir le nazisme, de « localiser » le phylogénétique (et le meurtre ancestral du père) dans l’appareil psychique et la reconnaissance de son ignorance quant à son impact et à sa forme précises.
La place de Totem et tabou pour Freud Freud considérait que ses élaborations autour du mythe de « Totem et tabou » étaient très importantes.
Le livre est un acte qui doit permettre la séparation avec Jung. « Dans la dispute avec Zurich, cela viendra à point, cela va nous séparer comme fait un acide avec le sel » écrit-il à Ferenczi12. Il écrit aussi à Abraham : « La chose... doit servir à réaliser une coupure nette d’avec tout ce qui est religieux-aryen »13. La correspondance entre Freud et Ferenczi14 permet de suivre la conception du livre et les états d’âme de Freud. Travaillé par « le mystère de la faute tragique » (21 Mai 1911), l’élaboration de cette œuvre lui donne parfois le sentiment de n’avoir voulu « nouer qu’une petite liaison et découvert, à mon âge, que je dois épouser une nouvelle femme » (30 Novembre 1911). Il est persuadé de l’importance de ce qu’il écrit : « J’écris maintenant sur le Totem, avec le sentiment que ce sera mon « Plus Grand », mon « Meilleur » et peut-être mon dernier bon (travail). Des certitudes intérieures me disent que j’ai raison » (4 Mai 1913).
Quatre jours plus tard, il écrit : « nous détenons la vérité ; j’en suis aussi sûr qu’il y a quinze ans ».
Cinq jours plus tard il affirme que cette œuvre est pour lui fondatrice: « Depuis L’Interprétation des Rêves, je n’ai jamais travaillé à quoi que ce soit avec autant d’assurance et d’exaltation ». Totem et tabou est aussi l’occasion pour Freud d’inscrire sa judéité et son questionnement sur celle-ci dans ses élaborations psychanalytiques. Dans la préface à 12 Correspondance Freud-Ferenczi, Vol 1, 1908- 1914, Paris, Calmann-Levy, 1992, 395F S Freud-K Abraham : Correspondance Galli-
l’édition hébraïque, en 1930, il écrit : « Aucun des lecteurs de ce livre ne saurait aisément se mettre à la place de l’auteur et éprouver ce qu’il éprouve, lui qui ne comprend pas la langue sacrée, qui est totalement détaché de la religion de ses pères…qui ne peut partager des idéaux nationalistes et qui n’a pourtant jamais renié l’appartenance à son peuple, qui ressent sa nature juive et ne voudrait pas en changer. Si on lui demandait : mais qu’est-ce qui est encore juif chez toi, alors que tu as renoncé à tout ce patrimoine. Il répondrait : encore beaucoup de choses et probablement l’essentiel. A l’heure qu’il est, il serait toutefois incapable de le formuler en termes clairs. Mais sûrement qu’un jour, ce sera accessible à la compréhension scientifique ». En espérant que son sentiment de judéité puisse un jour être « accessible à la compréhension scientifique », anticipe-t-il Moïse et le monothéisme ? Ou fait-il allusion au développement de la psychanalyse qui concerne autant le contenu même de Totem et Tabou que sa position subjective et ses contradictions ?
Pourquoi, Freud, qui était juif, a-t-il éprouvé le besoin d’aller chercher du côté du totem et non du côté de la Bible ? Cette préface montre aussi que la question de l’identité, rarement travaillée par Freud, reste énigmatique pour lui (il se reconnaît comme juif, mais il ne sait pas ce que c’est). En articulant dans cette préface le contenu de Totem et tabou et la question de son identité et de sa judéité, Freud nous dit peut-être que ce qui serait le cœur de l’identité serait la reconnaissance qu’on est issu d’un parricide, toutes les autres identités ne prenant sens que par rapport à cette définition primordiale.
Cette préface préfigure peut-être aussi ce que Freud va développer dans Moïse et le monothéisme : la répétition dans le judaïsme et dans le christianisme du parricide. En affirmant que Moïse était égyptien d’origine, Freud cherche peut-être à adoucir la portée du parricide inéluctable C’est un père cruel étranger issu du peuple ennemi dans Moïse et le monothéisme. Ou peut-être affirme-t-il que le fondateur est par définition extérieur au groupe qu’il fonde.
Parricide et civilisation Totem et tabou a été publié en 1913, un an avant la première guerre mondiale, Malaise dans la civilisation15 en 1929, quelques années avant l’avènement du nazisme et deux ans après l’élimination de Trotsky par Staline. En 1913, Freud fait du parricide un acte fondateur du processus de civilisation à cause de la culpabilité qu’il engendre. Ce processus se concrétise par l’interdit de l’inceste et l’apparition de l’exogamie, la naissance de la fraternité (« le clan des frères a pris la place de la horde paternelle, et les frères se garantissent mutuellement la vie »), puis par la morale et l’avènement de nouveaux pères moins terribles que le père originaire omnipotent. Les différences entre ceux-ci et le père originaire sont par ailleurs assez grandes pour « assurer la pérennité du besoin religieux »16.
En 1929, dans Malaise dans la civilisation, Freud articule la culpabilité transmise de générations en générations avec l’affrontement inévitable entre Eros et Thanatos. Le parricide, à l’origine d’une partie du sentiment de culpabilité de l’individu, interviendrait dans la constitution du surmoi. Il y aurait deux origines au sentiment de culpabilité : l’angoisse devant l’autorité (et donc le père ou son substitut dans la réalité) et l’angoisse devant le Surmoi. Freud écrit : « Nous ne pouvons pas abandonner notre conception de l’origine du sentiment de culpabilité issu du complexe d’Œdipe et acquis lors du meurtre du père par les frères ligués contre lui ». Le sentiment de culpabilité est inévitable.
Il s’origine dans le meurtre du père primitif et il rencontre « la lutte éternelle entre Eros et l’instinct
de destruction ou de mort » qui existe en chaque individu. Dans le prolongement des réflexions dans Psychologie des foules et analyse du moi 17, pour Freud, la civilisation est liée d’abord à « une poussée érotique interne visant à unir les hommes en une masse maintenue par des liens serrés ». Elle doit donc renforcer toujours davantage le sentiment de culpabilité pour se maintenir. Celui-ci est un soutien fragile qui pourrait un jour devenir insupportable aux hommes. Anticipant les catastrophes de la deuxième guerre mondiale ou pensant à la première, Freud écrit dans le dernier paragraphe de ce texte : « Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature, qu’avec leur aide, il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier ». 17 in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, p 117- Conclusion Dans son Journal clinique18, écrit en 1932, peu de temps avant sa mort, Ferenczi, qui fut longtemps le « fils spirituel de Freud », cherchant à comprendre les enjeux interpersonnels de sa rupture avec Freud écrit à propos de celui-ci : « L’idée angoissante, peut-être très forte dans l’inconscient, que le père doit mourir quand le fils devient grand, explique sa peur [celle éprouvé par Freud] de permettre à l’un quelconque des fils de devenir indépendant. En même temps, cela nous montre que Freud, en tant que fils, voulait vraiment tuer son père. Au lieu de le reconnaître, il a établi la théorie de l’Œdipe parricide… »19. Est-ce ainsi que naquît l’une des théories princeps et « phare » de la psychanalyse ?
- ↩ « Le rêve de la mort de personnes chères » in L’In- ultérieurement à plusieurs reprises, Freud ancre le sujet dans la lignée des générations et l’inscrit dans l’histoire de l’espèce humaine. Avec la notion d’identification primaire, telle qu’il la développe dans Le Moi et le ça4, il fait de l’identification au « père de la préhistoire personnelle » un élément fondateur et constitutif de la psyché et des premiers moments de la vie psychique. La naissance de l’idéal du moi serait liée « à la première et à la plus importante identification de l’individu : l’identification au père de la préhistoire personnelle ». Celle-ci n’est pas le résultat d’un investissement d’objet ; « c’est une identification directe, immédiate, plus précoce que tout investissement d’objet ». Les choix d’objet ultérieurs, notamment œdipiens, trouveront leur issue dans des identifications « venant renforcer l’identification primaire ». Au-delà du mythe de « Totem et tabou », ce qui nous intéresse est la façon dont Freud pense l’inscription du transgénérationnel dans la psyché.
- ↩ Paris, Payot, 1985 19 Ibid., p. 254